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Coke en stock (CCLXXVII) : il y dix ans, une analyse visionnaire sur le trafic au Guatemala

Après le déversement des vols vers le Honduras voici quelques années, qui se poursuit aujourd’hui encore, c’est désormais le Guatemala qui sert de terre d’accueil aux avions bourrés de coke venant d’Amérique du Sud. Plus éloigné, il accueille des avions plus gros et davantage chargés.  Les trafiquants sont de véritable businessmen (comme les banquiers auxquels ils empruntent pour investir dans le matériel nécessaire !) et ont vite calculé le nouveau rapport poids-distance pour éliminer les vols directs de moins d’une tonne, en effet, réservés à ceux qui font des sauts de puce passant par le Nicaragua ou le Costa Rica, voire le Salvador, lui aussi touché par l’invasion. C’est la troisième fois, historiquement que le flux d’apport de cocaïne par voie aérienne change de direction : une véritable révolution, qui laisse le Guatemala fort démuni face à ce fléau. Un article prophétique écrit il y a a dix ans avait pourtant déjà annoncé ces déboires à venir….

Un bilan géographique et cartographique s’impose avant tout, au vu de tout ce que l’on vient d’absorber.

En somme, c’est une troisième révolution qui est en marche, là-bas. C’est en effet la troisième réorientation du trafic aérien de la coke en Amérique Centrale qui est actuellement en cours.

Souvenons-nous, depuis les années 2000 jusque 2007, les couloirs aériens ont d’abord ressemblé à ça (ici à gauche).

A cette époque c’est vers la République Dominicaine, la plus proche, que s’oriente trafic partant essentiellement du Venezuela.

 

Certains vols traversent, en partant eux de la Colombie, toute l’Amérique Centrale pour se poser directement au Mexique. Le Yucatan n’est alors toujours pas touché. En 2010-2012, changement de cap : on se dirige en masse vers le Honduras (lire la série d’articles ici-même). A la même période, ce sont essentiellement des Cessna, des Piper ou des bimoteurs Beechcraft qui occupent le devant de la scène, selon la distance à parcourir et non le tonnage. On pourrait en tenir le catalogue ou plutôt en faire une taxonomie : certains modèles plus que d’autres, certains équipements en plus, etc.. je ne désespère pas de vous l’écrire un jour ici. Le Yucatan est progressivement abordé. Et puis depuis 2018, tout a changé avec l’apparition de nos gros porteurs à réaction pour doubler ceux à turbines, déjà apparus en éclaireurs, et qui font d’une seule traite le trajet du Venezuela au Guatemala ou à Belize, pour la majeure partie d’entre eux. Le Yucatan est davantage impacté, au niveau de sa frontière Est Atlantique, dans le département du Quintana Roo, au plus proche, puis dans le Campeche pour une autre raison: la présence de communautés mennonites, qui entretiennent d’étranges relations avec les trafiquants, comme elles le font en Bolivie ou au Paraguay par exemple. Pour le seul Guatemala (c’est à noter) ça donne désormais ceci et c’est… frappant cette évolution des vols chargés de cocaïne :

La troisième révolution des transports de coke

Ceci n’étant qu’un aspect, qui ignore totalement le sud du pays qui, lui, fait face à une double invasion, celle directe de la Colombie (et c’est nouveau de l’Equateur, touché également) et du Costa Rica qui sert également désormais de relais aux colombiens. Le tarif maritime est bien plus imposant en part de tonnage transporté, on le sait et on le voit, à comptabiliser le contenu d’un seul semi-submersible (jusqu’à 5 tonnes d’un coup), alors que le premier découvert au Guatemala l’a été en août 2016 !  Ceux-ci voyagent par centaines chaque année pour déposer leur cargaison sur la côte Sud, la plus impactée, où parfois les avions les secondent (et ça se renforcera plus le contrôle des submersibles deviendra plus efficace).  Schématiquement ça donnait ceci comme tracés en 2016 : en rouge l’énorme « arc » maritime, partant des deux pays cités et en jaune les vols, dont ceux des jets dont fort peu atterrissent directement au Mexique (mais avec un chargement conséquent). Depuis, les vols arrivant sur le sud de la côte se sont accentués, doublés par le nouveau rôle joué par le Costa Rica ou le Nicaragua, pays où l’on s’obstine toujours à nier un quelconque trafic, alors que le passé du pays raconte tout le contraire nous rappelle ici Insight Crime. C’est donc cela cette troisième réorganisation du trafic, ou la troisième révolution des transferts de coke par voie aérienne (Escobar avait fait la sienne en son temps en remplaçant les vieux DC-3 ou DC-6 par des Caravelle !).

