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De la ploutocratie

PAUL LAURENDEAU ?Mitt Romney a donc formul? la gaffe cardinale de sa course?? la pr?sidence en traitant 47% des am?ricains de gens ne voulant pas se prendre en main (si j?euph?mise). Voici une gaffe ?minement et fondamentalement ploutocartique. On se demande d?ailleurs souvent ce que c?est que la ploutocratie. Eh bien, en toute simplicit?, la ploutocratie, c?est ceci: les gens riche consid?rant que leur richesse leur permet d?exercer les plus hautes fonctions. Les candidats ?ind?pendants? (de fortune) aux ?lections pr?sidentielles ricaines (Ross Perot, et un certain Thomas Jefferson Anderson dans les ann?es 1970) sont les champions de la chose. Le ploutocrate est de bonne foi (pire que la mauvaise foi: la bonne foi). Voyez le raisonnement d?Arnold Schwarzenegger, toute candeur et toute sinc?rit?: ?Votez pour moi parce que je suis riche. Mon ind?pendance de fortune me rendra imperm?able aux pressions des lobbyistes, qui sont toujours en soi des pressions financi?res?. Abstraitement, l?argument ne serait pas sans m?rite? s?il ?tait formul? par un ange, un robot, ou simplement par un ?tre d?sincarn?, sans la moindre twist (d?termination) de classe.

Alors c?est quoi le probl?me avec la ploutocratie. Bien d?abord, un probl?me de principe intellectuel. Cessons de parler de D?MOcratie si ce sont les ?lites financi?res (les riches, en grec PLOUTO-) qui m?nent le bateau, selon leurs priorit?s. Et cons?quemment cessons une bonne fois de bassiner cette morale ?lectoraliste crypto-?litiste ? la plan?te. Mais surtout, c?est un probl?me mat?riel. On a d?j? bloqu? un des descendants du premier Rockefeller, Nelson Rockefeller, n? int?gralement coiff?, de devenir pr?sident des USA parce qu?il ne savait pas mentalement distinguer dix dollars de dix mille dollars (le ??pauvre?? demeura plafonn? ? la vice-pr?sidence ? cause de son Marie-Antoinettisme p?cuniaire). Ce trait s?applique ? diff?rents degr?s ? tous les ploutocrates. ?Le peuple n?a plus de pain ? Qu?il mange de la brioche?. On ne pilote pas une banqueroute sociale comme les USA de ce jour avec ce genre de synth?se doctrinale.

Le ploutocrate n?est pas sp?cialement un gros m?chant. C?est simplement un incomp?tent syst?mique, chronique, vou? ? ne pas capter intimement les probl?mes de la soci?t? civile et convulsionnairement allergique ? des solutions de couverture sociale allant au del? de la philanthropie et des encouragements paternalistes sans m?thode. Il d?fendra comme une ?vidence le statut quo qui fonda sa propre r?ussite et, au mieux, ne fera strictement rien, gros pacha plein de fric sur son tr?ne politique. Le cumul ploutocrate en empilade aggrave naturellement les choses. Civilisation fondamentalement ploutocratis?e dans sa d?finition m?me, la civilisation am?ricaine sert, l?oeil parfaitement calme, ses int?r?ts financiers en les prenant candidement pour l?int?r?t commun et envoie tout aussi candidement les peuples du monde au casse-pipe.

La d?magogie fasciste s?est piqu?e jadis d?anti-ploutocratisme. Oui, oui. C??tait en effet un populisme haineux qui misait sur la lie de la terre pour l?gitimer ses id?es extr?mes en se donnant l?air de s?attaquer ? la grosse m?chante internationale du pognon. Il fallait faire (national)bolcho, c??tait les ann?es 1930, l?apr?s-krach etc. C??tait un mensonge direct de leur part d?ailleurs car les grands leaders fascistes ?taient tr?s pr?s des conglom?rats de l?acier, de l?industrie lourde et de l?armement de leurs pays respectifs. Sauf que, ceci dit, la ploutocratie comme ph?nom?ne politique et ethnologique ne dispara?t pas magiquement simplement parce que les faschos s?en sont servi dans leur d?magogie criarde. Trop facile, ?a. Assez de simplisme, merci. Surtout qu?aujourd?hui c?est la d?magogie lib?rale qui dit, par retour du balancier historique: ?Chut, chut? ne d?crivez/d?noncez plus la ploutocratie. Les faschos ont fait pareil?. La belle affaire. Les faschos voulaient aussi que les trains arrivent ? l?heure, et cela ne l?gitime par leurs retards actuel. Il faudra reparler, en fait, de l?anti-ploutocratisme de facade des n?o-fascho. Il redresse sa face hideuse, dans le foutoir financier contemporain. Il la joue ??post-moderne?? en prime, pour en rajouter une couche. C?est une r?surgence ? suivre attentivement. Mais tenons-nous en pour le moment au ploutocratisme classique, dans le miroitement ondoyant de ses entrelacs illusoires.

