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Conspirationnisme : la paille et la poutre

par?Fr?d?ric Lordon

Le peuple est b?te et m?chant, le peuple est obtus. Au mieux il pense mal, le plus souvent il d?lire. Son d?lire le plus caract?ristique a un nom?: conspirationnisme. Le conspirationnisme est une mal?diction. Pardon?: c?est une b?n?diction. C?est la b?n?diction des ?lites qui ne manquent pas une occasion de renvoyer le peuple ? son enfer intellectuel, ? son irr?m?diable minorit?. Que le peuple soit mineur, c?est tr?s bien ainsi. Surtout qu?il veille ? continuer d?en produire les signes, l??lite ne s?en sent que mieux fond?e ? penser et gouverner ? sa place.

Pour une pens?e non complotiste des complots?(quand ils existent)

Il faudrait sans doute commencer par dire des complots eux-m?mes qu?ils requi?rent d??viter deux ?cueils sym?triques, aussi faux l?un que l?autre?: 1) en voir partout?; 2) n?en voir nulle part. Quand les cinq grandes firmes de Wall Street en 2004 obtiennent ? force de pressions une r?union longtemps tenue secr?te ? la?Securities and Exchange Commission?(SEC), le r?gulateur des march?s de capitaux usam?ricains, pour obtenir de lui l?abolition de la ??r?gle Picard?? limitant ? 12 le coefficient de levi?risation globale des banques d?affaires?[1], il faudrait une r?ticence intellectuelle confinant ? l?obturation pure et simple pour ne pas y voir l?action concert?e et dissimul?e d?un groupe d?int?r?ts sp?cialement puissants et organis?s ? soit un complot, d?ailleurs tout ? fait couronn? de succ?s. Comme on sait les firmes de?Wall Street?finiront levi?ris?es ? 30 ou 40, strat?gie financi?re qui fera leur profits hors du commun pendant la bulle? et nourrira une panique aussi incontr?lable que destructrice au moment du retournement. Des complots, donc, il y en a, en voil? un par exemple, et il est de tr?s belle facture.

Sans doute ne livre-t-il pas ? lui seul l?int?gralit? de l?analyse qu?appelle la crise financi?re, et c?est peut-?tre l? l?une des faiblesses notoires du conspirationnisme, m?me quand il pointe des faits av?r?s?: son mono?d?isme, la chose unique qui va tout expliquer, l?id?e exclusive qui rend compte int?gralement,?la?r?union cach?e qui a d?cid? de tout. Exemple type de mono?d?isme conspirationniste?: Bilderberg (ou la Trilat?rale). Bilderberg existe?! La Trilat?rale aussi. Ce n?est donc pas du c?t? de l??tablissement de ce (ces) fait(s) que se constitue le probl?me (comme ?a peut ?tre le cas ? propos du 11 septembre par exemple)?: c?est du c?t? du statut causal qu?on leur accorde. Ainsi donc de Bilderberg ou de la Trilat?rale ?rig?es en organisateurs uniques et omnipotents de la mondialisation n?olib?rale. Pour d?faire le mono?d?isme de la vision complotiste, il suffit de l?inviter ? se pr?ter ? une exp?rience de pens?e contrefactuelle?: imaginons un monde sans Bilderberg ni Trilat?rale, ce monde hypoth?tique aurait-il ?vit? la mondialisation n?olib?rale?? La r?ponse est ?videmment non. Il s?en d?duit par contraposition que ces conclaves occultes n??taient pas les agents?sine qua non?du n?olib?ralisme, peut-?tre m?me pas les plus importants. Et pourtant ceci n?est pas une raison pour oublier de parler de Bilderberg et de la Trilat?rale, qui disent incontestablement quelque chose du monde o? nous vivons.