En août 2015 déjà le journal Cronica Viva avait fait le lien entre la drogue qui partait de Colombie et le relais du  Costa Rica, aidé par une infographie fort explicite, en citant El Chapo Guzman comme responsable de tout le réseau, qui, au final, conduisait au Mexique !

Un hommage appuyé à Rodríguez Macal

On l’a vu, si le marché s’est dirigé vers le Guatemala comme il s’était dirigé un temps vers le Honduras, c’est parce que des institutions politiques étatiques faibles attirent comme des aimants les trafiquants qui peuvent exercer tout leur art à leur aise. Leur rôle est en plus facilité dans le cas du trafic aérien de coke si l’aviation du pays est elle aussi en état de faiblesse. Or c’est exactement le cas du pays comme on va le voir ici, à partir d’une analyse lumineuse sortie il y a quelques années (le 27 octobre 2010 !) un texte qui n’a pas pris une seule ride depuis. Cette réflexion implacable qui fait aujourd’hui office à la fois d’analyse et de prophétie (hélas réalisée aujourd’hui !), a été signée par Mario Overall, et elle s’intitulait « Guerra en la Mansion del Pajaro Serpiente« , parue en américain dans la revue de renom Air&Space (et lisible ici en espagnol). Un titre inspiré de l’ouvrage de Virgilio Rodríguez Macal qui a remporté le prix Farrar & Reinhart en 1942, avec un recueil de fables façon la Fontaine écrites en créole (style « criollista » dit-on). Un ouvrage qui décrit en fait la jungle du Petén, alors que l’article lui décrit la jungle des narcotrafiquants au même endroit, 70 ans plus tard ! A noter qu’Overall est aussi l’auteur d’un excellent ouvrage intitulé PB Success, du nom d’une opération célèbre de la CIA en Amérique du Sud et Centrale. Celle qui a renversé le président guatémaltèque Jacobo Arbenz en juillet 1954. Le texte du jour a aussi été repris ici sous le titre « Chronique d’une interception ratée ».

