Accueil / A C T U A L I T É / A propos de la grève* algérienne des magistrats

A propos de la grève* algérienne des magistrats

1- Illégalité incontestable et paradoxe d’exception.

Si on réussit à se mettre dans la tête de celui qui observe assidûment la scène algérienne telle qu’elle se décline depuis l’incontournable marche du 22 février 2019, il est fort probable que les événements les plus marquants et les plus significatifs de ladite scène ne puissent plus apparaître sans contenir la grève que le Syndicat National de la Magistrature (SNM) a lancée il y a quelques semaines, et ce, pour un certain nombre de raisons dont voici deux comptant parmi les plus importantes :

D’abord, nous sommes en présence d’une illégalité sans phrase : La grève en question est contraire à ce que la Loi édicte en la matière, et elle l’est on ne peut plus radicalement étant donné qu’elle ne l’est pas au sens où les grévistes n’auraient pas respecté les conditions requises pour un déclenchement légal de leur mouvement –fait plus ou moins assez courant dans la pratique syndicale, de par le monde – mais au sens où la grève est purement et simplement interdite aux magistrats. Il en est ainsi au vu de l’article 12 de la loi portant statut particulier du magistrat.

Ensuite, nous sommes en face d’un paradoxe d’exception : D’une part, ainsi que la chose vient d’être relevée, cette grève est une incontestable violation de la loi ; d’autre part, avec toute la force de l’évidence, les grévistes en question représentent, avant toute chose et pour l’exprimer à la façon du baron de Montesquieu, la bouche qui exprime la parole de la loi. Ceci signifie, d’une façon ou d’une autre, que le cas le plus singulier et le plus problématique, en considérant une transgression donnée d’une norme juridique donnée, est celui où l’auteur est un magistrat. Ajoutons que la situation est d’autant plus inédite que le syndicat national avait appelé à une grève générale et illimitée et que cet appel fut suivi d’une façon exceptionnellement écrasante.

Maintenant, même si on décide de faire abstraction de ces deux caractéristiques, illégalité et paradoxe confondus, il reste que par rapport à ce qui en découle pour le pays et pour les citoyens qui l’occupent, une grève des magistrats est beaucoup plus proche d’une grève de la police ou des militaires que d’une grève, par exemple, dans l’éducation nationale. La difficulté, incontestablement, est qu’une grève dans la défense nationale ou dans la sûreté nationale a toutes les « chances » d’être extraordinairement plus lourde, par ses conséquences, qu’une grève des enseignants. En comparaison, cette dernière a tous les risques de n’être regardée qu’en tant que fait divers. Pour en avoir le cœur net, on peut faire l’effort d’imaginer que les militaires ou les policiers entrent dans une grève générale et illimitée. On pourrait se compléter en soutenant que ce genre de grève est d’autant plus à bannir …qu’on parle d’un pays dans lequel une ministre de l’un des mandats présidentiels les plus historiques de toute l’histoire universelle de la République –en l’occurrence : le quinquennat presque entièrement dédié à Saïd Bouteflika- a demandé à interdire ce moyen de protestation syndicale (y compris) pour les enseignants.

2- L’indépendance de la justice, comme raison.

Partant de ce qui vient d’être écrit, dont cette illégalité incontestable et ce paradoxe d’exception qui en accentue la radicalité, doit-on nécessairement en tirer qu’agir selon la raison ne saurait qu’ordonner de ne pas se solidariser avec la litigieuse grève ? Y répondre par l’affirmatif sans phrase, à notre humble sens, reviendrait à commettre une erreur qui, dans le plus heureux des cas, serait le produit d’un simplisme naïvement brandi. Le fait général est que la désobéissance n’est pas sans contenir une forme qui relève d’une problématique ne comptant pas parmi les plus simples à conceptualiser.

Soyons plus explicite. Le fait premier est que commettre une illégalité peut être, dans certaines situations et si certaines conditions sont remplies, productif de positivités …et, mieux encore, d’utilité publique incontestable. Il en est ainsi d’autant plus que dans le cas qui nous préoccupe, l’auteur est tout un collectif, lequel, de surcroît, est réparti sur tout le territoire national –une situation quantitative qui, qualitativement, nous situe bien loin du cas où le « coupable » se réduirait à un individu, voire à quelques individus. Nier une telle éventualité risquerait de témoigner d’une apologie de l’impertinence.

Le second fait est que l’actuel Président du SNM a déclaré en plein milieu du mouvement de protestation : « Nous savons que la grève est illégale. Nous avons mené un mouvement de protestation contre un fait accompli. Le mouvement dans les rangs des magistrats n’est pas la principale revendication. C’est la goutte qui a fait déborder le vase ». Plus concrètement, si Monsieur Mabrouk Issaad est sincère, et nous nous interdisons d’affirmer qu’il ne l’est pas, et si, par ailleurs, nous avons bien saisi l’implicite derrière l’explicite, ou le non-dit derrière le dit, alors il ne nous restera plus qu’à conclure de la façon qui suit : Les magistrats algériens ont observé une grève, et la seule de toute leur histoire, dans laquelle la défense des intérêts de leur corporation -en l’occurrence, la réaction au gigantesque mouvement décidé par le Ministre de tutelle- ne représente que la goutte qui a fait déborder le vase, et ce dernier n’a débordé qu’après avoir été trop empli par tous les coups de massue portés au principe de l’indépendance du Juge.

S’il en est ainsi, il ne nous restera plus alors, pour l’essentiel, qu’à saluer les grévistes et leur syndicat. Mieux encore, le devoir citoyen devrait nous dicter de leur rendre le plus vibrant des hommages. Toutefois, pour ce faire, il faudrait qu’il en soit vraiment ainsi !

Notes
*: Il est inutile de préciser « la dernière » étant donné qu’il n’y en a eu aucune autre.

 

Remaoun

Commentaires

commentaires

A propos de remaoun mourad

avatar

Check Also

Le commerce préhistorique (6)

Naissance des cités sumériennes. Le premier « Puissant » à venir s’installer à Sumer fut EN.KI. Il ...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.