Il suffirait donc parfois d?un soup?on de charit? intellectuelle pour retenir ce qu?il peut y avoir de fond? dans certaines th?ses imm?diatement disqualifi?es sous l??tiquette d?sormais infamante de ??conspirationnistes??, ?carter leurs ?garements explicatifs, et conserver, quitte ? les r?agencer autrement, des faits d?actions concert?es bien r?els mais dont la doctrine n?olib?rale s?efforce d?op?rer la d?n?gation ? il est vrai qu?il entre constitutivement dans la vision du monde des dominants de d?nier g?n?riquement les faits de domination (salari?s et employeurs, par exemple, sont des ??co-contractants libres et ?gaux sur un march? du travail???), ? commencer bien s?r par tous les faits de ligue explicite par lesquels les int?r?ts dominants concourent ? la production, ? la reproduction et ? l?approfondissement de leur domination. Dans un d?bat public m?diatique qui n?a pas son pareil pour saloper irr?m?diablement n?importe quelle question, il est donc probablement sans espoir d?imaginer d?finir une position interm?diaire qui tiendrait ensemble et la r?gulation contre certains errements extravagants (jusqu?au scandaleux) de la pens?e conspirationniste, et l?id?e que la domination, si elle est principalement produite dans et par des structures, est aussi affaire pour partie d?actions collectives d?lib?r?es des dominants ? mais faire ce genre de distinction est sans doute trop demander, et on voit d?ici venir les commentaires ?pais qui feront de ce propos une d?fense apolog?tique du complotisme et des complotistes?

On pourrait arguer que l?analyse sociologique ou politologique de ces actions concert?es, pr?cis?ment, se d?ploie hors des sch?mes intellectuels caract?ristiques du conspirationnisme?: mono?d?isme, exclusivisme, attraction sans partage pour l?occulte, ignorance corr?lative pour tous les effets impersonnels de structure, etc.?[2] Et ce serait parfaitement exact?! C?est bien pourquoi il serait temps de faire la part des complots ? comme faits av?r?s, puisqu?il en existe certains ? et du complotisme ? comme forme g?n?rale ?, soit d?en appeler, en quelque sorte, ? une pens?e non complotiste des complots, c?est-?-dire aussi bien?: 1) reconna?tre qu?il y a parfois des men?es concert?es et dissimul?es ? on pourra les appeler des complots, et 2) refuser de faire du complot le sch?me explicatif unique de tous les faits sociaux, ajouter m?me que de tous les sch?mes disponibles, il est le moins int?ressant, le moins souvent pertinent, celui vers lequel il faut, m?thodologiquement, se tourner en dernier? et ceci quoiqu?il ait parfois sa place?! Et il faudrait surtout consolider cette position interm?diaire ? l?encontre de tous ceux pour qui maintenir l?amalgame des complots et du complotisme a l?excellente propri?t? de jeter le b?b? avec l?eau du bain, en d?autres termes de garantir l?escamotage des faits de synarchie avec la disqualification de la forme ??complotisme??.

Le conspirationnisme comme sympt?me politique de la d?possession

Tout ceci cependant est dire ? la fois trop et trop peu quand, du conspirationnisme, il est possible de prendre une vue lat?rale qui vient quelque peu brouiller l?image de ses habituelles d?nonciations, et puis, plus encore, celle de ses fr?n?tiques d?nonciateurs. Sans doute trouve-t-on de tout ? propos du conspirationnisme?: des tableaux sarcastiques de ses plus notoires d?lires (le fait est qu?il n?en manque pas?), des revues de ses th?mes f?tiches, jusqu?? de savantes (pitoyables) analyses de la ??personnalit? complotiste?? et de ses psychopathologies. Mais d?analyse politique, point?! La puissance des effets de disqualification, la force avec laquelle ils font le tri des locuteurs, les caract?ristiques sociales associ?es ? ce tri m?me, la r?servation de la parole l?gitime ? certains et l?exclusion absolue des autres, proc?dant l? aussi par un effet d?amalgame qui confond dans l?aberration mentale, puis dans l?interdiction de parler, toute une cat?gorie, voire un ensemble de cat?gories sociales, ? partir de quelques ?gar?s isol?s, ceci pour faire du discours politique l?affaire monopolistique des ??repr?sentants?? assist?s des experts?: tous ces m?canismes devraient pourtant attirer l?attention sur les enjeux proprement politiques engag?s dans le ??d?bat sur le conspirationnisme?? ? au lieu de quoi il n?est mati?re qu?? gloussements ou cris faussement horrifi?s puisque, si isol?es soient-elles, les saillies conspirationnistes fournissent la meilleure raison du monde ? la d?possession.

D?possession?: tel est peut-?tre le mot qui livre la meilleure entr?e politique dans le fait social ? et non pas psychique ? du conspirationnisme. Car au lieu de voir en lui un d?lire sans cause, ou plut?t sans autre cause que l?essence arri?r?e de la pl?be, on pourrait y voir l?effet, sans doute aberrant, mais assez pr?visible, d?une population qui ne d?sarme pas de comprendre ce qu?il lui arrive, mais s?en voit syst?matiquement refuser les moyens ? acc?s ? l?information, transparence des agendas politiques, d?bats publics approfondis (entendre?: autre chose que les indigentes bouillies servies sous ce nom par les m?dias de masse) etc. D?cid?ment l??v?nement politique le plus important des deux derni?res d?cennies, le r?f?rendum sur le trait? constitutionnel europ?en de 2005 a montr? ce que peut, pourtant dans un extraordinaire climat d?adversit?, un corps politique auquel on donne le temps de la r?flexion et du d?bat?: s?emparer des mati?res les plus complexes et se les approprier pour produire un suffrage ?clair?.