Ce bon vieux DC-3, la mule volante 

Le texte de Air&Space décrit en premier les moyens aériens déployés par les trafiquants. Un appareil tient le lecteur en haleine en particulier : un Cessna 208 Caravan, décrit comme alors le meilleur allié des transporteurs de drogue, qui n’hésitent pas pour autant à encore utiliser les vieux DC-3 dont l’Amérique Centrale ou la Colombie (et la Bolivie) regorgent encore à ce moment-là (les C-46, moins répandus ont déjà cessé d’apparaître).  Une photo d’archive des Forces Guatémaltèques nous en montre un, surpris par l’armée en train de décharger sa cargaison, porte cargo restée entr’ouverte. Le cliché (ci-dessus à droite), comme par hasard a été pris à une date indéterminée du côté d’Izabal, sur une piste clandestine, encore gorgée d’eau. Un avion qui avait servi à transporter la gomme d’hévéas au départ :  « beaucoup de légendes que Rodríguez Macal capture dans son livre ont été racontées par de vieux paysans qui, à la fin des années 30 et au début des années 40, étaient employés dans l’extraction du chewing-gum (« chicle » en fait de l’hévéa) dans les profondeurs de la jungle de Petenera; Et la gomme était une matière première considérée comme stratégique pour les États-Unis, car elle était utilisée pour fabriquer des pneus pour véhicules et avions combattant sur différents fronts, pendant la Seconde Guerre mondiale. Par conséquent, Pan American Airways et le TACA hondurien n’ont ménagé aucun effort pour construire de nombreux terrains d’atterrissage où il n’y avait que des arbres et des marécages, afin de faciliter le transport de grandes quantités de caoutchouc à Puerto Barrios, Izabal, où Il était expédié à sa destination finale aux États-Unis. Cependant, ces derniers temps, la position géographique d’El Petén, ses routes d’accès aux terres rares et l’hospitalité de ses forêts en ont fait la destination préférée des avions qui transportent des drogues pour approvisionner les marchés insatiables de l’Amérique du Nord; ces avions utilisent plus de 50 pistes d’atterrissage illégales, ou non reconnues par la Direction de l’aviation civile du Guatemala, dont la plupart sont situées dans le parc national de Laguna del Tigre qui borde le Mexique, et les autres dans la municipalité de La Libertad est également adjacente au Mexique, dans la municipalité de San Francisco et dans la région appelée El Zompopero, ces deux derniers situés à l’extrémité sud du département. »

Des épaves de DC-3 jonchent toujours l’Amérique Centrale (ou l’arc du Golfe du Mexique.  Souvenons-nous de ceux de Bimini comme celui ici à droite, les avions de Carlos Lehder). Sur la côte nord ouest du Yucatan, on a retrouvé récemment un vieux DC-3 abandonné, une épave peu visitée (car avec peu de graffitis sur elle) présentée par une firme de drones souhaitant se faire sa pub comme étant un avion de « narcos ». En réalité les couleurs restant sur son fuselage et un bout de son immatriculation montrent qu’il s’agit d’un avion de l’époque d’El Venado, le surnom du DC-3 le plus célèbre sur place (HK-140, vue à droite ici), un avion moins voyant cette fois, accidenté en 1979, dans sa livrée nettement moins chatoyante d’Aerotal Colombia (ici à gauche). L’armée actuelle utilise encore un ou deux avions de ce type, devenu Basler BT-67, remotorisé par des turbines, croisé ici dans son hangar. Les autres restants, laissés à l’abandon, périclitent au dehors…. La vision décrite par l’auteur étant plutôt celle-ci, donc : celle d’un DC-3 (ici un Basler de l’armée) décollant d’une piste de fortune…

Un arrivage surveillé

Reprenons le récit de Mario Overall : « Le Cessna Caravan suspect  entre sur le continent juste au-dessus de la ligne de contiguïté entre le Belize et le Guatemala. Ensuite, il fait un virage vers le nord-est et augmente sa vitesse à 140 nœuds alors qu’il commence à perdre de la hauteur. Vers huit heures et demie de la nuit, l’avion disparaît mystérieusement des écrans radar du JIATF-Sud, probablement en raison de conditions météorologiques défavorables. Cependant, quelques minutes plus tard, l’Orion du service des douanes américain (ici à droite celui des gardes-côtes US muni de son radar tournant) parvient à le raccrocher et commence à transmettre sa vitesse et son cap au système JIATF-Sud (la Joint InterAgency Task Force-South existante depuis 1989) et ce tour à tour aux consoles du système CNIES dans différents pays. L’Orion commence à voler en cercles larges autour du Caravan suspect, alors qu’il pénètre enfin dans l’espace aérien d’El Petén et fonce vers la frontière avec le Mexique. Presque simultanément, l’avion est également accroché par le radar de l’EMB-145 (H AEW&C) de la Mexican Air Force (un Embraer bardé d’antennes avec un énorme radar à synthèse d’ouverture sur le fuselage, aujourd’hui repeint en gris bleu plus foncé) et de nouveau par l’un des radars du  JIATF-South à droite ici le Lt. Col. Yadira Greeson montre de la main le tableau de contrôle des trajets maritimes suspects suivis par son service du JIATF). Ce sont des millions de dollars d’équipements électroniques  (lire ici les détails de la lutte et la description des équipements, regarder la vidéo incluse) qui remplissent parfaitement sa mission.
Les opérateurs des différents radars et capteurs savent exactement où se trouve le suspect, sa taille et où il va. En fait, à un moment donné, l’équipage d’Orion et l’équipage EMB-145 établissent un contact visuel grâce à des caméras infrarouges, mieux connues sous le nom de FLIR,  qu’ils transportent à bord. Cependant, l’avion suspect, bien que vu par les entrailles du monstre électronique,  commence à entrer dans les confins du réalisme magique caractéristique des pays d’Amérique centrale, où les choses qui semblent ne pas être et ce qu’elles sont, ne devraient pas. Et c’est peut-être pour cela que les trafiquants de drogue continuent de miser sur leur bonne chance pour chacun des vols qu’ils effectuent ». A gauche et à droite, deux interceptions du JIATH une barque avec des trafiquants mettant à l’eau autour d’une bouée des paquets de coke, à droite le transvasement d’un semi-submersible daanqs une « lancha ».

