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? 5000 ans de dettes ?

 

30 octobre?par?J?r?mie Cravatte

Si l?histoire montre quelque chose, c?est qu?il n?y a pas de meilleure mani?re de justifier des relations fond?es sur des in?galit?s massives que d?utiliser la moralit? absolue de la dette, car il appara?t alors directement que ce sont les victimes qui font quelque chose de mal

David Graeber, anthropologue anarchiste et activiste politique qui participe activement au mouvement?Occupy Wall Street, a r?cemment publi? un ouvrage intitul??Dette, les 5000 premi?res ann?es?|1|. Il y traite un large champ de th?matiques ? de la cr?ation mon?taire, au r?le de l??tat, en passant par diff?rents syst?mes de relations ?conomiques existants, etc. ? dont nous allons donner un bref aper?u en nous concentrant sur la dette?|2|.

Argument moral

Le livre s?ouvre sur une anecdote qui se d?roule ? l?Abbaye de Westminster (Londres)?: Graeber y rencontre une avocate activiste avec laquelle il s?entretient de la politique du FMI dans le Tiers Monde durant la crise de la dette, et des cons?quences de celle-ci (pauvret?, privatisations massives, violences structurelles, malnutrition etc.). Tout ? fait d?accord avec l?analyse, elle r?pondra toutefois ? la proposition d?annuler la dette des pays du Tiers Monde qu???il faut tout de m?me bien payer ses dettes??. Par o? commencer se demande-t-il?? Rappeler que les pr?ts de ces pays ont surtout servi aux dictatures en place pour financer la r?pression et leur corruption, que ces pays ont d?j? rembours? de nombreuses fois le capital qu?ils avaient ??emprunt?, que ces emprunts ont justifi? une ing?rence (pour ne pas dire mainmise) externe sur la gestion de leurs budgets nationaux, que les politiques du FMI n?ont tout simplement pas fonctionn??? Les r?ponses sont sans fin, mais Graeber se rend compte que le probl?me est plus fondamental?: cet argument moral (??il faut payer ses dettes??) est en fait la seule chose au monde qui permette de percevoir des horreurs ? comme par exemple la mort de dizaines de milliers d?enfants pour cause de coupes budg?taires dans des programmes de pr?vention contre la Malaria ? comme in?vitables.

Or, son travail nous permet de comprendre que les relations de dette ne r?pondent pas ? une logique morale, ni m?me ?conomique, mais bien politique. La dette cache toujours une violence, celle de la justice du vainqueur.

Place de la dette dans l?Histoire

Les premi?res traces ?crites de syst?mes de dettes remontent ? la M?sopotamie de?3500 av. J-C, dans la civilisation Sum?rienne?|3|. On y inscrivait soigneusement les enregistrements des pr?ts et emprunts sur des tablettes et la plupart des transactions se faisaient par cr?dit. L?argent n??tait donc pas utilis? comme moyen d??change (sauf peut-?tre entre ?trangers) mais comme unit? pour comptabiliser les dettes et ensuite en fin d?ann?e les r?gler (en orge ou en n?importe quelle autre devise utilisable). Il ?tait courant que de nombreux paysans se retrouvent si endett?s (pour cause de mauvaise r?colte par exemple) qu?ils ?taient contraints de se livrer, eux ou leur famille, comme esclaves ? leurs cr?diteurs, cr?ant de graves d?s?quilibres sociaux, voire des mouvements de r?voltes. Graeber souligne ? apr?s Moses Finley ? que la dette a toujours ?t? le moteur de ces mouvements, avec le m?me programme tout au long de l?histoire?: annulation des dettes et ensuite redistribution des terres. Raison pour laquelle les rois annon?aient p?riodiquement des annulations de dettes g?n?rales (sauf pour les pr?ts commerciaux) et ?tablissaient sous la pression de la population des r?formes pour prot?ger les d?biteurs, comme la prohibition de l?usure?|4|. On retrouve la m?me chose dans les empires Babylonien et Assyrien, ou plus tard dans l?institution de coutumes comme le Jubil? par les traditions bibliques.

