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Voyage au bout du ? renseignement ?conomique ?

Avec le durcissement de la comp?tition ?conomique, le monde des affaires est confront? ? une recrudescence des pratiques douteuses souvent assimil?es – ? tort -? ? de l?intelligence ?conomique. Espionnage, intrusion informatique, filature? Bienvenue dans un univers o? tous les coups sont permis pour s?emparer d?informations sensibles ou d?stabiliser un concurrent.

Les nouveaux espions?Il y a un pr?s de 10 ans maintenant, Bernard Carayon, d?put? fran?ais du Tarn rendait un rapport parlementaire formulant quelque 38 propositions pour que la France rattrape son retard en mati?re d?intelligence ?conomique (1). Conform?ment ? la lettre de mission qu?il avait re?ue du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, ce document dressait ??un ?tat des lieux sur la fa?on dont notre pays int?gre la fonction d’intelligence ?conomique dans son syst?me ?ducatif et de formation, dans son action publique et au sein du monde des entreprises??.

Dans l?esprit de son auteur, ce rapport devait ?tre le coup d?envoi d?une nouvelle politique publique, la premi?re pierre d?un Etat strat?ge renouvelant les modalit?s de l?action publique ainsi que le ferment d?un patriotisme ?conomique salutaire pour relever les d?fis de la mondialisation. Rien que de tr?s noble donc?!

Toutefois, Bernard Carayon reconnaissait que la t?che ne serait pas ais?e, tant le concept d?intelligence ?conomique avait donn? lieu, jusqu?ici, ? ??d?efforts disparates et d?sordonn?s, et parfois de ratiocinations d?intellectuels, de barbouzeries d?officines, ou de verbiages anglo-saxons de consultants??? ? l?instar d?autres experts du secteur, tel que le Haut responsable ? l?intelligence ?conomique Alain Juillet, le d?put? insistait alors fortement sur la n?cessit? de ??d?barbouzer?? cette discipline pour lui donner enfin ses lettres de noblesse?

Dix ans apr?s, force est de constater que les craintes du d?put? se sont, h?las, r?v?l?es fond?es. Certes de nombreuses universit?s et la plupart des grandes ?coles dispensent maintenant un enseignement en intelligence ?conomique, contribuant ainsi ? diffuser des comp?tences et une ?thique solides dans la profession. Toutefois, malgr? ces avanc?es, la discipline reste encore r?guli?rement pollu?e par les pratiques douteuses d?officines de pi?tre qualit? ou par les activit?s de grandes soci?t?s ?trang?res sp?cialis?es dans le renseignement ?conomique.

Voici plusieurs ann?es, Maurice Botbol, directeur d?une publication sp?cialis?e dans l?actualit? du renseignement, relevait d?j? cette regrettable porosit? entre le monde de l?intelligence ?conomique et celui de l?espionnage. ? Il ne faut pas confondre intelligence ?conomique et espionnage, postulait-il. L?intelligence ?conomique se fait avec des moyens l?gaux en structurant sa recherche d?informations. L?espionnage ?conomique se fait de mani?re totalement ill?gale.?? ?Mais il ajoutait aussit?t?: ??En fait, il y a une confusion entre les deux termes, parce que ? c?est vrai ? les techniques du renseignement sont en train de se diffuser au niveau des entreprises. Les techniques et les hommes : il y a beaucoup de personnes des services de renseignement, notamment aux ?tats-Unis, qui ont ?t? licenci?es apr?s la fin de la guerre froide et qui se sont retrouv?s dans le domaine ?conomique?? (2).

Plus embarrassant encore que le recyclage d?agents publics?: ? mesure que l?intelligence ?conomique gagnait en notori?t? toute une s?rie d?aigrefins ont flair? le filon. Du jour au lendemain, une foule d?anciens d?tectives, agents de s?curit?, gardes du corps et jusqu?? certains vigiles se trouvaient une nouvelle raison sociale assur?ment plus valorisante?: consultants en intelligence ?conomique?

Le r?sultat est bien s?r calamiteux pour la profession et pour le climat des affaires?: alors que ses promoteurs r?vaient d?une intelligence ?conomique ? l??thique irr?prochable reposant sur le recueil et surtout l?analyse d?informations ouvertes, le m?tier est encore pollu? par des ??professionnels?? autoproclam?s ne r?sistant pas ? la tentation de recourir ? des m?thodes moins avouable pour mettre la main sur des documents sensibles, quitte ? violer le secret des affaires ou le respect de la vie priv?e. Jusqu?? ce que ces pieds nickel?s se fassent prendre le doigt dans le pot de confiture ou plut?t le nez dans des dossiers confidentiels. Car bien s?r, cela ne manque jamais d?arriver.

Apr?s les m?saventures de Renault ou EDF, le dernier scandale en date??clabousse le groupe Ikea soup?onn? d?avoir proc?d? au ??flicage?? de ses salari?s fran?ais. Selon L?Expansion, le groupe su?dois ??s?est adjoint, ? partir de 2010, les services d?une soci?t? d?intelligence ?conomique?? pour implanter sur certains sites de faux salari?s mais vrais espions charg?s de r?colter des informations sur leurs coll?gues et infiltrer les syndicats (3)? Apr?s les r?v?lations, quelques mois plus t?t, par le Canard encha?n?, d??coutes ill?gales de salari?s et de clients sur deux sites du groupe, l?affaire fait d?sordre. Et l?on en vient ? se demander comment des entreprises aussi prestigieuses qu?Ikea ont pu se laisser aller ? de telles pratiques.