Les moyens dérisoires des guatémaltèques et leur manque de coordination avec les mexicains et les américains

Le problème, il  y a 10 ans (et encore maintenant, c’est la faiblesse aérienne de l’équipement antinarco au Venezuela nous dit l’auteur. « Autrefois l’une des armes aériennes les mieux équipées de la région d’Amérique centrale, la Force aérienne guatémaltèque – FAG – s’accroche désespérément à la vie parce que le budget qu’elle a alloué est à peine insuffisant. Contrairement aux autres pays du monde, les FAG dépendent économiquement et organisationnellement du ministère de la Défense nationale, qui est principalement composé d’officiers d’infanterie, qui dirigent la plupart des fonds vers les forces terrestres, malgré le fait que Le gouvernement a légèrement augmenté le budget militaire afin de lutter contre le trafic de drogue. (…) Dans tous les cas, la faible allocation budgétaire pour le FAG a entraîné un indice opérationnel très faible en raison de l’impossibilité d’acquérir du carburant dans les quantités appropriées, de sorte que seules les missions extrêmement nécessaires sont effectuées, en laissant de côté les vols d’instruction et ceux requis par les équipages pour maintenir la pratique minimale requise. De même, la majeure partie de la flotte reste à terre en raison du manque toujours présent de pièces de rechange, ce qui empêche parfois la réalisation d’une maintenance simple qui, en fin de compte, empêche les avions de continuer à voler ».

« Enfin, la troisième et peut-être la plus importante des bases aériennes des FAG, connue sous le nom de lieutenant-colonel Danilo Eugenio Henry Sánchez, est située dans la ville de Santa Elena, dans le département d’El Petén, et à Elle exploite le Northern Air Command – CANOR – qui est chargé de surveiller l’espace aérien le plus compliqué de la république: les 35 854 kilomètres carrés de forêt tropicale les plus utilisés par les avions des trafiquants de drogue. Pour cette raison, les escadrons de soutien et de reconnaissance au combat entretiennent chacun au moins un de leurs appareils. De même, la brigade d’hélicoptères maintient généralement ici un UH-1H et un Bell 212 qui fournissent un soutien logistique et le transport de troupes lors de missions anti-stupéfiants. Et c’est précisément à partir de cette dernière base que la Caravane suspecte est traquée dans la console système du CNIES qui se dirige maintenant vers le parc national de Laguna del Tigre, où ils l’attendent probablement sur l’une des pistes clandestines. Pour cette raison, le seul avion d’interception disponible à la base à ce moment-là est mis en alerte: un Pilatus PC-7 armé de quatre mitrailleuses MAG 58P de 7,62 mm et de deux lance-roquettes Mamboretá adaptés localement, avec six roquettes Aspid de 57 mm chacun. Dans le cockpit, le pilote et le copilote commencent à suivre la liste de contrôle avant le décollage. Sur le siège avant, commandant le navire, est un lieutenant nerveux avec moins de 200 heures sur le PC-7 et beaucoup moins de vol de nuit; sur le siège derrière lui se trouve un sous-lieutenant qui n’a même pas ensoleillé sur ce type d’avion … Mais dans ces circonstances, une paire d’yeux supplémentaires à bord peut faire la différence ». A droite le gros pod FN Herstal Twin Mag TMP-5 utilisé également par la Fuerza Aérea Mexicana sur ces propres Pilatus.

