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Au bout du p?trole, l’impasse

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P.U. – T?t dans votre livre vous soulevez le probl?me de cr?dibilit? des chiffres officiels li?s ? l’?tat des r?serves mondiales de p?trole. Pourquoi ces donn?es posent-elles probl?me ?

N.M. – Les donn?es g?ologiques li?es ? l’?tat des r?serves officielles de p?troles dans le monde sont souvent des secrets d’?tat. Au Qu?bec, pour faire un parall?le, il est impossible de savoir combien il reste d’eau dans les barrages d’Hydro-Qu?bec. Ces informations ont une grande importance ?conomique. Sur la sc?ne internationale, il est tout ? fait possible qu’un pays puisse avoir des taux d’int?r?t plus avantageux sur ses pr?ts si l’on croit que ses r?serves ?nerg?tiques sont abondantes et qu’elles pourront g?n?rer de bons revenus sur une longue p?riode. Surestimer la quantit? des r?serves est donc financi?rement rentable ? court et moyen terme.

Cette surestimation avantage aussi les patrons et actionnaires des industries qui exploitent les gisements. Les capitaux sont moins volatiles lorsqu’on croit que les perspectives ? long terme garantissent nos investissements…

P.U. – Malgr? les biais des chiffres officiels, peut-on quand m?me savoir pour combien de d?cennies il restera du p?trole dans le monde ?

N.M. – La vraie question n’est pas de savoir quand la derni?re goutte aura ?t? puis?e. Nous ne serons jamais vraiment ? sec. La r?alit? est que les puits les plus faciles d’acc?s et o? le pompage exige peu d’efforts, comme en Arabie Saoudite o? on le trouve sous forme liquide, sont de plus en plus rares et vieillissants. On doit donc se tourner de plus en plus vers d’autres gisements beaucoup plus difficiles ? exploiter – comme les sables bitumineux.

Cette nouvelle r?alit? complexifie les d?fis de l’industrie puisqu’il faudra toujours plus d’?nergie pour maintenir le niveau de production. Ajoutez ? cela la hausse irr?versible de la demande mondiale et vous vous retrouvez avec une augmentation des prix garantie.

La question n’est donc pas de savoir quand le p?trole aura disparu. Il sera hors de prix bien avant qu’il disparaisse g?ologiquement.

P.U. – Derni?rement, dans un de vos articles, vous vous en preniez ? l’engouement populaire et politique envers la voiture ?lectrique. Le titre de votre article ?tait assez tranchant : Voiture ?lectrique – toujours un mythe (Le Devoir, 17 juin). Pourquoi la voiture ?lectrique est-elle toujours un mythe ?

N.M. – C’est un mythe parce que nous ne poss?dons pas la technologie aujourd’hui pour que des voitures dot?es d’une autonomie de 300 kilom?tres – tout en permettant une conduite ? 100 kilom?tres-heure – puissent ?tre vendues ? prix abordable.

Le probl?me est que nous ne pouvons pas faire les piles appropri?es. Historiquement la pile n’est pas une nouvelle technologie. On en utilise depuis 200 ans. Plus une technologie est vieille plus il est difficile de faire des sauf en avant important. On ne peut pas fabriquer de voiture tout ?lectrique qui r?ponde aux besoins d’aujourd’hui. La voiture hybride est la meilleure alternative. Mais m?me la Volt de GM qui a une autonomie de 80 kilom?tres en mode ?lectrique (qu’on nous la promet pour dans deux ans) n’est pas une alternative universelle. On estimait leur prix de vente ? 30 000$ mais on parle maintenant 40 000$ ou 50 000 $ ; pas de quoi pouvoir remplacer le parc automobile en peu de temps !

P.U. – L’Occident n’en est pas ? sa premi?re crise p?troli?re. Qu’est-ce qui distingue les crises des ann?es 70 ? la crise p?troli?re d’aujourd’hui ?