Hors de ces conditions exceptionnelles, tous les moyens ou presque de faire sens des forces historiques qui l?assaillent et surtout d?avoir part aux d?lib?rations qui d?cident de son destin lui sont refus?s. Or, remarque Spinoza, le quant-?-soi ne saurait conna?tre aucune suspension?:???nul ne peut c?der sa facult? de juger??(Trait? politique), aussi celle-ci s?exerce-t-elle comme elle peut, dans les conditions qui lui sont faites, et avec l?acharnement du d?sespoir quand au surplus elle n?a que son malheur ? penser. Le conspirationnisme n?est pas la psychopathologie de quelques ?gar?s, il est le sympt?me n?cessaire de la d?possession politique et de la confiscation du d?bat public. Aussi est-il de la derni?re ineptie de reprocher au peuple ses errements de pens?e quand on a si m?thodiquement organis? sa privation de tout instrument de pens?e et sa rel?gation hors de toute activit? de pens?e. Cela, nul ne le dit mieux que Spinoza?:???Il n?est pas ?tonnant que la pl?be n?ait ni v?rit? ni jugement, puisque les affaires de l?Etat sont trait?es ? son insu, et qu?elle ne se forge un avis qu?? partir du peu qu?il est impossible de lui dissimuler. La suspension du jugement est en effet une vertu rare. Donc pouvoir tout traiter en cachette des citoyens, et vouloir qu?? partir de l? ils ne portent pas de jugement, c?est le comble de la stupidit?. Si la pl?be en effet pouvait se temp?rer, suspendre son jugement sur ce qu?elle conna?t mal, et juger correctement ? partir du peu d??l?ments dont elle dispose, elle serait plus digne de gouverner que d??tre gouvern?e???(Trait? politique, VII, 27).

L?apprentissage de la majorit??(? propos de la ??loi de 1973??)

Mais plus encore que de la d?possession, le conspirationnisme, dont les ?lites font le signe d?une irr?m?diable minorit?, pourrait ?tre le signe paradoxal que le peuple, en fait, acc?de ? la majorit? puisqu?il en a soup? d??couter avec d?f?rence les autorit?s et qu?il entreprend de se figurer le monde sans elles. Il ne lui manque qu?une chose pour y entrer compl?tement, et s?extraire des chausse-trappes, telle celle du conspirationnisme, dont tout d?bat public est in?vitablement parsem??: l?exercice, la pratique, l?habitude? soit tout ce que les institutions de la confiscation (repr?sentation, m?dias, experts) lui refusent et qu?il s?efforce n?anmoins de conqu?rir dans les marges (associations, ?ducation populaire, presse alternative, r?unions publiques, etc.) ? car c?est en?s?exer?ant?que se forment les intelligences individuelles et collectives.

Le d?bat sur la ??loi de 1973??, interdisant suppos?ment le financement mon?taire des d?ficits publics devrait typiquement ?tre regard? comme l?une des ?tapes de cet apprentissage, avec son processus caract?ristique d?essais et d?erreurs. Bien s?r la ??loi de 1973??, objet dans certaines r?gions de l?Internet d?une activit? effervescente, a connu son lot d?embard?es?: depuis la vid?o ? ambiance complotiste de Paul Grignon,?Money as Debt?, portant au jour une gigantesque conspiration mon?taire ? ce sont les banques priv?es qui cr?ent la monnaie ? dont les termes pouvaient cependant ?tre lus dans n?importe quel manuel d??conomie de Premi?re ou de Terminale SES?!, jusqu?? la lourde insistance ? renommer la loi, d?abord ??loi Pompidou?? mais pour mieux arriver ? ??loi Rothschild??, o? certains ne verront qu?une allusion aux connexions du pouvoir politique et de la haute-finance?[3] quand d?autres y laisseront jouer toutes sortes d?autres sous-entendus?

