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D’Ali Boumendjel aux crimes de la CIA, il y a un homme : Paul Aussaresses

Je salue ici vivement l’initiative de Macron qui a suivi la proposition de Benjamin Stora. On expose enfin les turpitudes françaises  dont celles d’un officier décédé le général français, à qui on a retiré sa légion d’honneur le jour où il dénoncé la torture qu’il avait pratiquée, a aussi formé les membres de l’agence secrète américaine de la CIA, avec un certain brio, puisque cela avait essaimé les années suivantes dans toute l’Amérique latine, au grand ravissement des USA. Paul Aussaresses, en effet, avait été le sulfureux formateur de Fort Benning et de Fort Bragg, envoyé là bas par le gouvernement français à la demande des USA qui ne savaient comment gérer les Viet-Cong ou les révolutionnaires marxisants de l’Amérique Centrale et du Sud. L’homme ne leur avait pas seulement appris comment torturer, mais aussi la façon de reconquérir un territoire envahi par des insurgés, appelés aussi terroristes, dans ce qu’on appellera bien plus tard « une guerre asymétrique« . Malheureusement pour l’armée américaine, cette dernière semble bien n’avoir retenu longtemps que la première partie de la formation donnée par le formateur borgne….

Notre « fameux » tortionnaire français, décédé en 2013 à La Vancelle (Bas-Rhin), l’un des rares à avoir admis l’avoir fait « au nom de la France » en Algérie, était en effet celui qui a formé les américains aux techniques de torture (1), et pas seulement (Aussaresses ayant reconnu avoir liquidé Ali Boumendjel et le chef du FLN d’Alger, Larbi ben M’Hidi, entre autres (2)). Dans son étonnant ouvrage d’entretiens avec Jean Charles Deniau, que je vous invite à découvrir, il en rappelait les circonstances, assez étonnantes : « Qu’est-ce que vous faisiez à Fort Bragg ? « J’enseignais les techniques que j’avais apprises dans ma carrière. J’ai très vite travaillé en duo avec un lieutenant-colonel américain, Carl Bernard. Il était mon partenaire instructeur et, lui aussi, c’est devenu un ami ». Bernard, membre des équipes White Star au Laos est à l’origine du programme Phoenix,  passé en revue ici via un épisode de Netflix qui l’avait minimisé, voire occulté. Il est en photo ici à gauche dans un cliché de propagande évidente. Carl Bernard, n’est-ce pas cet officier américain qui vous a présenté comme l’officier le plus expérimenté et le plus compétent en matière de guerre spéciale, c’est-à-dire contre-révolutionnaire, notamment à cause de la technique de quadrillage d’un quartier et de sa population ? « C‘est possible qu’il ait dit ça, en effet. Je crois qu’il l’a même écrit ». Et pas qu’un peu : « selon un entretien du colonel américain Carl Bernard avec la journaliste Marie-Monique Robin, c’est à partir d’un résumé du livre, non encore publié, du colonel Roger Trinquier, La guerre moderne, effectué par Paul Aussaresses et C. Bernard, que Robert Komer, un agent de la CIA qui deviendra l’un des conseillers du président Lyndon Johnson pour la guerre du Viêt-nam, « a conçu l’opération Phoénix (voir ici) qui est en fait une copie de la bataille d’Alger appliquée à tout le Viêt-nam du Sud. (…) Pour cela, on retournait des prisonniers, puis on les mettait dans des commandos, dirigés par des agents de la CIA ou par des bérets verts, qui agissaient exactement comme l’escadron de la mort de Paul Aussaresses »… précise Wikipédia… en ouvrant une belle boîte de Pandore, tant Aussaresses en avait à dire…

L’enseignement d’Aussaresses plaisait à beaucoup, là-bas, à Fort Bragg semble-t-il : (…) revenons donc à Fort Bragg, et aux petits qu’il a fabriqués. Qui étaient élèves et que leur appreniez-vous ? « Je parlais à des stagiaires américains. C’étaient pour la plupart des parachutistes du Corps aéroporté américain, qui provenaient de deux divisions parachutistes, la 82e et la 101e. Il y avait aussi des gars venant de pays alliés, comme je vous l’ai déjà dit. Il y a un terme qu’il était interdit d’utiliser, c’était « étrangers » il fallait dire « alliés ». Et parmi ces stagiaires alliés, il y en avait beaucoup qui venaient des pays d’Amérique latine ».  C’est-à-dire ? « Eh bien, Bolivie, Argentine, Mexique, Colombie, Brésil, Paraguay, Uruguay, Chili et Venezuela ». Mais, dites-moi, à l’époque, tous ces pays étaient ou allaient devenir des dictatures militaires, non ?…«  Ils l’étaient, et la formation à la torture deviendra la School of America, (SOA) de sinistre mémoire, en effet (on la surnommera « The School of Assassins » – ici au Panama)!!! L’un de ces étudiants les plus connus s’appelant Manuel  Noriega…

