Accueil / T Y P E S / Articles / Vitam impendere vero : la v?rit? dans le d?bat public

Vitam impendere vero : la v?rit? dans le d?bat public

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Vitam impendere vero?: ? Consacrer sa vie ? la v?rit? ?. Cette devise du po?te satirique Juv?nal, reprise par Rousseau dans sa lettre ? d?Alembert, r?sume ? elle seule une difficult? majeure des d?bats publics et politiques auxquels prennent part les universitaires et les intellectuels aujourd?hui. Mais si la recherche et la vie intellectuelle impliquent une qu?te incessante de la v?rit?, qu?advient-il lorsque ce travail se confronte aux difficult?s inh?rentes au d?bat public ?

Il s?agit d?abord de d?finir les termes du probl?me.

 

Premi?rement, l?adage ? Consacrer sa vie ? la v?rit? ? indique un engagement constant d?une personne ? l??gard de la v?rit?. On peut donner un sens fort aux mots ? consacrer sa vie ?, et y voir une expression analogue ? ? risquer ? sa vie. De mani?re moins spectaculaire, cela peut signifier ?galement consacrer toute son existence ? la v?rit?. Dans un cas comme dans l?autre, l?id?e g?n?rale est que la v?rit? exige un effort constant.

 

Deuxi?mement, il n?y a rien dans l?adage qui se rapporte sp?cifiquement ? une vie intellectuelle ou vou?e ? la connaissance. Inversement, la recherche de la v?rit? est au coeur de la vie intellectuelle et est indissociable de la recherche scientifique. On peut donc comprendre l?adage ind?pendamment des intellectuels, mais on ne peut concevoir le r?le de ces derniers sans une devise comme celle du po?te Juv?nal.

 

Troisi?mement, il n?y a rien non plus dans la maxime ? Consacrer sa vie ? la v?rit? ? qui suppose une forme quelconque d?action publique. Il pourrait s?agir tout simplement d?un pacte d?authenticit? avec soi-m?me. M?me en associant les mots de Juv?nal ? l?intellectuel ou ? l?universitaire, cela peut tr?s bien signifier l? encore une forme d?engagement ? l??gard de la vie intellectuelle pour elle-m?me ou pour la communaut? restreinte des chercheurs dans un domaine particulier.

 

Rien n?associe donc n?cessairement la maxime ? Consacrer sa vie ? la v?rit? ? ? la recherche intellectuelle et au d?bat public. En revanche, elle devient un v?ritable serment lorsqu?elle se rapporte au m?tier de chercheur et de professeur, a fortiori si la recherche est associ?e ? une forme d?obligation ? l??gard de la soci?t? civile. Il y a le serment d?Hippocrate pour les m?decins, il y a la devise de Juv?nal pour les chercheurs et les intellectuels. Or, d?voiler la v?rit? peut difficilement avoir un sens pour soi seul, car elle exige plusieurs points de vue.

 

La recherche et la vie intellectuelle demandent d?exposer ses id?es ou les ?l?ments de preuve ? l??gard d?une d?couverte ou d?une argumentation, ce qui signifie les soumettre au jugement d?autrui. ? supposer m?me que la recherche de la v?rit? soit une qu?te individuelle, nous ne pouvons juger seuls, car le risque serait trop grand d??touffer la v?rit? par amour de nos propres certitudes. D?s lors, il faut rechercher le d?saccord, pour mieux affermir ce que nous savons ou ouvrir les portes ? ce que nous ne savons pas encore. Vitam impedere vito pourrait alors se rapporter ? une autre phrase c?l?bre, de Montaigne cette fois : ? Je m?avance vers celui qui me contredit. ?

 

Cet ?change devient encore plus n?cessaire lorsqu?il s?agit de sortir de la communaut? de ses semblables et d?oser affronter d?autres r?alit?s. ? mon sens, la recherche de la v?rit? demande de quitter les zones relativement confortables des ?changes priv?s ou des revues universitaires.

 

Recherche de la v?rit?

 

Mais qu?est-ce que le d?bat public ? S?agit-il de rechercher par la discussion une voie conduisant ? la v?rit?, ou ? tout le moins, ? ce qui serait, par exemple, le sc?nario le plus vraisemblable, le plus juste, le plus ad?quat, etc., pour telle ou telle question sociale ? Ou s?agit-il d?un pugilat d?opinions pour le divertissement des foules ? La difficult? tient en ce que ces d?bats publics, comme ceux orchestr?s par les m?dias, sont trop souvent con?us comme des ar?nes, et non comme des forums d??changes. Les espaces de temps pr?vus sont souvent tr?s courts, ce qui favorise la formule rapide et incisive, au d?triment d?un dialogue constructif. Il en va de m?me des exercices de discussions publiques qui se r?duisent au final ? des confrontations de groupes d?int?r?t.

