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? C?est en parlant haut qu?on devient haut-parleur ! ?

NDLR: Article paru en juin 2010

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? Mieux vaut ?tre actif aujourd?hui que radioactif demain ! ? ? Aimez-vous les uns sur les autres ! ? ? Des trottoirs, pas des crottoirs ! ? ? l??vidence, le ? cyclodidacte ? Aguigui Mouna, militant convaincu de la ? v?lorution ? et antimilitariste visc?ral, avait le sens de la formule. Petit rappel historique pour ceux qui n?ont pas connu ce trublion anarcho-utopiste, cet indign? permanent, ce tribun des rues et des restos-U dont la m?moire reste bien vivante au c?ur du Quartier Latin.

Bien avant de devenir Aguigui Mouna, le Savoyard Andr? Dupont (son v?ritable nom) est n? le 1er octobre 1911 de mani?re tr?s conventionnelle sous la forme d?une petite chose rose et braillarde dans une pauvre ferme de Meythet tenue par son p?re, ?galement ouvrier et fossoyeur du village.

Ni son milieu, ni son ?ducation ne pr?disposaient le jeune Andr? ? un destin original. Son p?re vivant, il e?t ?t? destin? ? l?une des usines qui surgissaient dans l?agglom?ration d?Annecy en ce premier quart du 20e si?cle. Le sort en d?cida autrement : tel le ? pauvre Martin ? de Brassens, Andr? Dupond-p?re se coucha ? certes involontairement ? dans la fosse qu?il venait de creuser et s?y endormit de sa belle mort. Enfin presque : je dois ? la v?rit? de pr?ciser qu?il fut extirp? encore vivant de son humide gangue de terre mais pris d?une belle et fatale congestion pulmonaire.

Uniforme, communisme et bouillabaisse

Ad?la?de Dupond suit son mari un an apr?s. Devenu orphelin ? 8 ans, Andr? Dupond-fils est recueilli par une tante d?Annecy. ? 13 ans, il devient ouvrier et va de job en job, de plus en plus ?c?ur? par la condition ouvri?re et les t?ches ? d?biles ?. ? 17 ans, il s?engage dans la marine. Affect? ? Brest sur le navire-?cole Montcalm, il voit d?un ?il frustr? ses copains lui conter les d?lices de la rue de Siam qu?il n?a, au d?but, pas les moyens de s?offrir. Apr?s quelques avatars et de menues amourettes locales, Andr? prend enfin le large : il d?couvre les c?tes d?Afrique et les plages ?gyptiennes, mais… consign? ? bord par ses nombreuses incartades. Il quitte sans regrets la marine en 1933 ? la fin de son contrat.

Suit alors, entre Marseille et Nice, un parcours chaotique jalonn? de jobs dans des h?tels, des restaurants ou des bo?tes de nuit. En dehors du boulot, seuls comptent alors pour Andr? le rugby et les filles. Jusqu?? l?arriv?e de Mimi qu?il finit par ?pouser le 5 juillet 1939. Le 3 septembre, c?est la d?claration de guerre et Andr? est parmi les premiers mobilis?s. Rendu ? la vie civile par l?armistice de juin 1940, Andr? quitte l?uniforme d?go?t? de l?arm?e et du comportement des grad?s.

Il retrouve Mimi et sa vie d?avant. Jusqu?au jour o?, lass? d?exercer des ? boulots de larbin ?, il reprend avec un ami un petit restaurant ? Paris qu?il d?nomme Chez Dupond avant de virer Mimi dont il d?couvre qu?elle le cocufie. Mimi est remplac?e par la fille d?un communiste, Riri, une Antiboise par chance pas antibaise. Tous deux adh?rent au PC le jour de la lib?ration de Paris, furieux de ne voir aucun drapeau sovi?tique. D?s lors, Andr? vend l?Humanit?, lit Marx et suit les cours de l?Universit? nouvelle d?Henri Wallon et Roger Garaudy.

Suit une s?rie d??v?nements anecdotiques savoureux o? le militantisme d?Andr? souffre quelque peu de son go?t pour le vin et pour les femmes. Retour ? Antibes o? le couple g?re, ? sa mani?re, la pension de famille Lou Pajeu, Survient alors un m?morable pugilat entre Riri et Andr? sur fond de bouillabaisse. Aux coups de louche puis au lancer de soupi?re de la dame r?pondent les torgnoles du militant. Riri est hospitalis?e et la section locale du PC atterr?e par cette publicit? n?gative. Andr? est exclu du PC par des camarades qui lui reprochent en outre son manque de respect pour Staline.