Question technique anti-subversive, Ausseresses avait édicté quelques conseils, qui reposaient sur un maillage serré des opposants et les arrestations extrêmement ciblées. Or sur ce point, les américains en Afghanistan ou en Irak sont loin d’avoir suivi ses conseils et ceux de son supérieur Trinquier : c’est là toute la différence. Car notre homme de référence dans le domaine ne semble pas avoir été suivi à la lettre ; les américains ont raflé tout et n’importe quoi en Afghanistan comme en Irak, jusqu’à des gamins (ici à droite une raflé à 19 ans) qui seront relâchés bien après sans aucune condamnation. « Je leur apprenais ce que j’avais fait… » continue Aussaresses.  C’est-à-dire ? « Toutes les techniques de la guerre subversive, la lutte contre la guérilla urbaine, le quadrillage des quartiers, l’infiltration comme je l’avais fait à Philippeville et pendant la bataille d’Alger, et puis, surtout, nos méthodes pour récolter du renseignement ». Vous pouvez entrer dans les détails de l’enseignement de la guerre subversive ? « Je leur apprenais comment l’état-major français avait procédé pour lutter contre la guérilla urbaine. Je leur décrivais les différentes étapes des opérations à mener pour éradiquer le terrorisme, d’abord les arrestations préventives pour neutraliser les meneurs, puis, je viens de vous le dire, le quadrillage des quartiers, l’exploitation du renseignement et les arrestations. À ce propos, nous disions qu’il fallait « vider l’eau dans laquelle les poissons se déplacent ». Cette image est claire. C’était la seule méthode pour venir à bout du terrorisme urbain. Nous ajoutions même que s’il fallait vider une piscine avec une petite cuiller pour attraper les gros poissons, nous étions prêts à le faire ». Parlons des arrestations. Vous leur appreniez quoi, aux stagiaires ? « Je leur apprenais comment procéder intelligemment à des arrestations ciblées. Elles ne doivent pas être effectuées par n’importe qui et à n’importe quelle heure. Il faut savoir monter une équipe qui procédera au travail discrètement ou pas, suivant le but recherché ». Et après, vous appreniez quoi, à vos élèves ? Eh bien, les méthodes pour faire parler les gens.. ». En clair, cela veut dire la torture ? « Exactement, oui ». Autrement dit, les mêmes méthodes que vous aviez employées durant la bataille d’Alger ? « Oui, mais j’insistais fortement devant les stagiaires sur un point que je considère comme capital. Quand je faisais parler des gens, que ce soit à Philippeville ou pendant la bataille d’Alger en 1957, 95 % des personnes arrêtées – ce pourcentage est approximatif, bien sûr – l’étaient à la suite de dénonciations. C’était très rare que nous interrogions des personnes prises au hasard dans des rafles.  » Et c’est bien là, justement, la grande différence avec les américains qui avaient raflé à qui mieux mieux, sans aucune distinction de gibier précis à attraper, ou qui enfermaient des gens dénoncés par d’autres sans même vérifier l’origine et la raison des dénonciations, qui pouvaient être, et c’était fréquent, de vieilles luttes intestines tribales en Afghanistan, par exemple. Sans aucune culture locale, ne comprenant goutte à la langue locale, manquant de traducteurs, les américains étaient incapables de déterminer le vrai du faux : ils raflaient donc et torturaient aveuglément, en espérant tomber au hasard sur quelqu’un d’intéressant… qui parlerait.  Vous parlez de dénonciations, mais elles ne venaient pas spontanément ? « Non, nous avions différentes méthodes pour les attirer. C’était du renseignement classique qui nous permettait d’amener certaines personnes à en dénoncer d’autres, ou bien nous utilisions des techniques d’infiltration dans les groupes terroristes. Nous introduisions des agents en tous genres, agents simples ou doubles, dans l’autre camp. Nous retournions aussi des combattants adverses… » Là encore, ce qui n’a pas été fait par les américains, en déficit cruel d’intelligence (de services de renseignements fiables) sur place ! !!!