Au milieu de toutes ces scories, un principe de charit? politique pourrait cependant voir?:

  • 1) ce petit miracle des non-experts se saisissant d?une question ? l??vidence technique mais que ses enjeux politiques destinent au d?bat le moins restreint possible?: la monnaie, les banques?;
  • 2) le surgissement, peut-?tre d?sordonn? mais finalement salutaire, d?interrogations sur la l?gitimit? des taux d?int?r?t, le financement des d?ficits publics, les figures possibles de la souverainet? mon?taire, la place ad?quate des ?metteurs de monnaie dans une soci?t? d?mocratique?;
  • 3) une intense activit? pol?mique, au meilleur sens du terme, avec production kilom?trique de textes, lancement de sites ou de blogs, controverses document?es en tous sens, etc.

Tout ceci, oui, au milieu d?ignorances ?l?mentaires, de quelques d?rapages notoires et de fausses routes manifestes ? certains parmi les plus acharn?s ? d?noncer la loi de 1973 commencent ? s?apercevoir qu?ils ont poursuivi un fant?me de li?vre?[4] ? Mais pourtant comme un exercice collectif de pens?e qui vaut?en soi?bien mieux que toutes ses imperfections, et dans lequel, tout sarcasme suspendu, il faudrait voir un moment de ce processus d?apprentissage typique de l?entr?e dans la majorit?. Sans surprise, des tr?buchements de l?apprentissage les ?lites install?es tirent parti pour refuser l?apprentissage m?me. On les comprend?: il y va pr?cis?ment de la d?possession des d?poss?deurs.

? conspirationniste, conspirationniste et demi?!

Mais les appeler ???lites??, n?est-ce pas beaucoup leur accorder?? Et que valent les ?lites en questions ? l?aune m?me des crit?res qu?elles appliquent aux autres?? R?pondre compl?tement ? cette question exigerait de reparcourir l?interminable liste des erreurs accablantes de diagnostic, de pronostic, de conseils malavis?s, innombrables foirades des experts, calamit?s ??intellectuelles?? ? r?p?tition, obstination dans l?erreur, passion pour le faux?: avec une syst?maticit? qui est en soi un ph?nom?ne, tous les pr?cepteurs de la mondialisation n?olib?rale se sont tromp?s. Mais puisqu?il est question ici du conspirationnisme, c?est bien sur ce terrain qu?il faut les prendre. Car voil? toute la chose?: ? conspirationniste, conspirationniste et demi? O? il appara?t que la suppos?e ?lite y tombe aussi facilement que le bas peuple?! Qui voudrait faire du conspirationnisme un d?r?glement n?aurait alors pas d?autre issue que de constater combien largement il est r?pandu ? et que les fronti?res sociales sont rien moins qu?herm?tiques sous ce rapport.

De ce point de vue c?est peut-?tre l?affaire DSK qui aura le plus spectaculairement d?chir? le voile. Car jamais on n?aura vu th?ories du complot fleurir aussi all?grement dans les plus hautes sph?res du commentariat. Les politiques, surtout du PS, sont ?videmment les premiers ? y choir, quitte ? ce que ce soit sur le mode de la pr?t?rition, ainsi Jean-Christophe Cambad?lis dans une d?claration fameuse?:???Je ne suis pas un adepte des complots mais??[5]???, suivi comme il se doit par une s?rie de conjectures dont la conspiration est la seule conclusion logique?; Jacques Attali qui d?ordinaire sait bien voir les ab?mes de la pens?e conspirationniste mais, quand il s?agit de DSK, ?voque d?abord l?hypoth?se d?une???manipulation???[6]?; Fran?ois Loncle, d?put? PS qui assure pour sa part???qu?il n?y a pas de complot???[7] mais???un coup mont????[8] c?est tr?s diff?rent. ??La th?se du complot se r?pand sur le web?? titre un des articles de?Lib?ration?[9] ? ??sur le web??, n?est-ce pas, en aucun cas dans les pages du papier? Mais il faut bien l?avouer, jamais on n?aura vu ??th?se du complot?? si amplement expos?e et si aimablement relay?e dans les colonnes de la grande presse, quitte ? ce que ce soit pour la discuter, voire la r?futer, en tout cas sans qu?il soit jug? indigne cette fois d?en faire la mention ou de ridiculiser ceux dans la bouche de qui elle est d?abord venue.

