Accueil / A C T U A L I T É / Chris Hedges : La guerre dans l’ombre

Chris Hedges : La guerre dans l’ombre

Le journaliste du?New York Times?et militant anti-guerre Chris Hedges, l’une des figures du journalisme anglo-saxon, nous fait part ici de son exp?rience personnelle et de son profond d?go?t pour le monde de l’espionnage et des missions sp?ciales, empli d’?tres sans scrupules, sans piti?, pr?ts ? trahir et ? tuer pour semer la guerre et la confusion qui les font vivre. Un monde qu’il ne connait que trop bien, comme vous allez le voir ? travers ce t?moignage qui le ram?ne dans les ann?es 1980, voire ? l’?poque du 11 septembre…?1973, celui du Chili et de l’assassinat de Salvador Allende foment? par les Etats-Unis.

Qui sont ces individus capables de poser des bombes??


La guerre dans l’ombre

par Chris Hedges, sur?NationOfChange, le 21 ao?t 2012

Chris Hedges, journaliste, ?crivain et militant am?ricain, Prix Pulitzer en 2002, ?lu en janvier dernier personnalit? de la semaine par TruthDig pour son combat contre la loi de l’enfermement ind?fini et sans proc?s (NDAA) vot?e par Obama le 31 d?cembre dernier, il est connu pour ses ouvrages sur le terrorisme et son?analyse de la politique ?trang?re am?ricaine?; il est l’auteur de nombreux articlescontre la guerre en Afghanistan. Il a ?t??arr?t? par la police?lors d’une manifestation devant la Maison-Blanche en m?me temps que la lanceuse d’alerte Colleen Rowley et 134 autres personnes.


Un r?alisateur su?dois de documentaires a sorti l’an dernier un film intitul??Last Chapter – Goodbye Nicaragua. Il y admettait avoir ? son insu, facilit? un attentat ? la bombe, tr?s probablement organis? par le gouvernement sandiniste du Nicaragua, qui avait co?t? la vie ? trois reporters avec lesquels j’avais travaill? en Am?rique centrale. L’un d’eux, Linda Frazier, ?tait la m?re d’un enfant de 5 ans. Ses jambes ont ?t? sectionn?es du tronc par l’onde de choc, ? La Penca au Nicaragua, tout pr?s de la fronti?re avec le Costa-Rica, en mai 1984. Elle avait perdu tout son sang et ?tait morte avant d’avoir pu atteindre l’h?pital le plus proche, ? Ciudad Quesada au Costa Rica.

Le fait que?Peter Torbiornsson?(ci-dessous) ait admis avoir involontairement pris le terroriste ? la bombe avec lui et l’avoir emmen? ? la conf?rence de presse est un d?tail tr?s repr?sentatif de ce sordide monde de l’espionnage, du terrorisme et des assassinats qui fait partie int?grante de chacun des conflits que j’ai couverts. Cela montre le cynisme des op?rations secr?tes, quel que soit le c?t? o? l’on se place, avec ces hommes et ces femmes qui mentent et qui cherchent ? tromper tout le monde, qui trahissent, et se trahissent m?me entre eux, qui volent, et qui commettent des meurtres. On les reconnait tout de suite. Leurs all?geances ne comptent gu?re. Ils ont le regard perdu dans le lointain, et viennent accompagn?s de r?cits n?buleux et d’histoires douteuses. Ils racontent des choses ?tranges sur eux-m?mes et distillent en permanence des mensonges dans leur impuissance pathologique ? dire la v?rit?. Ils peuvent se r?v?ler avenants, voire charmants, mais ils restent invariablement vaniteux, malhonn?tes et sinistres. On ne peut pas leur faire confiance. Peu importe de quel bord ils sont. Ce sont tous les m?mes. Des gangsters.

(Vid?o non t?l?charg?e pour la raison indiqu?e ci-bas)
Last Chapter (Goodbye Nicaragua) trailer?from?Goran Gester?on?Vimeo
(Ndlr – Vimeo ne permet pas d’embarquer cette vid?o sur notre site)

Tous les ?tats et tous les groupes arm?s recrutent et utilisent les membres de cette sous-classe. Ces personnalit?s sont attir?es comme par une force de gravit? par les agences de renseignements, les cellules terroristes, la protection civile, les forces de police, les forces sp?ciales et les groupes r?volutionnaires, o? ils peuvent vivre une existence lib?r?e des contraintes morales et l?gales. Les mots ??l?gal?? ou ??ill?gal?? ne font d’ailleurs pas partie de leur vocabulaire. Ils m?prisent les contraintes de la d?mocratie. Ils vivent dans un sous-monde n?buleux dans le but de satisfaire leurs besoins de pouvoir et de violence. Ils ne portent aucun int?r?t ? la diplomatie et encore moins ? la Paix. La Paix les mettrait au ch?mage?; pour eux, c’est juste une absence temporaire de guerre, et la guerre est in?vitable. Leur job est d’utiliser la violence pour purger le monde du Mal. Et aux USA, ils ont pris en otage nos services diplomatiques, et nos institutions d?cidant de la politique ?trang?re.