Retourner ou intoxiquer par de fausses infos, voilà ce que pratiquait l’armée française : c’est le cas à partir du 6 mai 1957, avec le début d’une opération secrète du 5ème bureau (menée par le colonel Yves Godard, à gauche ici avec Massu, et le capitaine Paul-Alain René Léger).  Les prisonniers FLN sont ainsi bernés par de (faux) documents indiquant de (faux) mouchards parmi les troupes. La technique va provoquer de véritables tueries au sein du FLN, des règlements de comptes sanglants : « une fois relachés ces rebelles dénoncent « les traitres » qui à leur tour, sous la torture, dénoncent d’autres « traitres » (3) . Les purges qui s’en suivront feront des milliers de victimes parmi les maquisards. Cette affaire durera plus d’un an« . Godard, avant, rejoindra les militaires putschistes en 1961 puis l’OAS… en photo, un responsable du renseignement français à l’œuvre… en Indochine…

Il n’empêche qu’à la fin de sa vie, Aussaresses (ici à gauche) ne regrettait toujours rien. La raison en était simple : pour lui, il avait agi dans l’intérêt du pays, puisqu’il avait été récompensé par ses supérieurs : Avec le recul du temps, que pensez-vous de votre séjour à Fort Benning et Fort Bragg dans ce début des années 60 ? « Je pense aujourd’hui encore que c’était dans mes attributions de faire ce travail et je l’ai fait. Mais attention ! Toute la hiérarchie militaire était au courant. Je n’étais pas un mercenaire, mais un officier supérieur français en mission officielle. Le Premier ministre Michel Debré, le ministre des Armées Pierre Messmer, et peut-être même le général de Gaulle savaient ce que je faisais. Je n’étais pas un électron libre.J’étais en poste à Fort Bragg dans le cadre de la coopération entre la France et les États-Unis d’Amérique, notre allié dans la lutte contre le communisme. Ma lettre d’affectation était signée du major général Ben Harrel, patron de la célèbre 101e Airborne Division (ici à droite). Je suis allé au bout de ma mission, qui a duré 5 ans ». Comment avait-on pu laisser faire ça ? Comment une armée sans honneur avait-elle pu descendre aussi bas, ce qu’un de Bollardière décrira sans détours avec dignité  ? La motivation de tout ça était bien entendu l’anticommunisme qui régnait durant toute la Guerre Froide, face à des russes qui étaient passés maîtres dans l’art de l’espionnage, les américains ayant puisé comme eux dans les vestiges de l’intelligence nazie. A gauche le pistolet personnel de Harrel, un Colt Model 1903 Pocket Hammerless .32 ACP. En France, sur le tard seulement hélas, certains généraux parleront enfin de la torture. Dont le célèbre général Massu, qui affirmera alors que la torture n’avait servi à rien : « non, la torture n’est pas indispensable en temps de guerre, on pourrait très bien s’en passer. Quand je repense à l’Algérie, cela me désole, car cela faisait partie d’une certaine ambiance. On aurait pu faire les choses autrement « . Massu ira même plus loin, en affirmant qu’il serait temps de le reconnaître, tout simplement : « si la France reconnaissait et condamnait ces pratiques, je prendrais cela pour une avancée ».

Cela n’a toujours pas été fait : ici comme ailleurs, la torture est toujours tabou. Aussaresses avait pourtant délimité le terrain, en séparant nettement la torture de l’interrogation, dans ses formations au Brésil notamment (4), où la CIA assurait les tortures, on le sait désormais (5) : « les techniques d’arrestation, c’est comme du théâtre il y avait les bons et les méchants. On leur apprenait à arrêter les gens tantôt calmement, tantôt brutalement. Il y a une part de psychologie importante dans le choix du moment pour arrêter quelqu’un. Le stress, la peur peuvent conduire la personne à parler tout naturellement. Vos stagiaires étaient des gradés ? Ce centre était unique dans toute l’Amérique latine. Il n’y avait pas énormément de places, donc la sélection était rigoureuse. Manaus ne recevait que des officiers. De quels gradés ? Tous, mais principalement de jeunes officiers supérieurs. J’ai formé des Brésiliens, bien sûr, mais aussi des Chiliens, des Vénézuéliens, des Argentins » (là se distinguera le « boucher » Mario Sandoval (6). Des Argentins ont dit qu’à Manaus, on enseignait la torture sur des prisonniers vivants. C’est vrai (on pense à Abou Ghraïb, bien sûr !) ? « Je ne sais pas. Je ne crois pas, mais ça se peut ». Et pour la torture, ça se passait comment ? « On leur enseignait les techniques – on ne le faisait pas devant eux – ; on leur racontait comment ça se passait »