N.M. – Les crises p?troli?res de 1973 et de 1979-80 ?taient essentiellement politiques. Elles d?coulaient de conflits g?opolitiques, mais aussi des tensions entre pays producteurs et consommateurs. Les pays arabes producteurs de p?trole ?taient tr?s insatisfaits du prix du p?trole qui n’?tait pas avantageux pour eux. Lors qu’on examine ces crises avec du recul, on constate que les explosions de prix qui ont survenues ne se sont pas prolong?es sur de longues p?riodes ; contrairement ? ce qu’on observe de nos jours.

Aujourd’hui, certains conflits persistent dans les r?gions ressources, mais cela n’explique pas comment le prix du baril puisse rester aussi ?lev? pendant autant de temps. La hausse des prix du baril est avant tout attribuable au d?s?quilibre entre l’offre et la demande. Les prix d’aujourd’hui sont essentiellement attribuables ? une crise de production malgr? que celle-ci roule ? plein r?gime dans presque tous les pays. Depuis trois ans, la production mondiale stagne ? 3,9 milliards de tonnes de p?trole par ann?e. Voil? en quoi la situation est fonci?rement diff?rente d’avec celle des ann?es 1970.

P.U. – Mais les progr?s technologiques qu’on observe partout dans le monde pour extraire plus de p?trole ne pourraient-ils pas donner un second souffle ? la production ?

N.M. – Beaucoup de progr?s ont d?j? ?t? faits. On peut d?sormais puiser 35 % du p?trole qui se trouve dans un puits alors que l’efficacit? du pompage n’?tait que de 22 % dans les ann?es 80. Mais cette am?lioration de l’exploitation ne pourra conna?tre le m?me rythme. On ne peut esp?rer r?p?ter cette am?lioration dans un m?me laps de temps. Les progr?s technologiques se poursuivront, mais les gains de productivit? n’auront pas la m?me ampleur qu’auparavant.

La technologie peut ?galement nous permettre d’aller chercher du p?trole l? o? on osait ? peine l’imaginer jadis. Derni?rement, on a annonc? l’ambition d’extraire des ressources au large du Br?sil, ? 250 kilom?tres des c?tes, ? 11 kilom?tres sous l’eau et ? plusieurs kilom?tres sous des couches de sels. On a donc pour ambition de creuser ? une profondeur qui est plus grande que la hauteur du mont Everest ! La technologie pourra peut-?tre permettre d’acc?der ? ce genre de r?serves, mais le prix du p?trole puis? sera d?fini en cons?quence de l’effort investi pour l’obtenir…

P.U. – Le pic d’Hubbert est une th?orie qu’on entend de plus en plus souvent depuis quelques ann?es. A-t-elle ?t? confirm?e ?

N.M. – Cette th?orie est le fruit du travail d’un g?ologue Marion King Hubbert (1903-1989) qui avait fait des pr?dictions sur l’?tat des r?serves de p?trole aux ?tats-Unis et dans le monde. Dans les ann?es 1950, Hubbert avait pr?dit que le z?nith de la production de p?trole aux ?tats-Unis serait atteint en 1970. Au niveau du p?trole continental (en excluant l’Alaska), Hubbert a vu juste puisque les ?tats-Unis produisent aujourd’hui 60 % de ce qu’ils produisaient il y a 38 ans.

L? o? Hubbert n’a pas tout ? fait r?ussi sa pr?diction, c’est concernant le pic de production mondial qui en 1968, pr?disait-il, serait atteint aux environs de l’an 2000 ; alors qu’on estime aujourd’hui que le pic devrait plut?t ?tre atteint aux alentours de 2008-2011. L’explication de l’?cart entre les deux dates est qu’Hubbert n’avait pas pr?dit les deux crises des ann?es 70 qui ont entra?n? une chute significative de 15 % ? 20 % de la consommation de p?trole dans le monde jusqu’au milieu des ann?es 80.

