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Coke en Stock (CCCXLVIII) : le Pérou approvisionneur du Brésil

Logiquement, après l’épisode d’hier, nous voici naturellement à devoir parler de la situation au Pérou, ex premier producteur en 2013 re-dépassé à nouveau depuis 2018 par… la Colombie. Il fournit en grande parade le Brésil, via sa frontière commune qui fait 2 995 kilomètres. On y rencontre beaucoup de Cessnas et moins de Beechrafts, et surtout un nombre important de laboratoires de transformation de la cocaïne disséminés dans la partie haute de l’Amazone. Et des cas pendables aussi, comme cet avion brisé perdu au milieu d’une piste entièrement bâchée (une nouveauté !) ou cette amère constatation : les trafiquants ont de meilleures infrastructures pour accueillir leurs avions que les indigènes, éternels délaissés du pouvoir central (comme on l’a vu pour le Brésil). 

Des Cessna aussi au Pérou

Au Pérou aussi, on trouve les deux modèles répandus au Brésil.

On commence par le Cessna. En 2018 par exemple, dans la région de Puno et Madre de Dios, dans le magnifique  parc naturel de Bahuaja Sonene (les collines d’Amotape) s’était posé un avion bolivien qui avait fait grand bruit alors, un Cessna 210 immaticulé CP-2936. Il s’était en effet posé sans encombre sur une piste faisant en effet  près de 600 mètres de long, une atteinte fondamentale dans ce lieu protégé. Une quinzaine de personnes s’étaient affairées pour y transporter des paquets à l’intérieur, mais le tout avait été filmé par des journalistes, révélant l’ampleur du trafic. Les policiers accourus sur place avaient dû se confronter une dizaine de minutes aux tirs des narcotrafiquants veineux protéger leur cargaison. Le Cessna n’avait pas réussi à redécoller et avait été capturé, mais seulement 30 kilos de cocaïne étaient restées à bord. Le média réputé d’ actualités environnementales Mongabay Latam à travers l’émission spéciale « Bahuaja Sonene en danger« , avait bien tenté d’alerter les gens sur la situation qui se dégradait fortement dans le parc. Aux abords se trouvent aussi les plantations comme le café Tunki de réputation mondiale, qui avaient déjà été remplacées depuis des années par la culture illégale de feuilles de coca. Il y avait plus de 8 400 hectares destinés au café en 2012, dans la jungle de Puno ; il n’en restait selon le reportage que 2 330. En échange, la culture illégale de coca a atteint 2 900 hectares, soit plus de 50% du chiffre enregistré six ans plus tôt. Une situation inquiétante :  « L’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) indique dans son dernier rapport que le parc Bahuaja Sonene est une zone protégée qui possède la plus grande surface cultivée avec de la coca illégale : il y a 118 hectares de cette culture dans le parc. Carte : ONUDC 2017 /MAAP 2015″.

Les autorités péruviennes indiquant qu’il y avait en plus une déforestation de 473 hectares, soit environ 5 kilomètres carrés à l’intérieur du parc, liée au trafic de drogue, les trafiquants venant régulièrement menacer les gardiens du parc et les faisant fuir un à un.

 