D?un certain conspirationnisme europ?iste

Les illustrations les plus spectaculaires cependant ne sont pas forc?ment les meilleures, et si elle a fait la d?monstration ?difiante de ce que valent les r?gulations de la classe oligarchique ? ? savoir rien ? en situation de grande tension ? par exemple quand il s?agit de sauver de l?opprobre son meilleur espoir ?, l?affaire DSK demeure trop exceptionnelle pour ?tre parfaitement significative. Autrement parlantes les pulsions conspirationnistes qui ?maillent ? r?p?tition le discours de la crise europ?enne, ? plus forte raison quand elles se donnent libre cours dans l?un des journaux les plus rigoureusement donneur de le?on anti-conspirationniste,Lib?ration, et sous la plume de son journaliste le plus attach? ? tra?ner dans la boue ? y compris pour conspirationnisme ? toute position de gauche critique de l?Europe telle qu?elle est, Jean Quatremer, auteur par exemple d?un magnifique ??Quand l?euroscepticisme m?ne au conspirationnisme????[10].

Mais voil??: depuis que son objet ch?ri est en crise et attaqu? de toutes parts, Jean Quatremer n?en finit pas de voir des complots partout. ??Presse anglo-saxonne??, ??march?s financiers usam?ricains??, ??agences de notation??, ??hedge funds???: la monnaie unique europ?enne, pourtant plus franche que l?or, est la cible de pernicieuses entreprises de d?stabilisation d?lib?r?e, orchestr?es qui plus est par la plus mal?fique des entit?s?: ??la finance anglo-saxonne??. Pour qui douterait qu?un esprit fondamentalement sain, puisque europ?en, ait pu ainsi ?tre infect? par la maladie du complot, floril?ge de titres?: ??Les agences de notation complices des sp?culateurs???? (21 septembre 2011), ??Les march?s financiers am?ricains attaquent l?euro?? (6 f?vrier 2010), ??Comment le Financial Times alimente la crise?? (30 mai 2010), ??Moody?s veut la peau du triple-A fran?ais?? (21 novembre 2011), ??Les banques allemandes contre la zone euro?? (31 juillet 2011), ??Le jeu trouble de Reuters dans la crise de la zone euro??? (29 juillet 2012).

Et l?int?rieur est ? l?avenant de la devanture?:???Il appara?t de plus en plus clair?(sic)?que des banques et des fonds sp?culatifs am?ricains jouent l??clatement de la zone euro???[11] ? le complot est donc d?abord anglo-saxon. C?est l?imperm?abilit? ? tout argument rationnel qui atteste l?intention concert?e de nuire?:???le probl?me est qu?il ne sert ? rien d?expliquer que la faillite de la Gr?ce est totalement improbable???[12], commentaire qui, au passage, prend toute sa saveur avec le recul, et plus encore apr?s que son auteur se soit cru suffisamment clairvoyant pour d?cerner un ??Audiard d?or?? ? Emmanuel Todd annon?ant l?explosion de l?euro?[13] ? il est vrai que toute pr?diction de malheur ? l?encontre de l?objet ch?ri ne peut ?tre, au choix, qu?une grotesque bouffonnerie ou une ignoble trahison.

En tout cas la perfidie anglo-saxonne a de puissants relais, les m?dias par exemple dont???le biais anti-euro(?)?est difficilement contestable???[14], les agences de presse ?galement, ? l?image de Reuters et de son??jeu trouble dans la crise de la zone euro???[15]. Ainsi, par inconscience ou par malignit?, on ne sait, donc par malignit?,???les m?dias accroissent la panique des march?s??. Pour ce qui est du?Financial Times?en tout cas, l?explication n?est pas douteuse?:???pris dans le sac du mensonge?(?)?il manipule l?information et colporte des rumeurs???[16] le 26 novembre 2010 ? le 30 mai d?j? il en ?tait???? son second mauvais coup???[17]. Une ann?e plus tard cependant, ??les march?s financiers am?ricains?? ne sont plus les seuls agents de la cinqui?me colonne, ce sont les banques allemandes qui sont occup?es ????mettre le feu ? la zone euro???[18] ? et l?ennemi est maintenant ? l?int?rieur. Peu importe que jusqu?ici l?Allemagne en (toutes) ses institutions ait ?t? la figure m?me de la vertu, le vrai moteur de l?Europe, dont le couple avec la France patati patat?re ? maintenant ce sont des tra?tres. La circonscription de la conspiration peut donc varier, mais pas le fait conspirationniste lui-m?me, puisque la construction mon?taire europ?enne est si parfaitement con?ue qu?il faut n?cessairement une ligue de forces occultes pour la renverser.