L’enseignement de la torture, c’était uniquement théorique, donc ? Ou est-ce qu’il y avait des exercices ? « Il y avait des exercices. Sur des cobayes… » Il y avait des stagiaires qui jouaient le rôle de torturés et d’autres celui de tortionnaires ? « Voilà » Chacun jouait son rôle ? « Oui ». Mais ils ne le faisaient pas vraiment ? En fait, vous formiez des spécialistes de la torture brésiliens, qui ont, par la suite, exporté leurs techniques dans d’autres pays d’Amérique latine ? « Oui, c’est exact. Qu’est-ce qui motivait tous ces régimes pour organiser une telle répression dans leurs pays ? Vous ne vous rendez pas compte de l’état d’esprit à l’époque. Nos collègues instructeurs américains expliquaient que leur pays restait le seul rempart contre l’invasion communiste, le seul qui pouvait préserver les valeurs de la démocratie' »…  Combien a-t-on tué de personnes avec ce principe de confinement de l’expansion du communisme, si cher à Kissinger ? Des dizaines, des centaines de milliers en Amérique du Sud. Au Brésil, au Nicaragua, en Argentine, au Chili, etc… jusqu’à reprendre les mêmes procédés plusieurs décennies après.

Il n’y a donc pas que Marine le Pen et son père (ici à droite (7), qui l’a pratiquée, qui soient partisans de la torture. Sur le net, on trouve facilement les mêmes, eux aussi prêts à torturer (de père en fils, comme vous allez le voir) ! L’un d’entre eux (venu du département n°86), grand admirateur de Marcel Bigeard, exclu en 2010 pour diffamations répétées dans le site Agoravox, avait écrit ceci ailleurs le 30 mai 2008 : « la plupart des officiers qui ont servi en Algérie, dont mon père qui y fut officier de renseignement pendant 5 ans, partagent le point de vue de Massu. Quant à Aussaresses c’est malheureusement un provocateur gâteux… » A l’évidence, Aussaresses, chez eux, ne peut être apprécié : chez les partisans des droits de l’homme il a toujours été détesté (à juste raison), chez les extrémistes de droite, c’est pour avoir lâché le morceau, et les avoir tous dénoncés… l’homme venu m’insulter y était allé de sa menace de mort à mon égard (« Momo, j’ai une folle envie de t’emmener en corvée de bois…et je t’emmerde en attendant. ».., la « corvée de bois » étant le terme pour signifier une exécution discrète, loin des casernes), mais ce n’était pas ça le plus important.

Le plus sidérant, en effet, c’était cet aveu : « oui j’admire Jacques Massu, et qu’il ait fait exécuter 3 cocos et douze assassins ne me choque pas… S’il était populaire à Alger, c’est qu’il avait mis fin à la terreur »…. car dans ces fameux « cocos » cité par ce bloggeur d’extrême droite fascisante, qui ignore que Massu a fini par dire que ça n’avait servi à rien, il y avait le jeune instituteur Maurice Audin, exécuté par les gens que connaissait donc très bien le propre père de l’intervenant haineux sur le net : « Dans cette page d’histoire, le nom de Maurice Audin, jeune mathématicien d’Alger, figure parmi les milliers d’Algériens soumis à « la question » par l’armée coloniale française et portés « disparus » pour la plupart. Maurice Audin, assistant à la faculté des sciences d’Alger, est mort le 21 juin 1957, sous la torture, étranglé par le lieutenant de renseignements, André Charbonnier. Le colonel Roger Trinquier, instituteur dans les années 1940, avant de porter la tenue de tortionnaire, commandait le service « renseignements-action », dans l’appareil militaro-policier français en Algérie. Un immeuble en construction, boulevard Georges Clémenceau, à El Biar, abritait le centre de torture, Maurice Audin y fut conduit dans la nuit du 11 juin 1957 et soumis à d’atroces tortures durant dix jours ». Le président Macron a rédigé en 2018 un texte officiel sur la mort d’Audin, je vous engage à le lire, il est ici. Il a précisé « Il importe que cette histoire soit connue, qu’elle soit regardée avec courage et lucidité. « Il en va aussi de l’honneur de tous les Français qui, civils ou militaires, ont désapprouvé la torture, ne s’y sont pas livrés ou s’y sont soustraits, et qui, aujourd’hui comme hier, refusent d’être assimilés à ceux qui l’ont instituée et pratiquée. Il en va de l’honneur de tous les militaires morts pour la France et plus généralement de tous ceux qui ont perdu la vie dans ce conflit «  ai-je retenu. L’honneur des militaires, oublié par celui venu me menacer de mort sur Internet !