Graeber situe l?invention de la monnaie estampill?e des milliers d?ann?es plus tard,?vers 600 av. J-C., et ce de mani?re simultan?e en Inde, Chine et M?diterran?e. C?est le d?but de l??poque de ce qu?il appelle le?complexe militaro-mon?taire-esclavagiste?: des empires qui pillent ou exploitent de vastes quantit?s d?esclaves qui extraient or et argent, transform?s en monnaies pour payer leurs soldats et qui imposent des taxes aux populations pour les contraindre ? utiliser ces monnaies officielles dans leurs transactions quotidiennes (cr?ant ainsi, par effet secondaire, les march?s impersonnels). Les m?tropoles ont utilis? le m?me processus plus tard dans les colonies lorsqu?elles voulaient y instaurer une ?conomie de march?, d?truisant ainsi la multitude de syst?mes de cr?dit existants. Selon lui, l?av?nement de la monnaie estampill?e ne trouve donc pas sa source dans la n?cessit? de d?passer les probl?mes du ? mythe du ? troc et de faciliter le commerce?|5|, comme l?ont pr?tendu Adam Smith et ses h?ritiers, mais dans les contextes de violence extr?me ? seuls ? m?mes de g?n?raliser le calcul impersonnel entre ?tres humains cherchant ? en tirer un maximum de profit?|6|. A Rome comme ? Ath?nes, une s?rie de crises de dettes s?ensuivit, r?solues par une expansion toujours plus grande des empires, afin de pouvoir maintenir une paysannerie libre pour produire la nourriture et alimenter les rangs de l?arm?e. Mais cette fa?on de r?soudre les crises n??tait qu?une mani?re de reporter le probl?me, avec les r?sultats qu?on conna?t.

Au Moyen Age (600 ? 1450), avec l?effondrement des empires et le d?veloppement des petits royaumes, on voit l?abolition de l?esclavage et un mouvement de retour vers les syst?mes de cr?dit (et non un ??retour au troc?? comme le veut la l?gende, postulant que l?absence de monnaie signifie absence d?argent)?|7|, r?gul?s par les grandes institutions religieuses montantes. En Europe, l?Eglise Chr?tienne a contr?l? les pr?ts ? int?r?t et interdit l?esclavage pour dette (mais pas les relations in?galitaires f?odales). Le centre du commerce international ?tait l?Oc?an Indien, reliant les grandes civilisations d?Inde, de Chine et du Moyen-Orient. L?Islam, qui interdisait les pr?ts ? int?r?t, a favoris? un libre march? en dehors du contr?le ?tatique (avec r?elles prises de risque pour les investisseurs et cr?anciers), bas? sur de larges r?seaux de confiance, de cr?dit. Si elle voyait d?un bon ?il le marchand, au contraire de la Chr?tient?, c?est parce que sa conception du march? reposait plus sur la coop?ration que la comp?tition.

A partir de 1492?(conqu?te des Am?riques), le monde conna?t un retour ? une ?conomie bas?e sur l?or et l?argent, aux grands empires, aux guerres destructrices et ? l?esclavage de masse. L??tat a repris le contr?le des syst?mes ?conomiques, d?truisant les syst?mes de cr?dit par la force et les marchands se sont organis?s en monopoles (afin d??viter les risques inh?rents au commerce), cr?ant les premiers empires capitalistes. Le nouveau continent repr?sentait des opportunit?s neuves et les dettes des europ?ens conqu?rants ont motiv? une invasion militaire sauvage avec l?exploitation fr?n?tique et le g?nocide des Am?rindiens (et, plus tard, de populations d?Afrique de l?Ouest). Au pays, les premi?res banques modernes se d?veloppent et de nouvelles formes de cr?dits (impersonnels) sont cr??es. Ainsi, Graeber montre qu?une grande partie des instruments financiers qu?on associe au capitalisme (banques centrales, march?s d?obligations, ventes ? d?couvert, maisons de courtage, bulles sp?culatives, s?curisation, rentes etc.) sont apparus avant les usines et le travail salari? de la r?volution industrielle. Le salariat a ?t? impos? par la force en d?truisant les syst?mes de paiement par cr?dit (comme le?truck system?anglais). Et Graeber de rappeler le lien ?troit entre esclavage pour dette et travail salari??|8| (il n?y avait pas de diff?rences de statut entre le travailleur europ?en endett? et l?esclave africain).

