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Chanson fran?aise : 1930-1939, ou l?insouciance aveugle

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Apr?s La chanson fran?aise ? la Belle ?poque et Chanson fran?aise?: de la Grande Guerre aux Ann?es folles, ce 3e volet, propos? sous la forme d?un floril?ge, est consacr? ? la d?cennie qui pr?c?de la 2e Guerre mondiale. Une d?cennie d?insouciance, malgr? les cons?quences de la ??Grande d?pression??,?malgr? la mont?e des fascismes en Allemagne et en Italie…

 

Entam?e dans le sillage du krach de 1929, cette d?cennie est d?abord marqu?e par une ?grave crise ?conomique aux r?percussions plan?taires qui a eu raison des Ann?es folles. Dans le sillage des ?tats-Unis, la France est touch?e, comme toutes les autres nations d?velopp?es. Elle r?siste pourtant mieux que certains de ses voisins?: le Royaume-Uni, l?Italie, et plus encore l?Allemagne, s?enfoncent dans un marasme sans pr?c?dent. En 1932, le chancelier Hindenburg doit faire face, outre-Rhin, ? un taux record de 25?% de ch?meurs. Inexorablement, l?inqui?tude monte dans la population allemande. Cette m?me ann?e, le Parti National-Socialiste (NSDAP) devient la premi?re formation politique allemande et place Hermann Goering ? la t?te du Reichstag. Quelques mois plus tard, le 30 janvier 1933, Adolf Hitler prend le pouvoir, port? par la col?re des classes populaires dans un contexte aggrav? par les conditions d?un Trait? de Versailles qui n?a jamais ?t? dig?r?. Ce pouvoir, les nazis ne le l?cheront plus. Comme chacun sait, il entra?nera la plan?te dans le conflit le plus ?pouvantable de son histoire.

 

En France, la crise produit ?galement des effets aux cons?quences durables?: en 1935, la IIIe R?publique, plomb?e par une situation socio?conomique piteuse et une instabilit? chronique paralysante, semble incapable de faire face aux difficult?s. C?est alors que se constitue le Front populaire sous la pression des militants de base et du peuple, lass?s de constater les d?saccords st?riles qui ne cessent d?opposer socialistes, communistes et radicaux et ont conduit ? l??chec du Cartel des gauches en 1932. Dirig? par L?on Blum de 1936 ? 1938, le Front populaire offre au pays la premi?re grande r?forme sociale du 20e si?cle. Elle est marqu?e notamment par la cr?ation des cong?s pay?s, la r?duction du temps de travail ? 40 heures et la cr?ation des conventions collectives. Le Front populaire introduit, dans le m?me temps, une plus grande autonomie des colonies qui jettera les bases des futures d?colonisations. A-t-il, par aveuglement id?ologique relativement ? une Allemagne qui ne cesse de s?armer et qui se livre ? une inqui?tante pers?cution des Juifs, fait le lit de la victoire des nazis sur l?arm?e fran?aise et de l?av?nement du r?gime de Vichy?? Cette opinion, encore d?fendue ici et l? au sein de la droite fran?aise, est d?sormais clairement r?cus?e par les historiens.

 

Sur le plan musical, la d?cade est marqu?e par quatre faits majeurs?: 1) Le d?veloppement sans pr?c?dent du disque 78 tours auquel se rallient d?sormais tous les artistes. 2) La multiplication progressive, dans les foyers fran?ais, des postes de TSF dont le nombre passe de 500?000 ? 5 millions durant la d?cennie?; l?audience des chanteurs s?en trouve consid?rablement ?largie et leur permet de faire conna?tre les nouveaut?s au public. 3) Le d?clin du bon vieux caf?-concert d?antan au profit des grandes salles de spectacle comme Bobino, l?Empire ou Olympia, mais ?galement des cabarets ouverts ? l?initiative d?artistes comme Lucienne Boyer?(Chez Elle), inoubliable interpr?te de Parlez-moi d?amour (1930), ou Suzy Solidor (La Vie Parisienne). 4) Les mutations profondes du cin?ma et le recours dans de nombreux films aux prestations de chanteurs et de chanteuses.