Les révélations tonitruantes du roi des narcos du pays

A l’époque un homme observe tout cela en souriant : il s’agît de Demetrio Chávez Peñaherrera, surnommé « Vaticano » (Le Vatican mais aussi Gerónimo, Loco Limonier, Patron, Garrincha, Coca Loca, Irak, Sadam ou Al Capone) considéré comme le plus grand trafiquant de drogue du pays, directement lié aux trafiquants de drogue colombiens Rodríguez Orejuela (cartel de Cali) et Pablo Escobar (cartel de Medellín). Il manipulait 80 % de la production péruvienne e pâte de cocaïne  par an à cette époque). En précurseur de ce qui se fait aujourd’hui, il avait fait construire à la frontière péruvienne avec la Colombie et le Brésil un gigantesque laboratoire de traitement du chlorhydrate de cocaïne doté d’une piste d’atterrissage de 1 500 mètres, d’une villa et d’un entrepôt alimentaire. Il avait investi pour 1 million de dollars US en intrants chimiques !!! Le 13 janvier 2016; le voici qu’il sort de prison, après y avoir passé 22 ans, et sa première déclaration est tout simplement explosive, accusant ouvertement l’ex président Futimori de l’avoir aidé, carrément à installer le trafic et le faire perdurer : « C’était une période désastreuse pour le Pérou, il y avait un narco-état là-bas et c’est indéniable. Ce que j’ai fait, je ne l’ai pas fait seul mais avec consentement ; s’ils m’auraient dit de ne pas le faire, je ne l’aurai pas fait,  » a-t – il déclaré à la presse lorsqu’il a rappelé ses activités illégales . Il a également mentionné que l’ancien président Fujimori était au courant de la piste d’atterrissage qu’il avait dans la jungle pour l’expédition de drogue et qu’il aurait toléré son fonctionnement jusqu’à deux ans après avoir reçu un document du gouvernement américain demandant sa fermeture (!!!). Selon les historiens, en effet, « en mai 1996, des agents du renseignement de l’armée de l’air péruvienne ont découvert une cargaison de 176 kilos de cocaïne, pas moins que dans l’avion présidentiel. Le pilote Luis Escárcega Ishikawa, était l’un des aides du président Alberto Fujimori. En juillet de la même année, ils trouvèrent une autre cargaison, cette fois sur un navire de la Marine. La révélation causa stupeur et confusion dans le pays. Cependant, un an après la saisie de la drogue, en juillet 1997, le président de l’époque, Alberto Fujimori, a disculpé les officiers de l’équipage du narco-avion dans un discours public. Non seulement les officiers ont été acquittés, mais l’un d’entre eux, le colonel FAP Óscar Salinas, a obtenu une promotion ».

Il a également assuré qu’il ne voterait pas pour Keiko Fujimori aux élections d’avril (nota c’était contre Pedro Pablo Kuczynski, qui a été élu) car, selon lui, « ce serait désastreux » un gouvernement avec elle à sa tête . « À l’intérieur de tout, ils ont une croix qu’ils portent », a déclaré Chávez Peñaherrera. Après sa sortie de prison, Miguel Castro Castro a réaffirmé avoir été torturé lorsqu’il a dénoncé que l’ancien conseiller présidentiel de Fujimori, Vladimiro Montesinos (ici à gauche), lui faisait payer 50 000 dollars par mois pour l’utilisation de la piste clandestine. »Alberto Fujimori,  est aujourd’hui en prison lui aussi, pour crimes contre l’humanité, et si sa fille, une populiste, était revenue au pouvoir ici en 2021, les trafiquants que son père a aidé à mettre en place seraient revenus au pouvoir : durant sa campagne électorale, on l’a vue en leur compagnie ! Une campagne financée en grande partie aussi par Odebrecht, comme l’a avoué Jorge Barata, l’ancien directeur de l’entreprise. Come son père, Keiko est en effet vénale jusqu’à la moelle. Elle est toujours sous la menace d’une arrestation pour corruption dans cette affaire (se présenter cette année lui permettait aussi d’échapper aux poursuites en cours). Et elle a avoué avoir reçu 10 000 dollars  de la fille d’Eudocio Martínez Torres, alias « Olluquito », condamné pour trafic de drogue en 1993, lors des élections législatives de 2006. « J’ai dit que nous ne rendrions pas l’argent car c’est considéré comme une contribution légale… » avait-elle éludé quand on lui posait la question.  La carrière édifiante de son père a été largement expliquée dans notre épisode de décembre 2017 : je vous propose de vous y rendre pour tout apprendre sur lui. L’avion présidentiel contenant de la coke était le DC8-62F  de la FAP n ° 371…

Un Baron inconnu au bord de l’Amazone

Des Cessna, donc, ou une dernière énigme à base de Beechcraft Baron : ça se passe à San Pablo de Loreto, dans la province de Mariscal Castilla, dans le département de Loreto proprement dit, qui est situé à l’extrémité nord-est du Pérou, à la frontière avec le Brésil et la Colombie. C’est aussi au bord de l’Amazone, ce qui multiplie les possibilités de changement de type de transport en cas d’apport (ou d’enivrement de drogue (on utilise à San Pablo de Loreto des hydravions de transports de passagers, comme le Cessna ou le bimoteur Twin Otter, ici à droite).  Ou qui peut faciliter la venue de lourds engins de chantier, comme cela semble être le cas ici.