« Les tortionnaires et auteurs de nombreux crimes ont pour nom : Devis, Roger Faulques (mort le 6 novembre 2011), André Charbonnier, Philippe Erulin (mort en 1979, on l’avait retrouvé à Kolweizi, ici en deux photos révélatrices), Jacquet, Llorca » (voir ici).  On a cité aussi un temps le Général Maurice Schmitt, Jacques Massu a su à coup sûr où était le corps d’Audin, mais il ne l’a jamais avoué. Une enquête précisera que dans la jeep qui l’emmenait en « corvée de bois », il y avait les sergents Pierre Misiry et Yves Cuomo, mais que l’homme était « cagoulé » et qu’il s’était « enfui » : un mise en scène, imaginée par Aussaresses et Massu, qui était entièrement au courant de la technique utilisée pour se débarrasser de ceux qui ne pouvaient être rendus à leur vie civile après avoir été autant torturés, selon le premier (8). L’homme cagoulé dans la jeep était très certainement Charbonnier (voir sur le sujet le livre « Les paras dans la ville » du Colonel Godard en personne). En réalité, Audin était probablement déjà mort sous la torture. Etranglé, ou tué d’un coup de couteau, pour l’achever.  Selon Yves Godard, en effet, c’est le sous-lieutenant Gérard Garcet qui aurait assassiné Audin, « une exécution ordonnée par le général Massu et organisé par les hommes du général Paul Aussaresses« . Le successeur d’Aussaresses, le capitaine de la Bourdonnaye-Montluc, confirmera en effet à Monique Robin que « certains membres de l’équipe que j’avais récupérés étaient devenus complètement fous. Ils avaient pris l’habitude de tuer les prisonniers d’un coup de couteau dans le cœur ». Très certainement comment était mort Audin, qui n’avait que 25 ans à l’époque. Interrogé dans le livre par Jean Charles Deniau, sur ce mode d’exécution « final » après tortures (dans son livre « Je n’ai pas tout dit, ultimes révélations au service de la France », Aussaresses répondra par un énigmatique « ça se tient. Rien n’est faux dans ce que vous venez de dire »….(P.94) : on a longtemps attendu la levée du secret défense sur le cas Audin… Car c’est le propre de la torture en définitive : le procédé est tellement lâche qu’il ne peut faire l’objet d’une reconnaissance officielle. Les américains, qui avaient filmé les interrogatoires musclés de Zubaidah (ici à droite), en feront broyer les cassettes d’enregistrement, de peur, à ne point douter, que le public constate à quel point d’avilissement humain ils étaient parvenus. Zubaidah avait avoué tout ce qu’on lui avait dicté sous la torture… pour ce qui est de l’armée française, initiatrice des méthodes de guerre nouvelles avec le napalm et les hélicoptères armés, elle s’est longtemps refusée à ouvrir totalement le dossier sur la question, comme le demandait pourtant encore Josette Audin, après la disparition de son mari à l’actuel président, dans un texte plein de dignité :

« Après votre élection à la Présidence de la République, je vous ai écrit une première fois pour vous demander la condamnation des méthodes préconisées par les gouvernements français et utilisées par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, et l’ouverture des archives concernant mon mari. Pour les archives et à votre demande, le Ministre de la Défense m’a communiqué ce qui se trouvait dans son périmètre. Mais, comme il en a lui-même convenu, il n’y a rien de très intéressant dans ces documents, qui reprennent la thèse officielle de l’évasion préconisée à l’époque. Mais si ces archives ne révèlent rien sur les tortures subies par Maurice Audin et sur la façon dont il a été assassiné, elles révèlent la responsabilité de l’Etat de l’époque et sa volonté d’empêcher la justice de dire la vérité :
– le Ministre des Armées a dicté aux militaires ce qu’ils devaient dire au juge.
– le Général de Gaulle, en accord avec son premier ministre et ses ministres de la justice et des Armées, a décidé de taire la vérité et d’empêcher l’instruction d’aboutir. Depuis la fin de la Guerre d’Algérie l’Etat est silencieux. Et c’est la thèse de l’époque, la thèse de l’évasion qui continue de prévaloir. Après vous être incliné à Alger, place Audin, devant la plaque honorant Maurice Audin, après m’avoir donné accès aux archives, M. le Président de la République, vous ne pouvez pas laisser perdurer la toujours officielle version de l’évasion
. » Celle dénoncée par Aussaresses, juste avant de disparaître en 2013… Depuis, l’admirable veuve du mathématicien a obtenu satisfaction. Enfin !