La CIA est devenue une immense arm?e priv?e qui, comme Chalmer le souligne dans son livre?Nemesis?: The Last Days of the American Republic, ??ne doit m?me plus rendre de compte au Congr?s, ni ? la Presse, ni au public, car tout ce qu’elle fait est secret.?? C. Wright Mills appelle cela la ??m?taphysique militaire??, c’est-?-dire ??l’?tat d’esprit qui tend ? d?finir la r?alit? internationale comme ?tant essentiellement militaire.??

Depuis les attentats du 11/9, le Commandement US des Op?rations sp?ciales (USSOCOM, pour?U.S. Special Operations Command) – qui inclut les B?rets verts, les?Rangers?de l’arm?e et les?Navy Seals?- a vu son budget quadrupler. Aujourd’hui, le nombre d’agents de terrain de l’USSOCOM est de 60?000, ils sont ? la disposition du Pr?sident qui peut les envoyer tuer n’importe qui sans demander l’autorisation du Congr?s, et sans en informer le public. S’ajoute ? cela le nombre de nouveaux agents du renseignement. Comme l’?crivent Dana Priest et William M. Arkin dans le?Washington Post, « Trente-quatre nouvelles organisations de renseignement ont ?t? cr??es avant la fin de 2001, dont l’Office of Homeland Security (Bureau de Protection civile), et la Foreign Terrorist Asset Tracking Task Force (groupe de travail sur les menaces terroristes ?trang?res). En 2002, trente-sept autres ?taient cr??es pour d?nicher les Armes de destruction massive, collecter des informations sur les menaces en cours, et coordonner les efforts du contre-terrorisme. 2002 a ensuite vu la cr?ation de 36 nouvelles organisations?; puis de 26?; puis 31?; et 20 de plus en 2007, en 2008, et en 2009. En tout, au moins 263 organisations ont vu le jour ou ont ?t? restructur?es en r?ponse aux ?v?nements du 11/9. »

Il existe maintenant plusieurs dizaines d’organisations clandestines op?rationnelles, la plupart arm?es et dot?es du droit de kidnapper, torturer et tuer, ? l’?tranger comme aux USA, sans aucune supervision et dans l’opacit? la plus totale. Nous avons cr?? un ?tat dans l’?tat. La proportion de la part secr?te du budget de la D?fense atteint le chiffre stup?fiant de 40, comme c’est le cas pour le budget de toutes les Agences de renseignement. J’ai suffisamment gout? ? ce monde sous-terrain pour avoir peur de lui. Donner du pouvoir ? ce genre de personnes, c’est saper l’autorit? de la Loi. C’est donner votre b?n?diction ? des bandits et ? des assassins. L’un de ces agents de terrain, Felix Rodriguez, se trouvait au Salvador en m?me temps que moi pendant la guerre au d?but des ann?es 1980.

Il portait la montre Rolex de Che Guevara. Il l’avait trouv?e sur le corps du Che, dont il avait demand? l’ex?cution dans la jungle bolivienne, et l’avait retir?e du poignet. Plus tard, j’ai retrouv? au Moyen-Orient, en Afrique et en Yougoslavie, des agents clandestins que j’avais connus en Am?rique Centrale. Nous parlions toujours en espagnol. C’?tait une ?trange fraternit?, m?me si j’?tais l’ ???tranger??. Le Grand Jeu.

Ces groupes arm?s clandestins ont g?n?r? ? peu pr?s autant de chaos et de d?g?ts au Moyen-Orient que ce qu’ils avaient fait en Am?rique latine. Et lorsqu’ils auront achev? leur travail, il y aura tellement de djihadistes d?sireux de se faire sauter pour punir l’Am?rique, que les islamistes radicaux seront probablement ? court d’explosifs. Ces agents de terrain colportent une proph?tie qu’ils r?alisent eux-m?mes. Ils fomentent l’instabilit? qui leur permet de continuer ? prolif?rer comme des hamsters. La douzaine de rapts de la CIA – ce qu’on appelle les ??extraordinary renditions?? – d’islamistes radicaux ? la fin des ann?es 1990, en particulier dans les Balkans, dont la plupart avaient ?t? exp?di?s vers des pays comme l’?gypte o? nos Alli?s les tortur?rent avant de les tuer, fut le terreau qui amena aux attentats ? la bombe contre les ambassades US au Kenya et en Tanzanie en 1998, et ? l’attentat contre le navire USS Cole en 2000 dans le port d’Aden au Y?men. Des militants islamistes avaient publiquement jur? vengeance pour ces rapts.