Mais, outre les dates, la th?orie du pic d’Hubbert est ind?niable : lors de l’exploitation d’une ressource non renouvelable comme le p?trole, il est certain que la production ne pourra jamais conna?tre une hausse permanente. Elle finira par d?cro?tre, in?vitablement. C’est ce qui sur le point d’arriver, si ce n’est pas d?j? le cas…

P.U. – Dans votre livre vous soulevez l’ironie li?e au fait qu’en 150 ans l’humanit? aura r?ussi ? br?ler une ressource que la nature aura pris 100 millions d’ann?es ? g?n?rer…

N.M. – Oui, cette ironie est d’autant plus aberrante lorsqu’on la traduit en termes de production par baril. Depuis 100 millions d’ann?es, au total, la Terre a produit 2 barils de p?trole ? l’heure. Aujourd’hui nous en consommons 30 milliards par an, ou, plus de 80 millions de barils par jour. Il faut donc le dire, le p?trole se renouvelle dans la nature, mais il ne faut pas compter l?-dessus pour subvenir ? nos besoins !

P.U. – Qu’aurait ?t? le monde d’aujourd’hui sans l’existence de cette ressource ?

N.M. – Tout le XXe si?cle est bas? sur le p?trole. La plupart d’entre nous sont trop jeunes pour le r?aliser, mais quand les plastiques ont fait leur apparition dans les ann?es 30 ; on a assist? ? une v?ritable r?volution. Il n’?tait d?sormais plus n?cessaire de requ?rir ? des os, des cornes, du bois et des pierres pour nos besoins quotidiens. Le monde industriel n’aurait jamais pu se rendre o? il est aujourd’hui sans d?vaster encore plus la plan?te comparativement ? ce que l’on fait aujourd’hui. Les plastiques ont donc permis d’?pargner consid?rablement plusieurs autres ressources naturelles essentielles ? notre mode de vie.

P.U. – Durant la Deuxi?me Guerre mondiale, les Allemands utilisaient une technique de liqu?faction du charbon pour produire du p?trole. Consid?rant l’abondance des r?serves de charbon dans le monde, ne pourrait-on pas envisager cette vieille m?thode pour obtenir du p?trole pendant encore longtemps ?

N.M. – Certainement. Le proc?d? de liqu?faction du charbon a remport? le prix Nobel de chimie en 1931. On sait que ?a fonctionne. Pr?sentement, aux ?tats-Unis, 80 % du budget accord? aux nouvelles ?nergies est destin? aux travaux sur le charbon. Les ?tats-Unis d?tiennent d’?normes r?serves de charbon et ils y consacrent des efforts consid?rables, entre autres pour d?velopper des centrales thermiques propres, sans ?mission, et aussi pour liqu?fier ce combustible. Il y a de l’espoir en la mati?re. Mais ce processus n’est pas tr?s efficace et il pollue beaucoup. Son efficacit? ?nerg?tique est de 50 % ; ce qui signifie qu’il faut une demi-unit? d’?nergie pour en produire une issue de la liqu?faction du charbon. Bref, le p?trole de demain qui pourrait provenir de ce proc?d? sera beaucoup plus cher que celui d’aujourd’hui. L’?ge d’or du p?trole est derri?re nous.

P.U. – Dans votre livre, vous dites que la soif grandissante de p?trole de la Chine l’entra?ne ? entretenir des relations douteuses avec des pas parias…

N.M. – La Chine n’a essentiellement pas de p?trole sur son territoire. Et comme elle est un joueur qui est arriv? tardivement dans sur le march? mondial des ressources p?trolif?res, elle n’a pu opter que pour les partenaires dont personne ne voulait. C’est ce genre de lien d’affaire pour du p?trole qui explique pourquoi la Chine a soutenu le Soudan de mani?re syst?matique depuis plusieurs ann?es.

P.U. – Dans votre livre vous ?tes assez dure envers la politique canadienne de l’?nergie. Que lui reprochez-vous au juste ?