Un danger intérieur latent

La torture est une arme aux résultats aléatoires et douteux dont personne ne veut jamais parler, mais c’est enfin en train de changer, grâce à l’actuel Président français, qu’il en soit remercié au nom de l’Histoire. Les militaires US et les mercenaires de la CIA formés par Aussaresses ont hélas bien retenu la leçon ; ils l’ont appliquée de manière encore plus folle, comme on a pu hélas le voir lors de décennies entières, au nom d’un anticommunisme devenu maladif chez eux. Des américains en sont morts, tel Michael Devine (9) Ces dérives mènent en effet à tout. Y compris à un ennemi intérieur redouté depuis toujours (question dérive déstabilisante on a en France celle actuelle de la DGSE, pas mal dans le genre). Car cela peut aussi devenir complètement fou et échapper à tout contrôle.

Cela peut avoir une incidence en effet à l’intérieur même d’un pays, comme tout poison. Le 11 janvier 2021, une des formatrices au 4th Psychological Operations Group at Fort Bragg, – ici à gauche à Bagdad sur l’allé des « Mains de la victoire » Emily Rainey, 30 ans, spécialiste « psy-ops », à savoir du contre-terrorisme, celle qui assiste aux interrogatoires ou les mène, a été interrogée elle-même après que l’on ait découvert qu’elle avait organisé un voyage en cars vers Washington le 6 janvier, emmenant une centaine de personnes (90 exactement) affiliées à un obscur groupe « conservateur » (le Moore County Citizens for Freedom); et en montrant auparavant un comportement inquiétant : poses de you-tubeuses sur le net, refus de porter un masque (ou en l’affublant d’annotations, cf ici à droite), et d’obtempérer à un officier de police, alors avec son bébé, sur une aire de jeu de Southern Pines, interdite d’usage en raison du Covid 19, propos complotistes divers tenus un peu partout, bref, la totale. En juin, elle avait déjà écrit en post sur Twitter l’expression de de son incontrôlabilité désormais visible: dans un article pour la publication militaire en ligne SOFREP, sur le respect des réglementations concernant l’activité politique.  Elle avait en effet dit que « plus vous en savez sur les règles, plus vous devenez libre»… Extérieurement, elle le montrait bien en arborant une casquette à la mode siglée « Lions Not Sheep », la marque créée par un pro-Trumpien notoire, Sean Whalen, prônant à outrance l’usage des armes (ici à droite avec Don Jr). Exprimant ainsi un danger véritable pour la démocratie, connaissant le savoir-faire qu’elle a acquis à Fort Bragg !!!

 

 

(1) Quant à sa propre formation à l’action clandestine, il l’avait acquise chez les anglais de la Special Training School de Milton Hall, en Angleterre. Plus tard il en fera bénéficier William Colby, le futur directeur de la CIA, Aaron Bank, le père fondateur en 1952 de l’US Army Special Forces, ou John Singlaub, l’orchestrateur de la  CIA en Chine et au Vietnam puis président de la Ligue anticommuniste mondiale.

(2) Ben M’Hidi, après avoir été torturé, selon Aussaresses, avait été finalement pendu dans une ferme de pied-noir, et Ali Boumendjel, lui aussi torturé, avait été jeté du haut d’un bâtiment après avoir été « assommé d’un coup de manche de pioche derrière la nuque » toujours selon le général. Des « suicides », selon la thèse officielle de l’époque ! Hier le président de la République l’a enfin reconnu. Il avait déjà reconnu la mort le 11 juin 1957 de l’enseignant communiste français Maurice Audin en septembre 2018. L’influence du mathématicien Cédric Vilani n’avait pas été négligeable dans cette tardive révélation. Reste encore l’affaire Saint-Aubin, confondu avec un ponte du FLN, un autre meurtre avec comme chef des commandos barbouzards Charles Pasqua ! 

(3) Elle avait débuté en Indochine en fait comme le montre cet extrait d’un texte terrifiant de Jacques Chégaray, journaliste à Témoignage Chrétien (repris dans le célèbre livre de Pierre Vidal-Naquet) :

… »Quelques instants après, à la recherche d’un cendrier, ma main heurta une masse ronde et blanche sur le bureau. Je n’y fis pas d’abord attention. Puis, attiré de nouveau par l’objet, je m’approchai et découvris que c’était un crâne humain.