 

Si tous les cocus…

 

Un genre musical fait son entr?e en force?: le jazz. On le retrouve toutefois assez peu dans le r?pertoire des artistes?qui reste principalement ax? sur les rythmes de danse. Une exception notable?: Ray Ventura et les coll?giens du lyc?e parisien Janson-de-Sailly auxquels il a fait appel d?s 1929. Tr?s vite, sa formation, compos?e, entre autres, de Paul Misraki et Loulou Gast?, devient c?l?bre et se produit dans les plus grandes salles de Paris et de province. Peu ? peu, la musique de Ray Ventura et ses coll?giens se fait plus populaire et les paroles plus humoristiques, ? l?image de Tout va tr?s bien, madame la Marquise (1935), dont on dit qu?elle a ?t? inspir?e par le chaos ayant pr?c?d? l?arriv?e du Front populaire. Des Coll?giens que l?on peut ?galement entendre en 1936 dans le one-step ?a vaut mieux que d?attraper la scarlatine ou, pire, ??d?avaler d?la mort aux rats?? (ici chant?e la m?me ann?e par Lyne Clevers). Autre grand succ?s de Ray Ventura et ses prot?g?s?: Comme tout le monde (1938) dans laquelle les Coll?giens font le constat des petites joies et petits soucis de tout un chacun, imp?ts compris.

 

Souvent attribu?e ? tort ? Ray Ventura et ses coll?giens, tant elle s?inscrit dans la m?me veine, Au lyc?e Papillon (1936) est, sur un rythme de fox-trot, une cr?ation d?jant?e de Georgius o?, pour notre plus grand plaisir, la parole est donn?e aux ?l?ves ??Peaudarent??, ??Trouffigne?? ou ??Cancrelas??. Malgr? la crise ?conomique et la mont?e des fascismes ? nos fronti?res, la franche rigolade est de rigueur. Pas toujours tr?s fine comme le montre, d?s 1930, Georges Milton avec un autre c?l?bre fox-trot, Si tous les cocus, dont le refrain a ?t? si souvent d?tourn? dans le sens que l?on devine?: ??Si tous les cocus avaient des clochettes, des clochettes au…??. Gu?re plus intellectuelle, La vigne aux moineaux, cr??e par Dranem en 1931, nous convie dans le vignoble bourguignon?; on y apprend que la p?tite Margot, ??en grignotant l?raisin, elle a aval? l?p?pin??.

 

L?ann?e suivante, en 1932, c?est au tour du comique troupier Ouvrard d?amuser la galerie?; entre ??la rate qui s?dilate?? et ??le sternum qui s?d?gomme??, ses petits ennuis de sant? expos?s dans Je n?suis pas bien portant connaissent un triomphe durable. Georgius n?a toutefois pas dit son dernier mot. Avec sa ??chanson bretonne?? Sur la route de Penzac (qui conna?tra bien plus tard une renaissance ? succ?s gr?ce aux Charlots), il contribue ? d?tendre en 1938 une atmosph?re alourdie par les bruits en provenance d?Allemagne, domin?s par l?Anschluss et, en fin d?ann?e, l?annexion des Sud?tes, valid?e par les Accords de Munich. En 1939, c?est au tour de ? Fernandel?: quatre mois avant l?entr?e de la France en guerre, il chante?d?un air espi?gle: ??J? pris un homard sauce tomate, il avait du poil aux pattes, F?licie aussi??.

 

Du disque au cin?ma

 

En ces ann?es 30, le cin?ma joue d?sormais un tr?s grand r?le qui, au fil des ann?es, va croissant. Tr?s souvent, producteurs et metteurs en sc?ne incluent dans les films une ou plusieurs chansons dont les acteurs sont parfois eux-m?mes les interpr?tes. Nombre de titres ? succ?s doivent une grande partie de leur notori?t? au grand ?cran.?

 

Si l?on a largement oubli? Henri Garat, tel n?est pas le cas de la dynamique marche Avoir un bon copain tir?e du film Le chemin du paradis (1930). En 1930 encore, Alibert chante dans le film Cendrillon de Paris ses d?boires amoureux dans Rosalie est partie (ici chant?e en 1931 par Malloire). Toujours en 1930 sort Le roi des resquilleurs. Georges Milton, dansle one-stepC?est pour mon papa, y plaint son pauvre p?re, contraint par sa dispendieuse m?re, ? s?habiller au ??d?crochez-moi ?a??, elle qui ??commande des robes de chez Patou??. Humour encore en 1934 avec Koval et Pauline Carton, d?sopilants cr?ateurs de Sous les pal?tuviers. Pass? de la sc?ne ? l??cran dans Toi, c?est moi, le duo ??aimons-nous sous les pal?, prends-moi sous les l?tu, aimons-nous sous l??vier?? connait un grand succ?s public.