Le récit affligeant d’une interception manquée 

« À neuf heures et demie du soir, le PC-7 guatémaltèque est finalement envoyé avec des instructions pour contacter par radio l’Orion nord-américain pour être dirigé vers la caravane suspecte. Cependant, le terme vectorisé est assez relatif car le PC-7 ne dispose pas d’équipement de liaison de données qui peut se connecter à l’avion américain et recevoir de lui toutes les informations nécessaires pour intercepter la caravane même lorsque c’est la nuit la plus sombre et orageuse du histoire En fait, l’équipement à bord de l’avion guatémaltèque ne comprend plus qu’un GPS et des radios de rigueur. Pas de vision nocturne, caméras infrarouges ou radars à ouverture synthétique. Les deux pilotes sont là-haut, aveugles, sans idée précise de l’endroit où aller à moins que l’équipage d’Orion ne leur dise à la radio … Et cela suppose déjà des complications de la barrière de la langue, bien que les pilotes guatémaltèques parlent anglais acceptable. A contrario, cette chance de nuit semblait être du côté du pilote de Caravan narco: le pilote guatémaltèque PC-7 ne contacte l’Orion américain sur aucune des fréquences radio convenues, donc de sa base il lui est ordonné de contacter à l’EMB-145 mexicain, qui est en orbite autour de la zone vers laquelle Caravan semble se diriger; mais à la déception de toutes les personnes impliquées, après quelques minutes de silence à la radio, le pilote du PC-7 informe sa base qu’il ne peut pas communiquer avec l’avion mexicain. Par conséquent, toute signalisation devra être effectué via la base guatémaltèque, qui recevra les instructions des avions de surveillance et sera transmise au PC-7 pour la seule fréquence radio qui semble fonctionner pour lui ».

