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Big Brother est là

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Antoine Lefébure
L’Affaire Snowden, Comment les États-Unis espionnent le monde
Paris, Éditions La Découverte, 2014, 275 p.

(Recherche faite par DOMINIQUE BOISVERT) :

Un an après les premières révélations sur l’espionnage électronique massif que mène la National Security Agency (NSA) partout dans le monde, « l’Affaire Snowden » continue de faire des vagues. Et le remarquable livre d’Antoine Lefébure permet de dépasser l’anecdote et l’indignation pour en comprendre tous les enjeux.

Lefébure est un observateur particulièrement qualifié pour mener l’enquête et vulgariser ses résultats : depuis trente ans, il travaille sur les systèmes d’information et leurs conséquences pour la société. Créateur de la revue Interférences consacrée au contrôle de l’information par l’État, puis des premières « radios libres » en France, il joint ensuite le groupe Havas dont il développe les nouvelles technologies, banques de données, etc., avant de créer sa propre société d’études et de conseil qui s’intéresse aux questions de téléachat, de guerre électronique ou de dépôt légal de l’audiovisuel. Quand éclate l’affaire Snowden, le « scoop » est suffisamment capital pour le convaincre de quitter sa retraite et de se consacrer, toutes affaires cessantes, à la rédaction de ce livre : comme si toute sa vie professionnelle trouvait là son aboutissement.

L’auteur est méthodique. Il consacre sa première partie à « Edward Snowden, l’homme de l’ombre qui voulait éclairer le monde ». On y découvre que Snowden est tout sauf une tête brûlée en mal de publicité. De son parcours scolaire et professionnel à sa décision de faire connaître l’ampleur des activités illégales que mène son pays, en passant par les aventures rocambolesques qui ont accompagné la divulgation publique des premières révélations, on suit Snowden jusque dans son exil forcé en Russie et dans la traque systématique dont il est l’objet de la part des États-Unis. D’ailleurs, le juriste et journaliste Glenn Greenwald, qui a été son principal allié pour faire connaître au monde l’ampleur de cette surveillance électronique, vient lui aussi de publier l’histoire de cette éprouvante bataille dans son livre Nulle part où se cacher (J.C Lattès, 2014, 280 p.)

Mais l’intérêt particulier du livre de Lefébure réside dans sa seconde et sa troisième partie. D’abord ce qu’est la NSA, comme « empire du secret au cœur de la mondialisation » : l’auteur retrace l’histoire de celle-ci, qui remonte à 1952, et son développement tentaculaire bien avant les événements du 11 septembre 2001. Puis il montre, documents à l’appui, comment le 11 septembre a servi d’occasion pour pousser la surveillance partout sur la planète jusque dans nos moindres faits et gestes (l’ambition orwellienne de Big Brother). Et il démontre le rôle d’allié essentiel que n’ont cessé de jouer, depuis la dernière Grande Guerre, les services secrets britanniques : dès 1947, le GCHQ (Government Communications Headquarters) travaillera étroitement de concert avec les Américains, puis avec la NSA.

Dans sa troisième partie, l’auteur s’attarde à étudier « la folie de la surveillance électronique », particulièrement depuis le 11 septembre. Non seulement en montrant la privatisation graduelle de l’espionnage d’État ou le projet fou du stockage de l’Internet mondial, mais aussi la précarisation de la sécurité que cela entraîne pour tous les usagers d’Internet. Il consacre ensuite un chapitre à la cyberguerre menée par la NSA, un autre à l’équivalent français de la NSA, avant de consacrer ses trois derniers chapitres à trois enjeux majeurs soulevés par l’Affaire Snowden : le phénomène des « lanceurs d’alerte » (traîtres ou héros?), celui du journalisme d’enquête en matière de sécurité (qu’on cherche de plus en plus à criminaliser, à partir de l’exemple de Glenn Greenwald) et finalement, celui de l’équilibre complexe entre sécurité nationale et libertés individuelles.

Lefébure conclut que l’Affaire Snowden, loin d’être une fuite médiatique spectaculaire comme une autre, provoque un véritable « ébranlement planétaire ». Et pour citer un ancien officier de renseignement américain, « Sur une échelle de dégâts de un à dix, nous sommes à douze »!

(Publié dans Relations no 774, octobre 2014, pp.44-45)

 

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