 

Ignace, ??c?est un petit nom charmant??. Assur?ment, et l?on croit sur parole Fernandel qui nous l?affirme en 1935 dans l?op?rette et le film ?ponymes. En cette m?me ann?e 1935, Alibert et Gaby Sims se taillent ?galement un succ?s durable avec Le plus beau des tangos du monde, tir? de l?op?rette et du film Un de la Canebi?re dont la chanson a repris le titre. Apr?s le tango, la rumba. Un an s??coule lorsqu?en 1936 Tino Rossi enregistre Marinella pour le film ?ponyme et fait chavirer les c?urs de bien des filles qui aimeraient tant ??danser cette rumba d?amour?? avec le s?duisant corse.

 

La tr?s belle chanson O? est-il donc avait ?t? cr??e en 1927 par Fr?hel. C?est une artiste vieillie et bouffie (cf. Splendeur et d?ch?ance?: Fr?hel, 60 ans d?j??!) qui la reprend en 1936 dans P?p? le Moko. La chanson y prend une dimension nostalgique qui la propulse dans les anthologies du cin?ma fran?ais. On retrouve Fr?hel en 1938 dans un autre film, Une java. Elle y interpr?te un autre de ses plus grands succ?s, La java bleue, ??la java la plus belle, celle qui ensorcelle quand on la danse les yeux dans les yeux.??

 

H?ros de P?p? le Moko, Jean Gabin est nettement plus d?tendu dans l?ambiance guinguette de La belle ?quipe?: ??Le dimanche, viv?ment, on file ? Nogent??, nous confie-t-il dans une entra?nante valse-musette?: Quand on s?prom?ne au bord de l?eau (1936). Autre acteur-chanteur?: Albert Pr?jean. ??Elle ?tait demoiselle, (…) il se d?brouilla pour qu?elle ne le soit plus??, nous avoue-t-il dans la valse musette Comme de bien entendu (1939) tir?e de l?excellent Circonstances att?nuantes. Albert Pr?jean r?cidive la m?me ann?e dans un autre titre c?l?bre, D?d? de Montmartre, superbement interpr?t? dans D?d? la musique?; le film a ?t? vite oubli?, mais l?entra?nante valse musette a gagn? sa place dans toutes les anthologies.

 

Monsieur, vous oubliez votre cheval

 

D?autres grands noms marquent cette d?cennie, et notamment Jean Nohain et Mireille (Hartouch), auteurs de tr?s nombreux titres ? succ?s. Mireille n?entreprend toutefois sa carri?re d?interpr?te qu?en 1933. C?est donc ? d?autres artistes que sont confi?es les chansons ?crites par ces deux cr?ateurs de talent, ??Jaboune?? pour les paroles et Mireille pour la musique. ? Pills et Tabet par exemple qui, durant l?ann?e 1932, cr?ent Le vieux ch?teau, avec ??un fant?me ? chaque ?tage??, et Couch?s dans le foin, pour des ?bats plus champ?tres et bucoliques qu?avec ces ??femmes du monde qui jusqu?? 80 ans (…) sont folles de leur corps??.

 

Autre g?ant de la chanson fran?aise?: le ??fou chantant?? et grand amateur de swing Charles Tr?net. Sa collaboration avec Johnny Hess ne dure pas mais elle est ? l?origine d?un immense succ?s, interpr?t? par Jean Sablon en 1936?: Vous qui passez sans me voir. Mais le temps vient tr?s vite pour Tr?net d?interpr?ter lui-m?me ses chansons. De bien belles ?uvres, imaginatives et po?tiques, comme le d?montrent en 1937 Vous oubliez votre cheval (quelle id?e d?oublier ??un pur-sang dans un vestiaire???!) et Je chante dont le refrain est encore sur de nombreuses l?vres des d?cennies plus tard. Avec La polka du roi en 1938, Tr?net r?ussit m?me le tour de force de tirer une larme de compassion pour une marquise en cire qui fond ??comme une banquise??.