« Pendant ce temps, le Caravan narco (ici à droite le colombien immatriculé HK-4669G, ancien  N665DL devenu avion de trafiquants) change de cap et commence à s’approcher de la frontière entre le Guatemala et le Mexique, et avant cela, l’Américain Orion demande la permission d’entrer dans l’espace aérien mexicain et de continuer la poursuite;  les deux hélicoptères UH-60 de l’armée américaine, qui ont déjà décollé du Belize et se dirigent vers la zone à pleine puissance, demandent également la permission d’entrer au Mexique, pour tenter d’intercepter la Caravane à terre … Mais à la surprise générale, le Secrétariat de la défense du Mexique refuse l’autorisation. Au lieu de cela, il ordonne à l’EMB-145 de ne pas arrêter de suivre et pister Le Caravan avec son radar et de tenir la base aérienne guatémaltèque informée de la position et du cap d’un tel avion, afin qu’à son tour ces données soient retransmises au pilote de PC-7. Pour sa part, le contrôleur de la base aérienne guatémaltèque fait l’impossible pour essayer de diriger à nouveau le PC-7 vers la piste, en utilisant les informations fournies par l’EMB-145 … Mais la réalité est que les chances que le pilote guatémaltèque puisse le localiser sont un peu moins que nul.  Dans un début de désespoir, l’équipage de l’EMB-145 communique avec des hélicoptères américains pour leur demander d’intercepter. Cependant, après s’être vu refuser l’autorisation d’entrer dans l’espace aérien mexicain, les pilotes ont décidé de retourner au Belize, tout comme l’Orion des douanes ». A droite, un Cessna 208B de trafiquants découvert à Brus Laguna, dans la Mosquitia, au Honduras et visible dans le reportage d’ HCH Televisión Digital. On peut aussi lire son détaillée aventure ici. Ça s’est passé en 2018. « En fait, à cette époque, les hélicoptères étaient déjà à plus de vingt minutes de leur vol. Ensuite, les Mexicains demandent au contrôleur de la base aérienne guatémaltèque si un hélicoptère avec des troupes peut être envoyé sur la piste où la Caravane a atterri, mais la réponse est négative car l’appareil s’est posé à la terre pour ravitailler. Quinze minutes après cette conversation, l’avion suspect commence le décollage sous le regard impuissant de toutes les personnes impliquées. Sur terre, les camionnettes qui transportent la drogue sont suivies depuis l’EMB-145 mexicain, alors qu’elles approchent d’une jetée impromptue où deux bateaux à moteur hors-bord les attendent. 
D’un autre côté, les hélicoptères nord-américains arrivent enfin dans la zone et survolent la piste d’où quelques minutes avant le décollage du Caravan. Une fois sur place, l’Orion les contacte et commence à les diriger vers l’endroit où se trouvent les bateaux, où ils chargent maintenant la drogue. Peu de temps après, les camionnettes disparaissent dans la jungle et les bateaux partent à pleine puissance en aval, entrant au Guatemala. Par chance le pilote du PC-7 guatémaltèque parvient à les localiser par leur reflet dans l’eau et essaie de les faire tirer, mais ils se perdent inévitablement la nuit. » La fin on l’imagine, hélas :  « Environ onze heures trente, cette opération qui impliquait un équipement de communication, de détection et de surveillance sophistiqué est terminée et sans résultat. Pour sa part, l’engin mystérieux, avec un pilote assez chanceux aux commandes, retourne à un certain point en République bolivarienne du Venezuela, d’où il était parti quelques heures plus tôt. »

Un modèle retrouvé (vide) au Mexique

Le Cessna a continué a servir aux trafiquants mais, onéreux à l’achat et moins fréquent sur le marché de l’occasion, vampirisé par les entreprises de transport de tourisme, il est resté relativement rare chez eux.

On en a retrouvé un quand même récemment…  Le 7 décembre 2018, au Mexique, sur la route qui mène à El Ceibo, à la frontière pile du Guatemala (l’angle droit rentrant que fait le tracé du pays à l’ouest), dans une allée herbeuse menant dans le ranch de Santa Elena (inclus dans la propriété Emiliano Zapata), près de la ville de Tenosique, dans le Tabasco (sur le Rio Usumacinta). Le terrain sur lequel il s’est posé est celui d’une sommité locale : le « Secretario del Ayuntamiento » de la ville. L’avion devait se diriger ensuite vers la ville de Palenque, dans le Chiapas.

Un Cessna Grand Caravan immatriculé N1660W gris, retrouvé abandonné, mais intact. A ses côtés ou encore dedans, tout un bric à brac de trafiquant : des barils de carburant ainsi qu’une batterie, des bouteilles d’eau vides pour les personnes à bord, des pulls chauds et molletonnés et des sacs en polyéthylène, des articles montrant qu’un long vol a été effectué avec. Des cordes en nombre retenant les bidons de cocaïne jonchent encore l’énorme plancher du cargo volant. Le N1660W existant vraiment, mais sous la forme d’un Beechcraft King Air 200 ! L’appareil a été ramené par la PGR à Chiapaneco.
Aujourd’hui, la base Danilo Eugenio Henry Sánchez dans le Peten possède des Cessna de ce type un Twin Hotter  et ses Senacas, sans oublier un C-90 saisi aux trafiquants (le R703 ici à gauche), à quoi on peut ajouter à l’époque un seul Bell UH-1H qui a appartenu à un certain moment au National Air Service of Panama et des Cessna Centurion. Mais  aucun avion de surveillance aérienne ! Aucun non plus de ses Pilatus qui pouvaient être armés de paniers de mitrailleuses, ne fonctionne plus aujourd’hui… 
L’auteur nous révèle en effet un autre problème crucial avec ces avions d’attaque qui auraient pu à l’époque abattre le Cessna des trafiquants. Un problème crucial qui empêche toute collaboration efficace avec les autres nations et leurs propres équipements… Ci- dessus une photo d’un appareil muni de tout ce qu’il faut pour surveiller ce genre d’opération: on notera les antennes satellite, radios et de de données data-link ainsi que le radar (sans oublier les réservoirs agrandis de nacelles et le train renforcé !) … il ne manque que la boule FLIR rétractable  (ici à gauche à l’avant de l’Orion).