En somme, il estime que l?histoire est celle de larges p?riodes, de cycles, o? les dettes sont successivement consid?r?es comme des obligations morales (avec une domination des syst?mes de cr?dit, en temps de relative paix sociale) ou comme des dettes quantifi?es et impersonnelles (avec une domination de la monnaie et des m?taux pr?cieux, en temps de grande violence) ? la premi?re option ayant largement pr?valu sur la deuxi?me. Le dernier cycle se termine en ce moment, depuis que les ?tats-Unis ont d?cid? en 1971, sous Nixon, de stopper la convertibilit? du dollar en or.

Et aujourd?hui??

Graeber constate que, durant les p?riodes domin?es par les syst?mes de cr?dit, des m?canismes pour s?assurer qu?il ne sera pas ?mis ? l?infini et que les pauvres ne tomberont pas dans le pi?ge de l?endettement ont ?t? mis en place. En fait, ces p?riodes ont toujours connu des institutions (souvent sup?rieures aux ?tats) qui ont instaur? des mesures pour prot?ger les d?biteurs?: les annulations de dettes p?riodiques en M?sopotamie, les Jubil?s Bibliques, la charia ou la loi canon contre l?usure ou les pr?ts avec int?r?ts en g?n?ral, l?esclavage etc.

Dans ce nouveau cycle tr?s r?cent, on voit que les nouvelles institutions sup?rieures aux ?tats (le FMI en t?te) font l?inverse, elles s?appliquent ? prot?ger les cr?diteurs. Exigeant qu?aucun d?biteur ne fasse d?faut et que les pr?ts, quels qu?ils soient, soient toujours rembours?s, provoquant des crises ?conomiques et sociales pr?visibles au regard de l?histoire. La violence ? grande ?chelle n?a elle non plus pas disparue. En fait, ces institutions ont?cr?? ? l??chelle mondiale le sc?nario-cauchemar que l?on retrouve dans toutes les soci?t?s depuis l?antiquit??: une crise de la dette non g?r?e, qui entra?nerait un chaos social o? la plupart des gens, tellement endett?s envers les 1% les plus riches de la population, seraient oblig?s de travailler pour eux.

Cependant, une proportion de plus en plus grande de la population se rend compte que l?adage ??il faut payer ses dettes?? ne s?applique pas ? tout le monde. Il s?agit de promesses, d?obligations, toujours ren?gociables. Et les banques ? dont les ?tats ont gentiment fait dispara?tre des billions de dettes depuis 2008 ? l?ont bien compris. Graeber trouve ainsi significatif que les nouveaux mouvements sociaux r?agissant ? la crise de la dette soient des mouvements qui exigent une d?mocratie r?elle. Car les dettes peuvent toujours ?tre annul?es (si on le veut) et?si la d?mocratie veut dire quoi que ce soit, c?est que tout le monde a son mot ? dire sur quelles sortes de promesses sont faites et quelles sortes de ren?gociations peuvent avoir?lieu.

Notes

|1| David Graeber,?Debt?: The First 5000 Years, Melvillehouse, New York, 2011, 544 p. Disponible (en anglais) ??:?http://www.indybay.org/uploads/2012/08/13/david_graeber_-_debt__the_first_5_000_years.pdf

|2| Une version plus longue de cette note de lecture, ainsi qu?un r?sum? du livre, seront bient?t disponibles sur notre site Internet.

|3| Des syst?mes similaires se retrouvaient dans l?Egypte pharaonique et la Chine de l??ge du bronze.

|4| Pour plus d?informations, voir l?article?La longue tradition des annulations de dettes en M?sopotamie et en Egypte du 3e?au 1e?mill?naire av. J-C?d?Eric Toussaint sur notre site,http://cadtm.org/La-longue-tradition-des

|5| Par exemple les Ph?niciens ou les Carthaginois, civilisations commer?antes confirm?es, ont commenc? ? frapper des pi?ces bien plus tard.

|6| Le r?ve des ?conomistes lib?raux, qui nous ont appris (et continuent ? nous apprendre) qu?il s?agit l? de la nature de l?homme, contre toute r?alit? empirique, tout en niant la contrainte impos?e par la violence.

|7| Les anciennes monnaies, quasiment plus disponibles, sont alors toujours utilis?es pour compter, mais d?autres devises sont utilis?es pour payer.

|8|?Cette institution qu?on peut voir aujourd?hui comme synonyme de libert? ?conomique repose sur une logique qui, pendant la majeure partie de l?histoire humaine, a ?t? consid?r?e comme la v?ritable essence de l?esclavage?(= travailler pour quelqu?un d?autre).

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