? bas le caca, le pipi, le caca-pipi-talisme !

C?est alors qu?un jour de 1951, un peintre argentin farfelu et r?solument libertaire, franchit les portes du bar et professe son rejet des r?gles et des carcans sociaux. Pour Andr?, d?prim? par les ?checs de sa vie, c?est la r?v?lation. Andr? Dupond n?est qu?une chrysalide ; elle s?ouvre au c?ur de l?hiver pour donner naissance ? Aguigui Mouna.

Table bancale pour symboliser l??tat du monde, patron fada, discours iconoclastes, Lou Pajeu devient une adresse incontournable de la vie antiboise. Au contact de sa nouvelle client?le, et notamment du po?te Jacques Pr?vert, Mouna d?couvre, comme l??crit Anne Gallois, qu?? il est tout ? la fois dada?ste, surr?aliste et existentialiste ? ! La presse locale va m?me jusqu?? surnommer Aguigui ? le Patachou d?Antibes ?. C?en est trop pour Riri, d?pass?e par cette m?tamorphose. Trop ?galement pour notre n?o-philosophe, qui a besoin d?air et lorgne avec r?probation sur la surcharge pond?rale de sa ma?tresse. Mouna repart pour la capitale.

Il y reprend la gestion d?un restaurant de la rue de Louvois dont il veut faire un club d?aguiguistes : Les amis de la vie. Sans se d?monter il sollicite le parrainage d?Einstein qui enseigne alors ? Princeton (USA). Le savant accepte par courrier. Son c?l?bre portrait, la langue pendante, est accroch? au mur du restaurant ? c?te de celui d?Eisenhower rongeant un os, le tout l?gend? ? L?homme d?esprit et la b?te ?. ? la m?me ?poque Mouna commence ses incursions dans le quartier Saint-Germain-des-Pr?s o?, juch? sur un pi?destal, il harangue les passants et d?nonce la presse ? caca-pipi-taliste ? et la guerre d?Indochine.

Ce qui devait forc?ment arriver survient en 1955 : 12 jours de prison pour outrages ? agents r?p?t?s. ? sa sortie de Fresnes, une surprise attend Mouna : Carmen, sa nouvelle compagne, est partie avec la caisse. Qu?? cela ne tienne, Aguigui a d?couvert Ghandi. S?duit par le grand homme, il devient r?solument non-violent. Non violent mais ruin?.

Suit une nouvelle p?riode m?ridionale qui voit Mouna, le visage dot? d?une demi-barbe, sillonner le pays en compagnie d?une ?nesse parfois culott?e d?un seyant costume de bain. Notre homme se produit m?me dans une corrida-crochet sous les yeux de Picasso avant d??tre renvers? par un peu complaisant taureau. Ses provocations lui valent une nouvelle condamnation ? un mois de prison pour outrages et r?bellion ? un commissaire rancunier. Faute de quartier p?nitentiaire asinien, Aguigui c?de son ?nesse au prince Ali khan.

1960 le voit beaucoup militer contre la guerre en Alg?rie au sein de l?Arm?e de la Paix. Mouna voyage ?galement au Moyen-Orient et en Italie o? il tente, durant les Jeux Olympiques de Rome, de s?introduire sous les acclamations des beatniks, dans le village des athl?tes f?minines. Cela lui vaut les acclamations des marginaux et 20 jours dans les prisons italiennes !

Les temps sont durs, votez Mou !

1965. Mouna est devenu, dit Anne Gallois, ? le bouffon attitr? du Quartier Latin ?. Le b?ret orn? de m?dailles, la poitrine couverte de d?corations burlesques, il sillonne les rues avec son triporteur. Je fais sa connaissance un soir de d?cembre devant la fontaine Saint-Michel alors que, la langue un tantinet alourdie par le jaja, il harangue les passants et vend Mouna Fr?res, le journal qu?il a cr?? trois ans plus t?t. Je le reverrai fr?quemment par la suite.