??Laissez-moi vous dire ceci, ? propos des types du Renseignement,?? aurait d?clar? le Pr?sident Lyndon Johnson selon le livre?From the Shadows?de Robert M. Gates. ??Quand j’?tais jeune, nous avions une vache nomm?e Bessie. Je l’emmenais souvent dans l’?table, m’asseyais pr?s d’elle et tirais un bon verre de lait. Un jour, j’avais travaill? dur et avais extrait un seau entier de lait, mais je n’ai pas fait attention et la vieille Bessie a balanc? sa queue pleine de merde dans le seau. Voyez-vous, c’est exactement ce que font les gens du renseignement. Vous bossez dur pour faire avancer un beau projet, et eux ce qu’ils font, c’est vous balancer de la merde dedans.??

Invariablement, ces agents de terrain utilisent soit des idiots utiles, des id?alistes assez na?fs pour se d?dier ? une cause, mais totalement inconscients du mal qu’ils font, soit tout simplement des gens avides d’argent ou d’un peu de pouvoir. Joseph Conrad l’a bien discern? dans?The Secret Agent, un roman sur les r?volutionnaires anarchistes qui recrutent un handicap? mental, Stevie, pour aller poser une bombe ? l’Observatoire royal de Greenwich. Al-Qa?da a r?it?r? ce sc?nario en persuadant Richard Reid, un petit criminel ? la limite de la d?bilit? mentale, de s’embarquer dans un avion avec une bombe dans sa chaussure. C’est exactement ce que fait la CIA. Lorsqu’il lui fut impossible de convaincre le commandant de l’arm?e chilienne, le g?n?ral Ren? Schneider, de renverser le pr?sident ?lu Salvador Allende, elle recruta des soldats chiliens pour aller l’assassiner. La CIA a fourni des mitraillettes, des munitions et 50?000 dollars au groupe. Elle a exp?di? l’argent et les armes depuis Washington ? Santiago dans la traditionnelle valise diplomatique, puis s’est arrang?e pour faire parvenir le cash et les armes aux membres du commando. L’apr?s-midi du 22 octobre 1970, les tueurs ont encercl? la voiture du g?n?ral Schneider et ont tir?. Il est mort trois jours plus tard. Allende fut renvers? le 11-Septembre 1973 par un coup d’?tat orchestr? par les USA.

Et la m?me chose s’est produite lors de l’attentat ? la bombe ? La Penca en 1984. Torbiornsson, l’un de ces « internationalistes » obtus qui firent leur apparition ? Managua sous couvert de journalisme ou de mouvement de solidarit?, s’est laiss? utiliser par les services de renseignements sandinistes. L’objectif vis? ?tait le lunatique chef des rebelles,Eden Pastora?(ci-contre), autrefois Commandant chez les Sandinistes, mais qui avait chang? de camp pour se ranger aux cot?s des contras soutenus par les USA (la CIA l’avait trouv? aussi ing?rable que les Sandinistes), avant de revenir faire partie du gouvernement sandiniste de Managua. Pastora fut bless? lors de l’explosion.

J’?tais au Salvador en mai 1984, lorsque Pastora offrit de tenir une conf?rence de presse avec des journalistes ? La Penca. C’?tait un long trajet pour juste un article. J’ai finalement d?cid? de ne pas faire le voyage avec mes coll?gues. Cette d?cision m’a sauv? la vie.

Ce que personne ne savait avant l’aveu de Torbiornsson, c’est qu’il avait ?t? approch? par des officiels du renseignement sandiniste qui lui avaient demand? de prendre avec lui un espion sandiniste dont le nom ?tait suppos? ?tre?Per Anker Hansen(? gauche). Lors de la premi?re enqu?te sur cet attentat ? la bombe, Torbiornsson mentit, et dit aux enqu?teurs qu’il avait rencontr? Hansen – lequel se faisait passer pour un photographe danois – quelque six semaines auparavant -, lorsqu’ils avaient partag? le m?me h?tel au Costa Rica. Aujourd’hui, Torbiornsson admet avoir connu Hansen ? Managua. Il a expliqu? que bien qu’il ait su que Hansen ?tait un espion, il ne pensait pas que c’?tait un tueur.