– Ce n’est pas un vrai…, demandai-je.

– Quoi ? Ce crâne ? Mais si, bien sûr. Un sale Viet, vous savez, c’est moi qui lui ai coupé la tête. II criait… il fallait l’entendre ! Vous voyez, ça me sert de presse-papiers. Mais quelle affaire pour enlever la chair. Je l’ai fait bouillir quatre heures; après, j’ai gratté avec mon couteau…

Quinze jours plus tard, au Tonkin cette fois, un jeune officier me faisait les honneurs de son poste de brousse, un poste bien tenu, propre, ordonné, c’était à Phul-Cong.

– Vous êtes journaliste de France ? Enchanté. Venez voir ma maison. Ici, c’est le poste de guet ; là, le P.C. de la compagnie.

Nous entrons, tout est dans un ordre impeccable. Je le félicite.

— Ici, continue-t-il, c’est mon bureau. Table, machine à écrire, lavabo; et là, dans le coin, la machine à faire parler. Comme j’ai l’air de mal comprendre, il ajoute :

— Oui, la dynamo, quoi. C’est bien commode pour l’interrogatoire des prisonniers. Le contact , le pôle positif et le pole négatif ; on tourne, et le prisonnier crache !

Et il enchaîne sur le même ton :

– Là, le téléphone ; ici, le classeur pour les cartes d’état-major; là, etc.

Huit jours plus tard, conversation avec un sous-officier de l’escadron blindé de Dau-Tièng.

– Pas toujours commodes à obtenir, les renseignements. Cette semaine, nous avons attrapé une femme, elle n’a rien voulu dire, la garce ! Je l’ai accrochée par les poignets au plafond, complètement nue. On l’a « travaillée » pendant trois jours… rien ! Vous m’entendez, rien, elle n’a rien voulu dire, et le plus fort, la troisième nuit, elle a réussi à se décrocher et elle a f… le camp dans la brousse, dans l’état où elle était ; on ne l’a pas retrouvée.

On pourrait multiplier à plaisir les faits de cet ordre. Je n’ai voulu citer que ceux dont j’étais sûr et qui m’étaient parvenus de première main. J’ai laissé de côté ces multiples anecdotes que l’on entend dans les cafés et dans les cercles, et que l’on déforme souvent par simple vantardise.

Ce qui m’a frappé, dans cette torture, c’est qu’elle est admise, reconnue, et que nul ne s’en formalise. Dans les trois cas cités plus tôt, je me suis présenté comme « journaliste de France ». L’on savait donc que je venais pour m’informer, pour noter ces informations, « pour les transmettre dans la presse ». Mais, chaque fois, on m’a présenté la chose comme normale, si normale qu’on ne songeait jamais à la cacher. Aujourd’hui, la visite « officielle » d’un poste comprend : « la machine à écrire, le téléphone, la machine à faire parler, le lavabo », etc.

C’est donc admis et pratiqué chaque jour. Admis d’ailleurs de façon si universelle que, lorsque, en plusieurs occasions, j’ai émis un peu d’étonnement devant des procédés de ce genre, on m’a regardé avec une sorte d’ahurissement béat. « D’où sort-il, celui-là ? » Et dans une discussion générale, j’étais toujours seul de mon avis. L’ambiance indochinoise joue à ce point qu’on ne se pose même plus la question de savoir si ces procédés sont ceux d’une nation civilisée.

Ainsi le capitaine ira inspecter le petit poste de Cholon sans même remarquer le crâne presse-papiers ; il ira à Fhul-Cong sans s’étonner de la présence de la dynamo ; il se rendra à Dau-Tièng sans blâmer le sous-officier bourreau, tout cela est dans l’ordre ».