Sur place, les militaires péruviens sont tombés sur un laboratoire conséquent de préparation de la coke, desservi par le fleuve mais aussi par une longue piste tracée au bulldozer (Caterpillar); agissant en niveleuse, et damée par un rouleau compresseur, autrement dit de gros moyens techniques de logistique de chantier chez les narco-trafiquants. Des moteurs de générateurs électriques sont présents un peu partout, comme un nombre important de bidons divers, sans oublier une abondante nourriture disponible sur place desservie par tout un équipent de cuisine. Bref, le camp idéal pour préparer la pâte de cocaïne et le chlorydrate du modem nom. Un avion est aussi présent, bien reconnaissable c’est une Beechraft Baron G58, aux couleurs « officielles » de la firme, présentes sur un bon nombre d’avions brésiliens notamment. Son immatriculation n’est pas révélée, mais on soupçonne fortement sur le cliché les deux premières en PR d’un appareil brésilien, répandu, (ou d’un PP) mais cela peut-être aussi celles d’un ZP paraguayen (l’avion y est fréquent) ou même d’un CP Bolivien – où il y en a peu qui circulent  (on distingue l’aéroport-arrondi de la seconde lettre, qui exclue en revanche le PT brésilien). En réalité, à bien y regarder, l’avion a été très certainement cloné, de toute façon : si les artistes-peintres chez les trafiquants ont fait beaucoup de progrès, ils oublient invariablement des détails qui les dénoncent.  Ici, c’est la « flèche » blanche inclinée qui couvre le B de Beechcraft (cf à gauche), qui, sur l’original est en effet « traversante » et non située au dessus de la lettre B comme on peut le constater ici à droite sur une décoration originale respectant davantage ce qui est la norme chez Beech. Bref on ne saura pas déterminer quel appareil est-ce exactement, hélas ! Encore un mystère de plus non élucidé !

Ce n’est pas la première fois que l’on découvre un labo complet dans le secteur : en février 2020 une aute campement de transformation de coca avait aussi été découvert. Cette fois près de Santa Elena de Imasa, dans le même district de San Pablo, toujours dans la province de Mariscal Castilla, à Loreto toujours. Andina décrivait ainsi les lieux :  « dans la zone d’intervention, une infrastructure rustique en bois et un laboratoire clandestin de transformation de pâte de base de cocaïne ont été retrouvés, couvrant une superficie d’environ 20 mètres sur 15. Là, 9 cylindres en plastique ont été trouvés, d’une capacité de 60 gallons chacun, qui contenaient de l’essence mélangée à d’autres substances chimiques, et 10 autres cylindres similaires avec des restes de feuilles de coca hachées, en train de fabriquer de la drogue. De même, une presse artisanale en bois, un sac avec du sulfate d’ammonium, un réservoir en plastique avec de l’essence, un cylindre en plastique avec de l’ammoniac, un sac avec du permanganate de potassium, du sulfate d’ammonium et des feuilles de coca ont été localisés. De même, quatre fusils d’assaut garnis ont été saisis (dont deux de la marque Galil, un HK et un AR), un fusil de chasse semi-automatique de calibre 12 à 8 coups et différents types de balances »…

Le dernier en date

Du Pérou, d’où partent toujours des Cessna lourdement chargés. La preuve encore le 17 août, à Ucalayi (le nom du fleuve adjacent naît de la confluence du Río Tambo et du Río Urubamba), dans le district  Raymondi, province d’Atalaya, vers le centre du pays , mais toujours dans le bassin de l’Amazone qui conduit au nord au département de Loreto, A été découvert un énième Cessna de type 206 Tationair (à train fixe) battant pavillon bolivien, immatriculé CP-2584, en bon état semble-t-il, abandonné sur une piste étroite taillée en pleine forêt, sur une zone appelée La Floresta. S’y poser ou en redécoller constitue une vraie prouesse, vu l’étroitesse de la trouée forestière. Si l’avion parait en bon état, il n’est pas sûr qu’il n’a pas subi de dommages, lui ou un confrère : près de pelles et d’un nombre imposant de bidons d’essence TurboJet, plus d’une trentaine, représentant pas moins de 250 gallons (près de 1 000 litres selon l’armée, certainement plus car ce sont des bidons de 50 litres), on distingue une hélice complète avec son cône et un pneu de train principal de Cessna. L’immatriculation est visiblement clonée, réalisée en lettrages gris accolés sur des bandes de couleur d’un  design fort ancien rendant le tout quasi illisible.  La piste détruite, l’avion a été transféré (on suppose par un périlleux redécollage)  à la base de la DIVMCTID de « Los Sinchis » à Mazamari « par le personnel de Diravpol, pour examen technique et mise en service de cet avion », selon INFOREGIÓN., qui laisse entendre que l’avion provenait de Bolivie avec sa coke, alors que l’on pense plutôt qu’il décollait avec d’Ucalayi comme lieu de chargement. Rien ne prouve en effet qu’il soit réellement bolivien !  Quoique que le CP-2584 existe bien, c’est en prime un Cessna 206G, le N° U20605498 d’Arnolfo Anez Ferreira, basé à Trinidad (en Bolivie), l’ex N6576U.