Pas de liaison de données entre avions !!

Pendant ce temps, notre chasse au Cessna se poursuit :  « À neuf heures et demie du soir, le PC-7 guatémaltèque est finalement envoyé avec des instructions pour contacter par radio l’American Orion pour être dirigé vers le suspect Caravan. Cependant, le terme vectorisé est assez relatif car le PC-7 ne dispose pas d’équipement de liaison de données qui peut se connecter à l’avion américain et recevoir de lui toutes les informations nécessaires pour intercepter la caravane même lorsque c’est la nuit la plus sombre et orageuse du histoire En fait, l’équipement à bord de l’avion guatémaltèque ne comprend plus qu’un GPS et des radios de rigueur. Pas de vision nocturne, caméras infrarouges ou radars à ouverture synthétique. Les deux pilotes sont là-haut, aveugles, sans idée précise de l’endroit où aller à moins que l’équipage d’Orion ne leur dise à la radio … Et cela suppose déjà des complications de la barrière de la langue, bien que les pilotes guatémaltèques parlent un anglais acceptable ». Aucun datalink à bord du Pilatus permettant de se relier à l’Embraer Mexicain ou à l’Orion américain pour connaître la position de l’avion traquée par le radar ou la boule FLIR de l’Orion !!! La poursuite visuelle.. en pleine nuit sans lunettes de vision nocturne est impossible, il faut attendre de voir la piste où le Cessna est attendu s’éclairer : « soudain, le silence à la radio est rompu: l’équipage de l’EMB-145 mexicain a localisé avec ses caméras infrarouges une piste d’atterrissage marquée de balises lumineuses clignotantes, et plusieurs camionnettes sont stationnées très près de lui. Cette piste se trouve sur le territoire guatémaltèque, à moins de 50 mètres des rives de la rivière Usumacinta, qui sert de frontière entre le Guatemala et le Mexique (ici à droite). A proximité il y a des hors-bords qui approchent. Enfin, à dix heures trente le Caravan a atterri et peu de temps après, a commencé à être déchargé. Avec de grandes difficultés, le PC-7 est dirigé vers l’endroit où la Caravane a atterri. Dans un coup de chance fugace, le pilote parvient à apercevoir l’une des balises lumineuses et sans perdre de temps il se dirige vers elle, ouvrant le feu avec ses mitrailleuses. Comme d’habitude, le feu est riposté depuis le sol, ce qui fait que la prochaine passe du PC-7 doit être plus élevée … Cependant, en initiant le retour en piste, le pilote du PC-7 perd la vue . Les narcos ont éteint les balises. Le pilote guatémaltèque tente vainement de retrouver la piste au milieu de l’obscurité, tandis que suivent dans son esprit des images d’armes de haut calibre récemment saisies auprès de trafiquants de drogue lors d’une opération effectuée dans le département d’El Quiché. Que se passerait-il si les gens là-bas avaient des vues de nuit et une ou deux mitrailleuses de calibre .50? Le PC-7 n’aurait sûrement aucune chance. Pour sa part, le contrôleur de la base aérienne guatémaltèque fait l’impossible pour essayer de diriger à nouveau le PC-7 vers la piste, en utilisant les informations fournies par l’EMB-145 … Mais la réalité est que les chances que le pilote guatémaltèque puisse le localiser sont un peu moins que nul. » A droite, un exemple des lumières actuelles installées le long des pistes par les trafiquants « modernes » : des LEDs !!! Echec de l’opération, donc pour la raison du sous-équipement des avions de chasse de l’époque des guatémaltèques incapables de communiquer en données avec les deux avions radar pouvant les aider : aujourd’hui c’est pire encore, car tous les Pilatus, comme les Cessna T-37 sont hors-services car trop anciens, aux moteurs pas entretenus, ils sont incapables de voler depuis des années maintenant ! D’où, on le comprend, l’intérêt pour ce pays de la part des trafiquants qui ne risquent rien en le traversant !!!