(4) Au Brésil, le rôle d’Ausseresses à été tout ce qu’il y a de plus officiel en effet : « L’histoire se poursuit dix ans plus tard au Brésil, où Aussaresses est nommé comme attaché de défense en pleine période de dictature militaire et au cours de laquelle il devait une fois encore s’illustrer dans un rôle de diffuseur de la doctrine française de guerre subversive en allant jusqu’à occuper un poste d’instructeur au Centre d’opérations en forêt et d’actions commando (COSAC). En poste à Brasilia jusqu’en 1976, Aussaresses devait finalement se recycler dans le secteur de l’industrie de défense où il intègre l’entreprise Thomson-CSF pour y traiter des contrats d’armements à l’étranger. »
(5) bien aidé par Volkswagen qui dénonçait alors ses propres ouvriers, ça aussi on l’a découvert après coup. Un vieil atavisme chez la firme automobile : « le premier PDG de Volkswagen do Brasil, Friedrich Schultz-Wenk, n’avait-il pas été membre du parti nazi ? Pire son chef de la sécurité, Franz Paul Strangl, n’avait-il pas été arrêté en 1967 pour avoir commandé deux camps d’extermination pendant la guerre et être responsable de la mort de 900 000 personnes ? »…
(6) Il a été extradé le 15 décembre 2019 par la France car il séjournait tranquillement à Nogent-sur-Marne en région parisienne depuis… 1985. Il devait s’y sentir… impuni. On l’avait surnommé  “churrasco” (steak au barbecue) en Argentine pour sa façon de torturer au fer rougi. Il aurait torturé, tué ou fait tuer plus de 500 prisonniers. La photo ici à gauche à été prise à le 16 décembre 2019, à son arrivée à Buenos Aires.
(7) devenu député, il prononcera à l’Assemblée Nationale un discours vibrant sur l’Algérie et les algériens, et l’islam ; qu’il s’efforce d’oublier aujourd’hui tant qu’il le peut…« J’affirme que, dans la religion musulmane, rien ne s’oppose au point de vue moral à faire du croyant ou du pratiquant musulman un citoyen français complet. Bien au contraire, sur bien des principes, ses préceptes sont les mêmes que ceux de la religion chrétienne, fondement de la civilisation occidentale ». dira-t-il, entre autres… Ici, une liste de ses exactions : « les torturés de LePen ».
(8) « Georges Hadjadj est le second témoin (le premier étant Henri Alleg), des dernières heures d’Audin. Pneumologue à Bab-el-Oued, également membre du Parti communiste, il a été arrêté peu de temps avant lui, et immédiatement emmené à El-Biar. Les sévices durent trois jours. Le troisième soir, un des officiers parachutistes menace d’aller chercher sa femme et de la torturer sous ses yeux. Il craque et avoue qu’il a soigné, au domicile de Maurice Audin, un des dirigeants du Parti, l’ouvrier métallurgiste Paul Caballero. Quelques heures plus tard, le jeune mathématicien est ficelé sur la planche à tortures, au deuxième étage, dans une pièce disposant d’un évier et d’un robinet. Georges Hadjadj doit répéter devant lui son accusation. »Audin était attaché, nu à part un slip, et étaient fixées d’une part à son oreille et d’autre part à sa main des petites pinces reliées à la magnéto par des fils », déclarera le médecin en 1960 au Comité Audin, créé, entre autres, par l’historien Pierre Vidal-Naquet. Les deux prisonniers passeront ensuite une journée entière dans la même pièce, le 19 juin. « Il portait encore les séquelles des sévices, notamment des escarres noires où avaient été accrochées les électrodes, déclare aujourd’hui Georges Hadjadj. Mais il avait quand même bon moral. Il m’a dit qu’il avait résisté, qu’il n’avait pas parlé. Je n’imagine pas une seconde qu’il ait pu s’enfuir.« 
(9) Michael Devine, un américain tué en 1995 au Guatemala par des troupes entraînées à Fort Bragg et protégées par tout le gotha militaire du pays, président du moment compris. Ici le rapport posthume de la CIA sur sa dispartion dont on remarque le nombre effarant de propos noircis car trop révélateurs.

documents :

https://www.ecoleemancipee.org/IMG/pdf/Page_11.pdf

Extrait : « On trouve très peu de références en français sur ce programme Phœnix, sinon dans un article de Pierre Abramovici, paru dans Le Point du 15 juin 2001, et dans le livre de Marie Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française (La Découverte) et le documentaire de même nom, disponible en DVD (Films Paradoxe) . On y découvre que l’une des racines de ce programme Phœnix est la théorie de la « guerre moderne », mise au point par les militaires français, à partir de l’expérience de la guerre d’Indochine, et expérimentée en Algérie, notamment au cours de la bataille d’Alger. Cette théorie prône la torture comme méthode de renseignement, ainsi que l’assassinat et l’utilisation d’escadrons de la mort » (…) Comme pour l’utilisation de l’enseignement des militaires français par les dictatures d’Amérique Latine dans les années 70, notamment en Argentine, là aussi les responsabilités françaises, bien réelles, sont occultées ».

 

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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