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Dans les règles de l’art

Le 5 septembre dernier, la sémillante ministre de la Culture lâchait au cours d’une (longue) émission consacrée à sa politique culturelle sur la radio homonyme cette toute petite phrase insignifiante que personne (ou presque) n’a relevée :

les syndicats pour les artistes ça ne compte pas !

La politique culturelle de Roselyne Bachelot, ministre de la Culture et de la Communication, France Culture, le 5 septembre 2021

Je me méfie toujours de ceux qui prétendent savoir mieux que les principaux intéressés ce qui leur conviendrait le mieux. Et encore plus quand ils parlent de ce dont d’autres n’auraient pas besoin.

Dans la petite saillie de Bachelot, il y a tous les clichés possibles et imaginables sur la condition éternelle de l’artiste, cet être frugal et solitaire, vivant son art comme un sacerdoce, dans l’isolement et le dénuement. Une vision des plus charmante quand on est précisément en charge des cordons de la bourse. Un jugement de classe. Et d’exploiteur.

Le parallèle entre Starbucks qui fait mine de ne pas voir les intérêts antagonistes de ses salariés et Bachelot qui met les syndicats sur la touche depuis qu’elle est arrivée à son ministère m’a littéralement sauté aux yeux. Et ce déni de démocratie n’a pas échappé à la plus affutée des artistes de combat que je connaisse :

Que les syndicats d’artistes ne comptent pas aux yeux du ministère n’est pas pour nous une grosse surprise. En revanche, n’en déplaise à la ministre, les syndicats comptent bien évidemment pour tout professionnel, notamment pour les artistes-auteurs comme pour les artistes-interprètes.
Et puisque madame la ministre a rendu hommage hier à Jean-Paul Belmondo, voilà une réponse d’outre-tombe de Belmondo :

La CGT « est un syndicat comme les autres. Je sais que vous allez penser aux vedettes, aux gros cachets… Nous sommes quoi, une dizaine peut-être ? N’en parlons pas, car là il ne s’agit plus à proprement parler de notre métier d’acteur. Nous sommes traités à ce niveau non pas comme des comédiens, mais comme des marques de pâte dentifrice. Ce n’est pas ça le spectacle. Le spectacle, ce sont les quelque vingt-mille comédiens, acteurs de cinéma, de théâtre, de télé, qui travaillent quand on veut bien leur en donner l’occasion et dont beaucoup ont bien du mal à vivre de leur métier, ce métier qu’ils ont choisi et qu’ils aiment. Et ceux-là, je vous assure, ils ont besoin d’être syndiqués et de se battre pour la vie. ».1

Il en est de même pour les AA. Comme chacun sait la précarité et les trappes de pauvreté sont pires encore pour les AA que pour les artistes-interprètes.
Qui dit syndicats dit capacité pour les créateurs et créatrices de pouvoir défendre leurs intérêts professionnels, comme peuvent le faire toutes les autres professions en France. Pour mémoire la question du financement des syndicats d’AA n’est toujours pas résolue, ni même abordée. La question du versement d’IPG aux AA qui prennent du temps sur leur travail de création pour défendre les intérêts professionnels collectifs des AA est elle aussi soigneusement repoussée aux calendes grecques.
Je souhaiterais savoir si le Cabinet2 à un commentaire à faire sur la déclaration antisyndicale de la ministre. »
Katerine Louineau, syndicat du CAAP

Bien sûr, derrière la petite phrase de Bachelot, tombée comme par inadvertance, il y a un enjeu bien plus important : celui de continuer à nier à plus de 200 000 artistes-auteurs professionnels le droit de désigner démocratiquement leurs représentants, l’une des propositions les plus importantes du rapport Racine, commandé pour trouver des réponses concrètes à la très grande précarité de la profession.

Les mesures concrètes – vingt-trois au total, dont beaucoup sont très techniques – s’articulent autour de trois grands axes, le premier étant l’établissement d’un statut professionnel des artistes-auteurs, clairement défini par des textes. Car il n’existe toujours pas, à ce jour, de définition de l’auteur, ce dernier étant reconnu comme tel uniquement si un contrat est établi avec un diffuseur. Ce statut, basé sur la pratique créative, construirait donc un corps professionnel, ouvrant potentiellement des droits aux créateurs auto-diffusés. En somme, on reconnaîtrait la « carrière artistique comme métier et pas seulement comme vocation » et, si cela semble symbolique, c’est en fait une avancée capitale qui leur permettrait notamment de peser plus face aux « acteurs de l’aval » (éditeurs, producteurs, diffuseurs…), plus puissants et mieux organisés.

Rapport Racine : pour les artistes et auteurs, 23 mesures prometteuses… qu’il faut concrétiser , par Sophie Rahal, Télérama du 24 janvier 2020

En niant notre droit fondamental à défendre précisément nos droits, en nous souhaitant divisés, éparpillés façon puzzle, Roselyne Bachelot est dans la droite lignée du gouvernement, un gouvernement qui pour se renforcer n’a de cesse que de diviser, opposer, mettre en compétition et surtout piétiner les droits fondamentaux de ceux qu’il prétend gouverner.

https://www.youtube.com/watch?v=T9hDBtX7t8s
Donc, l’origine de l’expression éparpillés façon puzzle, pour finir et peut-être donner aux plus jeunes l’envie de découvrir ce film d’anthologie. 

Monolecte

  1. La vie ouvrière, Jean-Paul Belmondo, décembre 1964
  2. Il s’agissait de la première intervention de Katerine Louineau lors de la réunion plénière des Artistes-Auteurs au Cabinet de la Ministre, le 10 septembre 2021.

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