Si le mal organis? est partout, il n?en a pas moins son superlatif en les agences de notation?: elles sont les??complices des sp?culateurs???[19]. ??Allons plus loin?: qui a d?clench? la panique sur la dette fran?aise?? Moody?s justement (?) Bref encore une fois les agences viennent donner un coup de main aux sp?culateurs pour d?stabiliser les march?s???[20]. Il est donc temps de poser la vraie question?: ??Alors complot des agences de notation qui servent ainsi leurs ma?tres principaux, les banques d?affaires, les hedge funds, etc.?? (?) Laurence Parisot, la patronne du Medef en est persuad?e???[21]. Bien s?r il reste des amis de l?Europe, donc de Jean Quatremer, qui n?ont pas encore compl?tement perdu les p?dales et tentent de le rattraper. Par fid?lit? un peu r?ticente mais impressionn? par l?incontestable cr?dit europ?en de son interlocuteur, Quatremer cite Jean Pisani-Ferry qui lui explique que les agences ne font jamais que ratifier avec retard des anticipations de longue date incorpor?es dans les positions des investisseurs? Il lui fallait au moins cette poche ? glace pour se persuader que ??crier au complot ne sert de toute fa?on ? rien sinon ? soulager ses nerfs???[22]. Donc Jean Quatremer a d?abord tr?s fort envie de crier au complot ? si fort que ?a s?entend ? longueur de billets ?, puis, instruit par ses pr?cepteurs de toujours, se convainc, mais difficilement, qu?il ne sert ? rien d?y c?der ? moyennant quoi ses nerfs ne sont qu?? demi-soulag?s, raison pour laquelle il y revient sans cesse.

Hedge Funds, m?dias, presse anglo-saxonne, agences de presse, march?s financiers am?ricains, agences de notation, partout des malfaisants ligu?s contre l?objet ch?ri. De cette sorte de crumble intellectuel, les agences de notation sont peut-?tre l?ingr?dient le plus caract?ristique, boucs ?missaires p?riph?riques de toute une structure qui s?exprime par elles?[23] ? mais qu??videmment on ne mettra jamais en question. Car les agences de notation, comme dans une moindre mesure la presse financi?re, sont les agents les plus repr?sentatifs de la finance d?r?glement?e comme?pouvoir de l?opinion?? l?opinion des investisseurs s?entend, et exclusivement celle-ci, mais opinion d?une foule travers?e de croyances, tr?s faiblement r?gul?es par la rationalit?, et pourtant base de jugements, le plus souvent mim?tiquement polaris?s, ? partir desquels des masses immenses de capitaux sont mises en mouvement. Il faudrait donc expliquer ? Jean Quatremer que la finance lib?ralis?e, si constamment encourag?e par la construction europ?enne, c?est cela m?me?!, que dans cet ensemble, il entreconstitutivement, et non accidentellement, rumeurs, erreurs, errances, absurdit?s, id?es fausses, informations biais?es ? Jean Quatremer s?est-il jamais ?mu pendant toutes les belles ann?es qu?on voie d?incertaines start-up comme des eldorados de profit, ou bien la finance structur?e comme la martingale d?finitive contre le risque de cr?dit, et l?explosion des titres adoss?s ? l?endettement des m?nages comme une g?niale trouvaille?? De ce point de vue, et erreur pour erreur, les march?s sont sans doute plus pr?s du vrai en anticipant la d?capilotade de l?euro, qu?ils ne l??taient alors?

Mais dans la vision du monde de Jean Quatremer, la finance est bonne? jusqu?? ce qu?elle s?en prenne ? son talisman. On lui fera n?anmoins observer qu?il y a une certaine logique, et comme une justice immanente, ? ce que l?Europe mod?le Maastricht-Lisbonne qui a sans rel?che promu la finance p?risse par la finance. Car enfin qui a fait le choix de remettre enti?rement les politiques ?conomiques entre les mains de ce pouvoir d?r?gl? qu?est la finance lib?ralis?e?? Qui a d?cid? d?instituer les march?s obligataires comme puissance disciplinaire en charge de la normalisation des politiques publiques?? Qui a voulu constitutionnaliser la libert? de circulation des capitaux qui offre ? ce r?gime son infrastructure??