??Il m’a fallu du temps pour comprendre que c’est mon ami qui avait mis la bombe,?? avait racont? Torbiornsson ? la BBC, parlant des Sandinistes. ???a a ?t? un coup terrible pour moi, je suis tellement d?sol? pour tout ?a?!??

D’apr?s une enqu?te men?e par les reporters Juan Tamayo et Doug Vaughn pour leMiami Herald, Hansen s’appelait en r?alit? Roberto Gaguine. Il travaillait secr?tement pour les Sandinistes dans les ann?es 1980 et ?tait membre de l’arm?e r?volutionnaire argentine (ERP, pour?Argentine People’s Revolutionary Army). Il a apport? et mis ? feu la bombe. Il serait d?c?d? en 1989 lors d’un assaut men? avec 18 autres agents contre une caserne ? Buenos Aires. Enrique Haraldo Gorrioran, qui ?tait le Commandant de la cellule de l’ERP au Nicaragua, et qui avait ordonn? l’attaque de la caserne sans toutefois y prendre part, serait apparemment un agent double qui aurait envoy? Gaguine vers une mort certaine. Il vivrait aujourd’hui au Br?sil gr?ce aux produits des kidnappings et des cambriolages de ce groupe r?volutionnaire. La confiance ne fait pas partie de ce monde. Ceux qui sacrifient volontairement les autres sont souvent eux-m?mes sacrifi?s.

La correspondante de?Newsweek,?Susan Morgan?(ci-contre), se trouvait au premier rang, et a servi de bouclier ? Torbiornsson en att?nuant le souffle de l’explosion avec son corps. Morgan a subi de graves blessures ? un bras, une jambe et au visage. La BBC a r?cemment tourn? un vid?o-clip de Morgan se confrontant avec l’infortun? Torbiornsson, qui semble toujours dans l’incapacit? de comprendre sa culpabilit?.

Les tueurs et les donneurs d’ordre, les espions et les gangsters, les terroristes et les djihadistes, tous ces acteurs ont grandi en nombre afin de mener une vaste guerre de l’ombre. Ils sont d?termin?s ? poursuivre leur violence abjecte qui fait partie int?grante de leur profession. Et ils rendent impossibles toute paix et toute diplomatie. C’est leur but. Le S?nateur Frank Church en 1975, apr?s avoir pr?sid? au Comit? d’investigation du S?nat sur les activit?s du Renseignement US, a donn? une d?finition de ??Covert action?? (op?ration secr?te)?: ??un autre mot pour meurtres d?guis?s, coercition, chantage, corruption, diffusion de mensonges, et fr?quentation de terroristes internationaux et de tortionnaires connus.??

La multitude de crimes que ces tueurs, tortionnaires, kidnappeurs, propagandistes, unit?s d’op?rations sp?ciales, ont men?s en notre nom est bien connue ailleurs qu’ici aux USA. Des centaines de millions de personnes de par le monde ont eu ? subir personnellement l’?me brutale et malsaine de l’imp?rialisme am?ricain. Les habitants d’Okinawa, du Guatemala, de Cuba, du Congo, du Br?sil, d’Argentine, d’Indon?sie, d’Iran, de Palestine, de Panama, du Vietnam, du Cambodge, des Philippines, de Cor?e du Sud, de Taiwan, du Nicaragua, du Salvador, d’Afghanistan, d’Irak, du Y?men, de Somalie. Ils peuvent vous dire qui nous sommes, si toutefois nous arrivons ? les ?couter. Mais nous ne le faisons pas. Nous sommes des ignorants, aussi cr?dules et na?fs que des gamins. Nous c?l?brons les vertus aux couleurs rouge-blanc-bleu, tandis que nos arm?es clandestines, qui obtiennent parfois des r?sultats ? court terme, mais nous replongent invariablement et plus profond?ment encore dans la violence, ont constamment affaibli et discr?dit? notre nation et les valeurs qu’elle porte. Ces arm?es clandestines voyagent autour du globe, abreuv?es de millions de dollars de nos imp?ts, semant les graines de dragon qui, comme les guerriers dans le mythe de la Toison d’Or, germent plus tard pour se transformer en images qui nous rappellent notre propre monstruosit?.

Chris Hedges
Traduction?GV?pour?ReOpenNews

Choisi pour vous par?Medias-Mensonges-D?sinformation

reopen911.info

A propos de

avatar

Check Also

Coke en stock (CCCLV) : au Belize la résolution d’une intrigante énigme

Avant de revenir à la Turquie, objet de cette série dans la série, nous allons ...