Prenons l?exemple parfait: Michael Bloomberg, ce bon politique si efficace et si comp?tent. Ah, il est, l?un dans l?autre, facile de para?tre efficace et comp?tent quand on est le maire riche de la plus riche cit? du pays le plus riche au monde. Qu?aurait-il fait comme maire de la Nouvelle Orl?ans pendant l?ouragan Katrina? Ceci n?est pas une observation gratuite. On a l? un gars qui dit sans broncher: je pourrais me payer un joujou avec mon pognon, la pr?sidence du premier empire du monde. Et le consensus social approuve sur l?implicite pragmatiste fondateur de la civilisation am?ricaine: il est certainement comp?tent s?il s?est enrichit. Sauf que cette pr?sidence impliquerait (dans l?id?al!) la compr?hension intime et concr?te d?un monde o? des millions de gens gagnent un dollar par jour. Et apr?s on va se battre les flancs en ne comprenant pas exactement pourquoi ?a se termine en engloutissement de milliards en deniers publics dans des th??tres de combats qui n?aboutissent pas, au centre d?une g?opolitique de mitaine sans coh?rence pr?cise. Je ne parle pas de grandes magouilles sinistres ou d?arnaques ?labor?es ici, je parle d?incomp?tence ordinaire, bas?e sur une simple ignorance de classe. Il me semble que la connexion des pointill?es entre la ploutocratie (bien intentionn?e ou non) US et une plan?te de cr?ves-faim qui ne tourne pas rond et s?exacerbe n?est pas si difficile ? faire.

Finalement il est particuli?rement important de noter qu?une personne ayant de l?argent n?est pas automatiquement un ploutocrate. Sera ploutocrate la personnalit? politique riche certes, mais surtout qui engage sa fortune, l?impact de sa fortune, la cr?dibilit? li?e ? sa fortune comme vecteur politique. Bloomberg est le parfait exemple. Il fait agir sa fortune politiquement, y croit, ne s?en cache pas, n?en rougit pas, et l?on comptabilise m?me le montant que lui a co?t? chaque vote ? la mairie de New York. Schwarzenegger, lui, te proposait un choix limpide: le ploutopouvoir par lobbys financiers ou le ploutopouvoir par politiciens ploutocrates autonomes. Le premier sert les int?r?ts structuraux de segments industriels sp?cifiques. Il prend tr?s ouvertement les travailleurs en otage (servez les int?r?ts de mon groupe industriel si vous voulez du boulot pour vos ?lecteurs). Le second joue plut?t au monarque bonhomme, paterne, placide, philanthrope-ayant-plein-d?amis et promoteur de la solution priv?e aux probl?mes sociaux de fa?on abstraite, g?n?rique, absolue, d?bonnaire. Le premier ploutocratisme est plus de tendance ?conomique (et indirect, manipulant, lobbyesque, crypto-plouto, feutr?). Le second est plus de tendance politique (et direct, diurne, ostensible, tonitruant, en grande partie illusoire aussi).

Et maintenant, voici la question ? un million de dollars (boutade). Avec son pass? de financier ?ventreur d?entreprises rachet?es sous tordage de bras AINSI QUE son pass? de gouverneur de centre-droite de petit rectangle ?tatique de Nouvelle-Angleterre, issu d?une famille politique classiquement oligarche (et ? la lumi?re de cette gaffe des 47%), le candidat r?publicain Mitt Romney est-il ou n?est-il pas un ploutocrate? Ne r?pondez pas trop vite (ou pire: trop passionnellement). C?est en fait une ?nigme pas si simple que cela que je vous refile ici? Tout la paradoxe politicien am?ricain y repose, de fait, comme en un onctueux cloaque.

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