Une guerre aussi entre gangs !

Mais l’auteur nous révèle aussi une autre raison, parfois, de l’échec non pas des poursuivants mais des trafiquants eux-mêmes, et qui n’a rien à voir avec cette opposition et cette chasse à l’avion bourré de coke. L’article l’illustre par une photo étonnante d’un crash indéterminé au Guatemala d’un Cessna 208B que l’on reconnait ici à sa grande vitre avant bombée et son aile haute (ou son empennage caractéristique) : un appareil qui a manifestement raté son atterrissage sans même avoir été abattu par nos fameux Pilatus PC-7 rendus aveugles comme on l’a vu. « Le plus inquiétant est peut-être le fait que plusieurs endroits se sont transformés en un gigantesque champ de bataille pour El Petén, lorsque l’utilisation des pistes est contestée et que les cargaisons de drogue sont volées les unes aux autres. En fait, à plusieurs reprises, les forces de sécurité guatémaltèques ont trouvé les corps de pilotes encore attachés aux sièges de leurs avions après avoir été pris en embuscade et tués pour voler la cargaison de drogues qu’ils avaient apportée. Il est également courant d’observer les restes d’avions qui des sont écrasés car les clans rivaux ont changé de position des balises lumineuses qui indiquent les pistes improvisées afin qu’ils  atterrissent dans l’obscurité de la nuit dans des endroits inappropriés tels que des marécages ou des ravins, se crashent, et ainsi volent la cargaison convoitée qu’ils transportent. Sans aucun doute, les pilotes qui effectuent ces vols illégaux le font avec presque toutes les chances contre eux… Mais ce sont pas les seules ». Des trafiquants se volant la cargaison entre eux, je vous avoue que je n’y avais même pas pensé !!! Cela expliquerait des crashs inconsidérés, remarquez ! Des avions ayant tenté se poser notamment dans la boue, de exemples que l’on a déjà rencontré lors de cette longue étude !

En huit ans, tout a changé ! Comme le montre la juxtaposition de ces deux graphiques, en  effet :

Conclusion

Aucune intégration avec les moyens de surveillance offerts par d’autres pays (ici à droite l’efficace Citation Colombien), aucune force aérienne armée véritable, aucun avion de poursuite, des appareils obsolètes, aucun avion de surveillance, des moyens dérisoires engagés, un manque d’argent pour de l’essence ou pour la formation des pilotes.  C’est simple, en résumé : le Guatemala est une vrai terre promise pour trafiquants aériens !!!!

Mais tout cela n’est rien encore au regard de ce qui se passe au Belize, devenu un vrai porte-avions à coke ces derniers mois !!! Au moment où je rédige ces lignes, un énième jet y a été retrouvé intact, plein à ras bords de sacs de coke (avec la plus large saisie jamais faite dans le pays !)… et ce n’est pas le premier, comme on va le voir !

 

Sur le Peten, mais pas seulement, il faut lire impérativement ce superbe dossier d’El Pais (un véritable monument journalistique !!!) avec un très belle mise en pages et d’étonnantes et magnifiques photos dont celle ci :

https://elpais.com/internacional/2019/08/06/actualidad/1565079622_687171.html

 

https://elpais.com/internacional/2019/06/18/actualidad/1560851881_870643.html

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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