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Columbo : la lutte des classes ce soir ? la t?l

 

Lilian Mathieu.?Columbo?:?la lutte des classes ce soir ? la t?l?. Paris?:?Textuel, 2013.

 

Les aventures de l?inspecteur Colombo comptent parmi les plus grands succ?s des s?ries polici?res au monde. De nombreuses raisons ? cela?:?la remarquable qualit? des sc?narios, la personnalit? atypique du h?ros, le talent de l?acteur et puis surtout, comme l?explique longuement l?auteur, la jubilation chez le spectateur produite par ??le renversement de la domination?? qui voit le ??petit?? terrasser le ??grand?? apr?s une longue joute presque exclusivement intellectuelle et psychologique.

 

Lilian Mathieu estime que ce renversement final, dont les spectateurs savent qu?il va se produire puisque le ou les meurtres sont commis sous leurs yeux, a tous les traits d?une revanche de classe. Il me semble que l?auteur va un peu vite en besogne, ce qui pose le probl?me du titre m?me de son livre. Avec Colombo et son monde, nous sommes toujours dans l?ambigu?t?. Peter Falk???qui, comme les cr?ateurs de la s?rie, appartenait ? la conscience progressiste ?tasunienne???disait lui-m?me que son personnage n?avait rien contre les riches. Et, ajoute Mathieu ? bon escient, qu?il respectait scrupuleusement la l?galit?. Il est ? l??vidence difficile d??voquer une lutte de classes d?s lors qu?il n?y a pas la moindre transgression, et chez le h?ros, et dans les situations mises en sc?ne. ? la fin de chaque ?pisode, une branche pourrie a ?t? coup?e et le monde continue ? tourner comme devant.

 

Pour endormir la m?fiance de ses proies, Colombo se fait passer pour un minus brouillon. Mais il sait parfois ?tre tranchant, retors, presque dur (dans les tout premiers ?pisodes, il secouait physiquement ses suspects). Face ? celui qu?il soup?onne, sa religion est vite faite. Le facteur d?clenchant n?est pas de classe mais psychologique. Il se trouve que Colombo, le fils d?immigrant, a ?t? affect? dans quartier tr?s chic. Mais face ? des pauvres, il aurait tout aussi bien r?ussi, son z?le e?t ?t? identique, dans son jeu du chat et de la souris. Contrairement ? Hercule Poirot qui se retrouve parfois face ? dix suspects, Colombo ne peut pas se tromper?:?il n?y a qu?un seul coupable possible et il est devant son nez. L?inspecteur reconna?t le meurtrier, non pas comme Sherlock Holmes apr?s des raisonnements aussi savants que logiques, mais par la gr?ce de l??piphanie d?un ??petit d?tail??, c?est-?-dire d?une erreur commise par un individu qui se trouve ?tre un richard.

 

L?auteur nous fait ? juste titre remarquer que la s?rie, d?marr?e autour de 1970, une ?poque de contestation (la guerre du Vietnam n??tait pas termin?e mais elle est compl?tement absente des ?pisodes), s?est interrompue durant les deux pr?sidences Reagan. Il n?aurait pas ?t? superflu de nous expliquer pourquoi.

 

 