La r?ponse r?side probablement au croisement de la mutation du capitalisme et de la conjoncture ?conomique. Les entreprises sont en effet confront?es ? un durcissement sans pr?c?dent de la concurrence. Comme le rel?ve Richard D?Aveni, professeur de management ? la Tuck School of Business ??la mont?e de l?hypercomp?tition et l??croulement des forteresses des monopoles et des oligopoles qui en d?coule ont brutalement mis fin ? l??poque chevaleresque. Fini le temps de la douceur, fini la collusion tacite et les confrontations soigneusement ?vit?es. Fini l??poque o? il ?tait grossier de d?truire un concurrent. Fini encore, l??re de l?utilit? des lois antitrust destin?es ? pr?server le fair-play en n?autorisant ? s?affronter que des concurrents de m?me force. L?heure est ? une nouvelle vision du monde o? les vainqueurs raflent tout et o? les combattants d?importance in?gale recourent ? toutes les tactiques possibles?? (4).

Dans un tel contexte, certains acteurs en viennent ? penser que tous les coups sont permis. Notamment pour s?emparer d?informations strat?giques. Car telle est l?autre grande ?volution qui favorise l??closion de l?espionnage ?conomique?: l??mergence d?une ?conomie de la connaissance dans laquelle la valeur des entreprises et leur comp?titivit? reposent plus qu?auparavant sur des facteurs immat?riels?: connaissances, informations, r?putation, image, etc. Si bien que ces facteurs deviennent de plus en plus fr?quemment l?objet d?affrontements sans merci. Piratage informatique, pose de micros, filatures, et bien s?r le fameux « tamponnage », terme par lequel les professionnels du renseignement d?signent le recueil d?informations aupr?s de sources humaines un peu trop bavardes ou corruptibles? Tous les moyens sont bons pour s?emparer de donn?es strat?giques.

Une r?alit? bien d?sagr?able qui, contrairement ? ce que l?on croit, est loin de concerner les seules entreprises des secteurs strat?giques tels que l?armement, l??nergie ou l?a?ronautique? La soci?t? Oberthur vient d?en faire l?am?re exp?rience. Apr?s avoir identifi? plusieurs tentatives d?intrusion dans son syst?me informatique,? cette entreprise fran?aise sp?cialis?e dans la production de billets de banques, activit? dans laquelle elle est un leader mondial, a en effet eu la d?sagr?able surprise de constater qu?elle ?tait vraisemblablement l?objet d?une vaste offensive de r?cup?ration de donn?es incluant toute la palette des moyens disponibles. Une fois sensibilis?s ? la situation, certains cadres ont ainsi r?v?l?s avoir ?t? l?objet de tentatives de tamponnages tant par t?l?phone que via les r?seaux sociaux?

Mieux vaut donc ne pas faire preuve de na?vet? et vouer trop vite l?intelligence ?conomique aux g?monies. A l?heure o? la crise ?conomique et financi?re durcit encore les conditions de la comp?tition ?conomique mondiale et o? les acteurs ?conomiques deviennent la cible potentielle d?entit?s criminelles, les entreprises fran?aises ne peuvent se passer des atouts qu?offre l?intelligence et la s?curit? ?conomique.? Plus que jamais, elles ont besoin de pouvoir s?appuyer sur des professionnels irr?prochables de la protection et de la gestion l?information.

Comme l??crit fort justement Claude Revel, ancienne conseill?re du commerce ext?rieur, ??il faut arr?ter d’utiliser le terme « intelligence ?conomique » pour qualifier des d?rapages et des man?uvres « tordues » de quelques entreprises et consultants. [?] L’intelligence ?conomique est une d?marche manag?riale, un mode de gouvernance de l’organisation, consistant ? conna?tre, comprendre et anticiper professionnellement son environnement, pour ?clairer les d?cisions, pr?venir les risques notamment immat?riels (sur l’image, le savoir-faire, les nouvelles normes, le capital…) et l’influencer au lieu le subir?? (5). Dix ans apr?s le rapport Carayon, l?enjeu reste donc le m?me?: ??d?barbouzer?? et professionnaliser l?intelligence ?conomique. Parce que dans la comp?tition mondiale, sans intelligence ?conomique, nos entreprises ne joueront pas ? ??armes ?gales?? avec des concurrents souvent pr?ts ? tout.

(1)? ??Intelligence ?conomique, comp?titivit? et coh?sion sociale??, par Bernard Carayon, juillet 2003, librement t?l?chargeable sur www.ladocumentationfrancaise.fr

(2) in Le Monde du Renseignement, rebaptis? depuis Intelligence Online (www.intelligenceonline.fr).

(3) ??Des barbouzes en plein travail??, in L?Expansion, avril 2012.

(4) Cit? in ??La guerre ?conomique??, par Christian Harbulot et ?ric Delbecque, PUF, coll. ?Que sais-je?, 2011. 126? p.

(5) ? L?intelligence ?conomique est efficace et responsable??, in Le Monde, 14/11/11.


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