Puis vient 1968. Mouna s?oppose frontalement ? Cohn-Bendit qui le traite comme un simple bouffon. Surtout depuis ce soir de mai o? notre militant de l?absurde surgit dans le no man?s land qui s?pare ?tudiants et CRS avant l?affrontement et offre un bouquet de fleurs aux uns et aux autres en signe d?apaisement. Sans succ?s : accus? d??uvrer pour la bourgeoisie, il est rejet? par les ?tudiants sous l??il impassible des policiers.

Aguigui retourne ? son triporteur et ? ses harangues jusqu?au jour o? l?abb? Delfieux, aum?nier de la Sorbonne, lui sugg?re de se pr?senter aux l?gislatives. Pourquoi pas ne pas reprendre le flambeau laiss? nagu?re par Duconnaud ? Banco : Mouna devient le candidat du MOU (Mouvement Ondulatoire Unifi?) et fait campagne sous ce slogan ? Les temps sont durs, votez MOU ! ? Il r?colte 142 voix face au ministre gaulliste Ren? Capitant.

Mouna se repr?sente en 1978 sous l??tiquette du PMU (Parti Mondialiste Universaliste). Mais c?est en 1988 qu?il obtient son meilleur r?sultat avec 1291 voix contre Jean Tib?ri, adversaire auquel il prendra encore 722 voix en 1993.

Aguigui Mouna d?c?de le 8 mai 1999, quelques ann?es apr?s avoir ?t? fait chevalier des Arts et des Lettres par Jack Lang. Il est membre, entre autres, de SOS Racisme, du MRAP, de la Ligue des Droits de l?Homme et de Greenpeace. Bref, c?est un citoyen du monde, ami de l?abb? Pierre et de Th?odore Monod, mais aussi de Cavanna et de Cabu, qui meurt. Un po?te de l?utopie, un combattant de l?absurde qui dispara?t, parti sur son triporteur ? l?assaut des moulins ? vent intergalactiques, comme il encercla nagu?re avec quelques amis juch?s sur des p?dalos un cuirass? am?ricain dans la rade de Golfe Juan.

Reconnaissons-le, le temps joue pour lui ; car comme il se plaisait-il ? le dire : ? On vit peu, mais on meurt longtemps ! ?

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6 Commentaire

  1. avatar

    superbe hommage à celui que tout individu plus ou moins concerné par cette planète est âgé de la cinquantaine a dû rencontrer un jour : moi, c’est 11 fois, pas moins … la liste des manifs anti-nucléaires où on était certain de le rencontrer : ce gars là méritait de ne pas être oublié et je vous remercie immensément d’y avoir songé !

    « Les temps sont durs, votez MOU » trop fort !

  2. avatar

    Fergus,
    je l’ai très bien connu, fréquenté régulièrement,
    il m’avait conduit chez le frère de Boris Vian, lequel vendait des orgues de barbarie, entre autres, à Paris,
    et il faisait aussi des cartes perforées
    je suis d’ailleurs très fier, car Mouna avait mis une de mes chansons à son répertoire.
    il avait justement fait perforer des cartons pour pouvoir la chanter avec son orgue de barbarie.
    merci d’avoir rappelé ce personnage génial.

  3. avatar

    Il n’y a pas que les gauchistes qui ont le sens de la formule. Voici ma formule du jour :

    « Rarement à l’heure mais toujours râleur, c’est donc un Français ! »

  4. avatar

    Bonjour, Olivier et Paul.

    @ Paul.

    C’est effectivement assez français. Personnellement je ne dois l’être qu’à moitié car je suis… toujours à l’heure !

    @ Olivier.

    Je l’ai moins bien connu que toi, mais je l’ai quand même fréquemment rencontré et j’ai à différentes reprises eu l’occasion de discuter avec lui, notamment du côté de la fontaine Saint-Michel et du restau-U Mazet. Sacré personnage !

  5. avatar

    Merci pour cette bio détaillée que je ne connaissais pas d’un inoubliable militant folklo très utile (que j’ai vu et lu plusieurs fois dans mon jeune âge), hélas sans héritier.

    Nos cousins canadiens ont-ils eu le plaisir de connaître quelqu’un du genre ?

    • avatar

      Bonjour, Evolspir, et merci pour la visite.

      Mouna était un type d’un abord très facile et qui aimait débattre, voire polémiquer, avec des contradicteurs. Il aurait sans nul doute adoré le net mais sans abandonner le contact direct qu’il a toujours prévilégié comme vous avez pu vous en rendre compte.

      Cordiales salutations.