Non pas les agents du mal mais la force des structures

En fait c?est l? la chose que Jean Quatremer a visiblement du mal ? comprendre ? d?ficience par quoi d?ailleurs il verse immanquablement dans le conspirationnisme, qu?il d?non?ait chez les autres ? l??poque o? ??tout allait bien?? (pour lui) ?, les crises s?expliquent moins par la malignit? des agents que par l?arriv?e aux limites des structures. Il est vrai qu?ayant toujours postul? la perfection de son objet, donc l?impossibilit? de sa crise, il n?a pas d?autre hypoth?se sous la main pour en penser la d?composition?: celle-ci ne peut donc ?tre que le fait des m?chants (et des irresponsables?: Grecs, Portugais, Espagnols?).

Or on peut dire de la construction europ?enne la m?me chose que de n?importe quelle autre configuration institutionnelle?: les comportements, m?me destructeurs, des agents n?y sont pas le fait d?un libre-arbitre pervers mais de leurs strat?gies ordinaires telles qu?elles ont ?t? profond?ment conform?es par l?environnement structurel dans lequel on les a plong?s? quitte ? ce que ces structures, laiss?es ? leur simple fonctionnement, produisent?in fine?leur propre ruine?: la Deutsche Bank l?che la dette italienne, non par trahison anti-europ?enne?[24], mais par simple fid?lit? ? la seule chose qu?elle ait ? c?ur?: son profit ? et si l?on veut des banques qui aient ? c?ur d?autres choses, il va falloir se pencher sur leurs statuts autrement que par fulmination et v?ux pieux interpos?s. De m?me, les sp?culateurs sp?culent? parce qu?on leur a am?nag? un terrain de jeu sp?culatif?! Rumeurs et informations incertaines y prennent des proportions gigantesques parce que ce terrain de jeu m?me institue le pouvoir de l?opinion financi?re, etc.

Sans doute, pouss?s comme n?importe quels m?dias par les forces pernicieuses de la concurrence, de la recherche effr?n?e du scoop et de la primeur, le?FT?a-t-il parfois l?ch? trop vite quelques informations foireuses,?Reuters?des confidences biais?es ou mal recoup?es, mais ni plus ni moins que?Lib?ration?ou Jean Quatremer lui-m?me qui n?h?site pas, par exemple, ? donner audience ? des ?tudes aux bases les plus incertaines ? propos de la sortie de la Gr?ce, tout droit tir?es des bons soins de la banque UBS?[25], son fournisseur attitr?, dont l?objectivit? et la neutralit? sont d??vidence incontestables? Qu?UBS batte la campagne, qui plus est sans doute au service de ses propres positions sp?culatives, la chose lui est tout ? fait n?gligeable, l?important est qu?UBS la batte?dans le bon sens.

Le monde de la finance a pour propri?t? que n?importe quelle information est potentiellement porteuse d?effets terriblement d?stabilisants, non parce que de machiav?liques ?metteurs les ont voulues ainsi mais, en derni?re analyse, parce qu?elles sont saisies par les forces immenses de la sp?culation qui ont le pouvoir de faire un tsunami d?une queue de cerise. Si Jean Quatremer fantasme une finance dont tous les acteurs observeraient en toutes circonstances le grand calme olympien de la rationalit? pure et parfaite, il faut lui dire qu?il fait des r?ves en couleur. Encore faudrait-il, pour s?en apercevoir, qu?il daigne faire quelques lectures d?histoire ?conomique, ?videmment d?auteurs qui auraient fort le go?t de lui d?plaire, des gens comme Minsky, Kindleberger, Keynes ou Galbraith, lesquels, instruits des catastrophes pass?es, n?ont cess? de montrer que la finance de march? est?par construction,?par essence, le monde du d?cha?nement des passions cupides, de l??chec de la rationalit? et du chaos cognitif. Et qu?en r?armer les structures, comme l?Europe l?a fait avec obstination ? partir du milieu des ann?es 1980, ?tait le plus s?r moyen de recr?er ces d?sastres du pass?.