Mathieu a raison de nous dire que le personnage de Colombo a de vraies limites. Il serait incapable de changer une roue de voiture. Dans la perspective bourdieusienne de la distinction, il ne va pas au-del? de la musique?country?et son chanteur pr?f?r? est Little Richard, un rocker des ann?es cinquante. Il est bien s?r incapable de reconna?tre une ?uvre de base de Tcha?kovski. Il est ?galement volontairement limit? par sa voiture caboss?e, son imper frip? et son chien n?vros?, dont il ne peut m?me pas nommer le mal puisque cette b?te n?a pas de nom. Il arrive fr?quemment sur les lieux de l?enqu?te afflig? d?un rhume carabin? ou d?un fort mal de t?te, ce qui l?affaiblit mais le rend fort par rapport aux suspects qui voient lui un ?tre diminu?. Est-ce par tactique ou parce qu?il suit sa pente naturelle : le fait est que l?inspecteur ne montre jamais d?hostilit? ou de d?go?t face aux meurtriers ??Qui, en retour et bien loin de la lutte des classes, savent lui adresser un regard admiratif quand il les d?masque pour de bon. Et, naturellement, on ne le voit jamais se scandaliser devant l?opulence de ces personnes qu?il ne c?toierait jamais si elles n??taient impliqu?es dans un meurtre. Est-ce parce que, comme l?analyse fort bien l?auteur, ces criminels ??cumulent c?l?brit?, culture, puissance, intelligence et s?duction?? et qu?ils ??entretiennent leur capital social lors de cocktails o? Colombo fait tache?? mais o? il ne se g?ne pas pour consommer?? Le fait est que, comme le rel?ve Mathieu, les criminels sont tous blancs de peau, en majorit? des hommes de plus de quarante ans, donc en position de domination. Lorsque, par gentillesse ou pour l?humilier, ils font un don ? Colombo (un cigare, un verre de grand alcool), celui-ci ne pouvant offrir de contre-don, il est maintenu ? distance. En revanche, en pr?sence de personnes modestes comme les secr?taires ou les chauffeurs des riches criminels, ou d?enfants (alors qu?il n?en a pas lui-m?me), il est plus ? l?aise. Peut-?tre parce que, comme l?avance l?auteur, le poids de la hi?rarchie sociale ne p?se plus sur lui. J?y verrais davantage un ascendant psychologique.

 

Comme la plupart des policiers???dans la fiction comme dans la r?alit??Colombo est d?origine modeste. Raison pour laquelle l?auteur va un peu loin lorsqu?il parle de revanche de classe. Les riches criminels que Colombo d?masque sont tous arrogants. Mais, justement, tous les vrais riches ne sont pas arrogants. Plus ils sont confiants en leur valeur et leur l?gitimit? et moins ils traitent leurs inf?rieurs avec m?pris.

 

PS : un correspondant me demande ce que je pense de la 403 cabriolet et de la femme absente de Colombo.

 

Pour ce qui est de la voiture, une (la?) r?ponse est?l?.

 

Pour ce qui est de la femme de C., c’est plus coriace.On peut aller chercher du c?t? de Lacan et de la?Spaltung. Columbo n’existe que par cet autre lui-m?me qui est absent mais qui le structure, sauf dans ce qui est vraiment lui-m?me : son intuition. Il y a clairement deux syst?mes chez Columbo : celui du flic, parfait, et celui du type lambda, tr?s d?ficient. Sa femme lui permet un enroulement sur lui-m?me. Sa femme relie C. au r?el de la vie alors qu’il est fortement dans l’imaginaire et le fantasme en tant qu’enqu?teur. Ce devrait ?tre l’inverse. N’ayant aucune existence concr?te, sa femme n’est qu’un ?tre de paroles (rapport?es). Elle est ? ce point inexistante que la seule fois o? il nous pr?sente une photo de sa femme, ce n’est pas elle mais sa belle-s?ur. Cette ombre de l’ombre qu’est sa femme m’am?ne ? une seconde hypoth?se.

 

Columbo?est, disons pour simplifier, une cr?ation « juive » (les sc?naristes, l’acteur etc.). Une ?uvre polici?re repose sur le myst?re. Les premi?res ?uvres th??trales europ?ennes furent des myst?res. Il n’y a religion r?v?l?e que quand il y a croyance, donc acceptation de quelque chose de myst?rieux. Le chr?tien admet que le Christ s’?vade de son linceul et de son tombeau. Pour les juifs, la Torah est in?puisable au sens o? personne ne pourra jamais en comprendre le sens dans sa totalit?. Chez les musulmans, la question reste de savoir si l’islam vient de dieu.

 

La femme de Columbo servirait alors ? nous faire croire en Columbo, par une sorte d’effet de r?el. Pour croire en Columbo, il faut croire en sa femme. Elle r?introduit le vrai monde dans son mari par le myst?re de son absence. Columbo a tout de l’autiste. Le discours de sa femme lui rend la r?alit?. Si elle ?tait pr?sente, elle serait un sujet. Or le seul sujet, c’est Columbo. Un sujet cliv?, comme tous les sujets.

http://bernard-gensane.over-blog.com/2013/10/note-de-lecture-131.html

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