 

Largement m?connue du public d?aujourd?hui, il est une dame qui marque cette ?poque par son talent et son charme?: Rina Ketty. Dans le tango La madone aux fleurs (1936), la chanteuse d?origine italienne ?voque Florence et la tentation de l?Arno pour ??Nita, l?humble Madone aux fleurs??. D?Italie encore vient la chanson Tornerai. Traduite en fran?ais et cr??e en 1938 au Lapin Agile, elle devient un succ?s maintes fois repris?: J?attendrai. La m?me ann?e, sourde aux ?chos dramatiques de la guerre civile, Rina Ketty chante une Espagne et des se?oritas de carte postale dans un autre titre appel?, sur un rythme de paso-doble, ? conna?tre un ?norme succ?s?: Sombreros et mantilles. Qui n?a pas en t?te son refrain, peupl? ??de fandangos et s?guedilles????

 

Durant cette d?cennie, Fr?hel ne s?est pas limit?e ? ses seules prestations cin?matographiques. Elle a aussi enregistr? de nombreuses chansons. Parmi celles-ci, Tel qu?il est (1936), ou la confidence?sur un air de tango?: ??Je suis chip?e pour la pomme d?un vrai tordu mal balanc???. L?ann?e suivante, dansSur la commode, chanson cr??e dans la revue V?la le travail, Jeanne Aubert fait allusion aux cong?s pay?s, mais refuse la d?pense?: ??Pour ?viter les frais, tout en suivant la mode, chez moi je prends le frais, le cul sur la commode??.

 

Retour ? 1933. Cette ann?e-l?, la grande Mistinguett se produit dans Les Folies en Folie o? elle confie ??On dit que j?ai la voix qui tra?ne, (…) que j?montre mes gambettes, (…), que je n?ai que trois notes…?? avant d?ajouter?: C?est vrai. L?immense artiste Berthe Sylva (cf. Des roses blanches pour… Berthe Sylva) n?est pas en reste. En 1935, elle enregistre ce que l?on appelle un???tube?? depuis les ann?es 60?: On n?a pas tous les jours 20 ansou l?histoire de l?anniversaire de Marinette dans le milieu des ??trottins, petites mains et premi?res??. En 1937, on la retrouve dans un r?pertoire plus leste avec Le joli fusil***?: ??ce fusil ? deux coups, ma m?re, ?tait un merveilleux objet, que lui avait achet? mon p?re, ? sa naissance, ? c?qu?il para?t.??

 

Dans un contexte de crise, la France et l?Angleterre r?affirment la ??pr?f?rence imp?riale?? au libre-?change. Comme pour illustrer ce regain d?int?r?t pour les territoires lointains, se tient ? Paris l?Exposition Coloniale de1931. Jos?phine Baker chante, sur un air de fox-trot, J?ai deux amours (1930) tandis que R?da Caire nous compte l?histoire d?un ??petit n?gro?? joueur de banjo dans Un soir ? La Havane** (1931). Les ??N?gres??, ? l?image du c?l?bre tirailleur s?n?galais de Banania, sont ? l?honneur durant ces ann?es-l?. Ils le resteront jusqu?? l?Exposition Universelle de 1937. Entretemps, le Tout-Paris des intellectuels et des artistes germanopratins aura fr?quent? le fameux Bal Colonial (cf. Quel avenir pour le ??Bal N?gre????) o? se produit l?Orchestre Colonial d?Alexandre Stellio et Ernest L?ard?e. Une formation que l?on peut ?couter dans la survitamin?e biguine Ah si par??!, enregistr?e par L?ona Gabriel en 1930.

 

La note finale reviendra ? Maurice Chevalier qui, dans la revue Paris London chante en d?cembre 1939, sur un air de valse musette, les amours d?une demoiselle ??en robe blanche?? et d?un gar?on v?tu d?un ??knickerbocker ? carreaux?? dans ?a s?est pass? un dimanche. Ambiance caboulot, belote et petits g?teaux, ??un dimanche au bord de l?eau??. Ambiance de paix dans un pays en guerre. La Dr?le de guerre, le calme avant la temp?te, avant cette ??pluie de fer, de feu, d?acier, de sang***?? qui va s?abattre sur les villes et sur les hommes, qui va tuer, mutiler, multiplier les veuves et les orphelins. ??Quelle connerie, la guerre?!***??

 

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*?Pas de lien vers Le joli fusil, mais on peut l?entendre sur Deezer.

 

** Pas de lien vers la cr?ation de R?da Caire, mais il est possible d?entendre sur Deezer une superbe version de Un soir ? La Havane interpr?t?e en duo par Berthe Sylva et Fred Gouin.

 

***?Barbara, de Jacques Pr?vert.

 

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