Entre une nouvelle, aussi factuelle soit-elle, et le mouvement subs?quent des march?s, il y a toujoursl?interpr?tation?? celle des investisseurs ?, et c?est par cette m?diation que s?introduit la folie, particuli?rement en temps de crise o? la mise en ?chec des routines cognitives ant?rieures alimente les anticipations les plus d?sancr?es. L?Europe a fait le choix de s?en remettre ? cette folie-l?. Et Quatremer s??trangle de rage stup?faite qu?elle en cr?ve? Comme rien ne peut le conduire ? remettre en cause ses objets sacr?s ? les trait?s, la r?gle d?or, Saint Jean-Claude et son vicaire Mario ?, il ne lui reste que les explications par le mal, un ?quivalent fonctionnel des h?r?tiques ou des satanistes si l?on veut. Aussi se meut-il dans une obscurit? peupl?e d?agents qui fomentent des???mauvais coups???et m?nent???un jeu trouble??, un?underworld?de??complices???et d?incendiaires. Si difficile soit-il de s?y r?soudre, il faudra pourtant bien admettre que la construction europ?enne s?effondre selon la pure et simple logique qu?elle a elle-m?me institu?e. Elle n?est pas la proie d?une conjuration du mal?:?elle tombe toute seule, du fait m?me de ses tares?structurelles?cong?nitales et sous l?effet des forces aveugles qu?elle a elle-m?me install?es ? et s?en prendre r?p?titivement, comme ? des incubes, aux agents vari?s qui n?en sont que les op?rateurs (Hedge Funds, banques et agences) est le passeport pour l?asile de l?ignorance.

Mais il y a des aggiornamentos trop d?chirants pour ?tre consentis ais?ment, et des investissements psychiques trop lourds pour ?tre ray?s d?un trait de plume, aussi faut-il attendre l?infirmation d?finitive par le r?el pour que se produise le premier mouvement de r?vision ? et encore? On en conna?t qui persistent ? croire que la d?faite de 40 est la faute du Front Populaire? Entre temps tous les moyens sont bons, y compris ceux de la stigmatisation complotiste, pour ravauder comme on peut le tissu de la croyance menac?e de partir en lambeaux. Si l?euroscepticisme du peuple m?ne au conspirationnisme, il semble que l?eurocr?tinisme des ?lites y conduise tout aussi s?rement?

Le Diplo. La pompe ? Phynance, le 24 ao?t 2012.

 

Notes

[1] Le coefficient de levi?risation d?signe le multiple de dette, par rapport ? ses fonds propres, qu?une banque peut contracter pour financer ses positions sur les march?s.

[2] Lire, dans l??dition de septembre du?Monde diplomatique, en kiosques le mercredi 29 ao?t, Richard Hofstadter, ??Le style parano?aque en politique??.

[3] Puisqu?avant de devenir Premier ministre, Georges Pompidou a ?t? banquier d?affaire chez Rothschild. On remarquera tout de m?me que, banquier, il cesse de l??tre en 1958 quand il devient directeur de cabinet de De Gaulle et que ladite loi date de 1973?

[4] Voir ? ce sujet les contributions ? la journ?e ??Cr?ation mon?taire?? des Economistes Atterr?s du 24 mars 2012, en particulier le texte d?Alain Beitone, ??Id?es fausses et faux d?bat ? propos de la monnaie. R?flexion ? partir de la ?loi de 1973???.

[5] 15 mai 2011.

[6] Cit? in?Lib?ration, ??DSK, la th?se du complot se r?pand sur le web??, 15 mai 2011.

[7]?France Info, 2 juillet 2011.

[8]?LCI, 3 juillet 2011.

[9]?Lib?ration, 15 mai 2011.

[10]?Lib?ration, blog Coulisses de Bruxelles, 24 septembre 2008. Sauf indication contraire, tous les titres qui suivent correspondent ? des billets de ce blog.

[11] ??Les march?s financiers am?ricains attaquent l?euro??, 6 f?vrier 2010.

[12]?Id.

[13] ???Emmanuel Todd, Audiard d?or 2011??, 1er janvier 2012.

[14] ??Comment le Financial Times alimente la crise??, 30 mai 2010.

[15] ??Le jeu trouble de Reuters dans la crise de la zone euro??, 29 juillet 2012.

[16] ??Comment les m?dias accroissent la panique des march?s??, 26 novembre 2010.

[17] ??Comment le Financial Times???,?op. cit.

[18] ??Les banques allemandes contre la zone euro??, 31 juillet 2011.

[19] ???Les agences de notation complices des sp?culateurs????, 21 septembre 2011.

[20] ??Moody?s veut la peau du triple A fran?ais??, 21 novembre 2011.

[21] ??Les agences???, op. cit.

[22] Id.

[23] Pour quelques d?veloppements sur cette question?: ??Extension du domaine de la r?gression??,?Le Monde Diplomatique, avril 2011?; ??Les gouvernement sont soumis au r?gne de l?opinion financi?re]??,Marianne, 13 ao?t 2011.

[24] ??Les banques allemandes contre la zone euro??, 31 juillet 2011.

[25] ??C?est Hotel California?: une fois entr? dans l?euro, on ne peut plus en repartir??, 3 octobre 2011.

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