N.M. – Si vous voulez que je parle de la politique canadienne de l’?nergie, je serai tr?s bref parce qu’il n’y en a pas. Le Canada est le seul pays producteur et exportateur de p?trole au monde qui soit d?pourvu de politique ?nerg?tique. Pour faire une comparaison, la politique am?ricaine de l’?nergie date de 1890. D?s cette ?poque les ?tats-Unis – qui produisaient d?j? du p?trole ? l’?poque – ont mis de c?t? d’?normes r?serves de k?rog?ne ? fin de se garantir des r?serves ? tr?s long terme. Ces r?serves n’ont toujours pas ?t? exploit?es aujourd’hui. Tous les pays producteurs de p?trole tiennent ? avoir le contr?le sur leurs ressources de p?trole. Pas nous.

La politique ?nerg?tique du Canada en mati?re de p?trole est d?finie par l’AL?NA. Dans ce Trait?, on retrouve une clause qui oblige le Canada ? consid?rer les besoins am?ricains dans la m?me mesure que ses propres besoins. Ceci signifie que dans le cas o? surviendrait une crise ?nerg?tique au Canada, il serait impossible de statuer que la production canadienne de p?trole irait prioritairement aux Canadiens…

P.U. – C’est ce qui vous fait dire que le « Canada ne peut pas continuer cette politique de mauviette. »

N.M. – Oui. M?me le Mexique, qui n’est pas un pays aussi influent que le Canada, a refus? de signer cette clause. Les Mexicains, qu’on ne peut qualifier d’ultraprotectionnistes ? l’endroit des ?tats-Unis, ont compris depuis longtemps que le p?trole ?tait une question nationale. Aujourd’hui, le Canada n’a aucun contr?le sur son p?trole.

P.U. – C’est cette r?alit? qui fait que les provinces de l’est du Canada sont contraintes d’importer leur p?trole d’outre-mer plut?t que de s’approvisionner directement des ressources albertaines ?

N.M. – Oui. Le Canada produit 150 millions de tonnes de p?trole par ann?e. On en exporte 100 millions et on en consomme 100 millions. On doit donc importer 50 millions de tonnes pour fournir l’Est du pays. On l’importe de la Mer du Nord, de l’Alg?rie et du Moyen-Orient. 99,9 % du p?trole qu’on exporte se dirige vers les ?tats-Unis ; 0,1 % se destinent aux Cara?bes.

La clause ?nerg?tique de l’ALENA est munie d’un effet de cliquet. Si on augmente la proportion de la production ? destination des ?tats-Unis ? hauteur, par exemple, de 65 %, il n’est plus possible par la suite d’exporter moins que cette proportion de notre production. Cette disposition l?gale est donc perverse pour l’est du pays, puisque si elle augmente ses importations venant d’ailleurs, le pourcentage d’exportation vers les ?UA augmentera et il ne sera plus possible de retourner au niveau d’avant – un vrai cliquet. La belle affaire.

P.U. – Malgr? tout, le Canada ne tire-t-il pas de bons revenus des droits d’exploitations pour son p?trole ?

N.M. – Il en tire de bons revenus. Le tiers du budget de l’Alberta d?coule des redevances sur l’exploitation du p?trole. Mais, lorsqu’on compare les b?n?fices que les Albertains en tirent par rapport ? d’autres, on r?alise qu’ils font un v?ritable cadeau ? l’industrie. Pour comparer, l’Alaska exige 11,7 $ en droits pour chaque baril, la Norv?ge 14 $ et l’Alberta 4,31 $.

Puisque les richesses du sous-sol sont de nature provinciale, les droits d’exploitation du p?trole ne profitent pas ? tous les Canadiens. L’insolence frappe surtout quand on apprend que l’industrie p?troli?re continue de recevoir des subventions. En 2002, le gouvernement f?d?ral offrait encore 1,5 milliard de subventions ? l’industrie p?troli?re du Canada. Le taux d’imposition a de quoi faire sursauter. Proportionnellement, une compagnie p?troli?re paie moins d’imp?ts au Canada qu’une banque ou m?me qu’un d?panneur…

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