Une scène surréaliste

C’est à Ucalayi, (au 09º 18′ 21″ S – 73º 33′ 40″ W selon les autorités, c’est situé à 50 km à l’ouest de la frontière brésilienne) que le 24 juillet 2020 avait été découvert une longue piste en pleine jungle avec au milieu un avion fracassé en cours de démontage (m’étonnerait en effet qu’il en ait été autrement  et que l’on ait cherché à le remonter plutôt !) . Une scène assez surréaliste, l’avion, un Cessna Centurion,  étant planté queue coupée, moteur enlevé, ailes rabattues au sol (il; avait l’air d’avoir effectué un cheval de bois complet). Une épave totale immatriculée CP-3119 (inexistant dans le registre bolivien) !!! Que s’était-il passé avec cet appareil,on l’ignore, comme on ignore ce qu’on tentait d’en faire au moment de sa découverte. De récupérer ce qui était possible, dont le moteur, visiblement seul élément digne d’intérêt après ce crash manifeste. A ses côtés un grand nombre de fûts d’approvisionnement en carburant (ici à droite), bien plus qu’in en faut pour un tel appareil : visiblement, la piste servait aussi à d’autres !!! Le plus étonnant étant l’usage partout de grandes bâches sombres, y compris sur la piste : aurait-on cherché à en dissimuler l’albédo pour échapper à la surveillance aérienne ??? Ce serait une nouveauté dans le genre !!!

Les indigènes délaissés par les autorités, les trafiquants bien mieux lotis

La trouée dans la forêt étant vraiment impressionnante comme le relèvera un reportage TV sur la découverte du lieu  (ici à gauche) !! Sur place, l’armée avait saisi 350 kilos de PBC (Pasta Básica de Cocaína). Encore une fois, on était sidéré par l’infrastructure qu’avait nécessité la réalisation de cette piste en pleine jungle !! Les bulldozers avaient dû  sacrément chauffer… pour se volatiliser juste après !!! A côté de celle des trafiquants les installations officielles font défaut dans le secteur, c’est tout le paradoxe en effet ; en février derniers après un énnème crash de bimoteur à fonction sociale locale (celui de la SAETA, l’OB-1564 un engin (Piper PA-34-200T Seneca II) indispensable au point de vue sanitaire, qui avait dérapé sur la piste détrempée, les indigènes avaient appelé à la construction d’un aérodrome digne de ce nom à Ucalayi, car l’avion est le seul outil de désenclavement là-bas : « ils ont indiqué que les tempêtes cycloniques ont même poussé certaines familles à abandonner temporairement leurs terres pour se mettre en sécurité, car ces phénomènes climatiques mettent gravement en danger des vies humaines. Ils parlent aussi de pertes matérielles importantes en termes de récoltes et d’animaux de ferme dont se nourrit la population locale. Mais, sans aucun doute, l’événement le plus médiatique a été l’atterrissage compliqué que l’avion de la compagnie SAETA a dû effectuer dans la matinée de dimanche dernier, qui, en raison de la piste défectueuse, a terminé son vol à côté de l’aéroport. Aucune vie humaine n’a été déplorée (seuls le pilote et le copilote étaient à l’intérieur car il s’agissait d’un vol cargo), mais ce qui s’est passé était bien plus qu’une frayeur majeure ». A Ucalayi, aujourd’hui, et c’est à déplorer ce sont manifestement les trafiquants les mieux lotis !! (ici le rapport complet de l’accident avec la description des dégâts à l’appareil).

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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