 

Il s?agit alors de se demander si une v?ritable r?flexion peut v?ritablement ?merger de tels types d??changes. Et que peut signifier la mission des intellectuels et des universitaires dans un tel contexte? Le d?bat public est n?cessaire, mais les intellectuels et les chercheurs doivent y contribuer ? leurs propres conditions. Or, un des pi?ges possibles du d?bat public est la volont? de gagner ? tout prix ou de c?der aux charmes des dichotomies faciles. Dans ce cas, la recherche de la v?rit? ne compte plus ou passe au second rang, ce qui est inacceptable. Rechercher la v?rit? implique n?cessairement de reconna?tre ses erreurs s?il y a lieu. Lorsqu?il d?fend le capitaine Dreyfus, l??crivain ?mile Zola ne veut pas gagner pour gagner. Il veut savoir et faire conna?tre la v?rit? ; il veut que cessent les mensonges qui avilissent l??tat et ses institutions.

 

Si nous ne devons jamais r?duire le d?bat ? l?opposition d?adversaires, cela n?abolit pas l?importance du d?saccord, voire de la dissension. La recherche de la v?rit? ne peut signifier avoir raison par-dessus tout. Elle ne peut signifier non plus se ranger ou dispara?tre lorsque le plus grand nombre exprime son opposition ? nos vues.

 

Christian Nadeau -?Professeur de philosophie, Universit? de Montr?al

Commentaires

commentaires

A propos de

avatar

Check Also

Le petit monde de Donald (11): le petit Goebbels et l’échalas gay du White Power

De pire en pire a-t-on déjà dit précédemment ? La preuve encore aujourd’hui avec l’individu ...

2 Commentaire

  1. avatar

    Leader et anti-leader ( « opposition de Sa Majesté » ) s’échinant à annihiler le Pouvoir de l’Autre !… Dans la basse-cour, le coq solitaire devient vite neurasthénique …

  2. avatar

    « la recherche de la vérité est au coeur de la vie intellectuelle et est indissociable de la recherche scientifique. »

    Ce n’est pas du tout ce que m’a affirmé un physicien du CNRS lors d’un débat où je disais que la science était à la recherche de la vérité. Selon lui, la science ne cherche qu’une théorie belle et agréable qui n’a pas nécessairement à voir avec la vérité ou la réalité.

    « En revanche, elle devient un véritable serment lorsqu’elle se rapporte au métier de chercheur et de professeur, a fortiori si la recherche est associée à une forme d’obligation à l’égard de la société civile. Il y a le serment d’Hippocrate pour les médecins,… »

    Notons que le serment d’Hippocrate n’existe plus depuis assez longtemps (1982 au Canada et 1999 au Québec)

    « Or, dévoiler la vérité peut difficilement avoir un sens pour soi seul, car elle exige plusieurs points de vue. »

    Euh…La vérité est ce qui est; ce qui n’est pas est mensonge. Cela n’a rien à voir avec les points de vues. Ceux-ci ne sont qu’une « interprétation » de la vérité.

    « La recherche et la vie intellectuelle demandent d’exposer ses idées ou les éléments de preuve à l’égard d’une découverte ou d’une argumentation, ce qui signifie les soumettre au jugement d’autrui. »

    Le résultat accepté sera l’interprétation de la majorité; et comme dans une foule les génies sont assez rares, on obtiendra une interprétation équivalente à l’imbécillité moyenne du groupe.

    « À supposer même que la recherche de la vérité soit une quête individuelle, nous ne pouvons juger seuls, car le risque serait trop grand d’étouffer la vérité par amour de nos propres certitudes. »

    Drôle d’application de la devise de Juvénal pour un tenant d’honnêteté intellectuelle. L’erreur est humaine mais la « constante cosmologique » d’Einstein est une « tricherie » d’Einstein.

    « « Je m’avance vers celui qui me contredit. » »

    Voilà la recherche de la vérité! Malheureusement, on avance souvent vers ce qui est décrit plus haut.

    « À mon sens, la recherche de la vérité demande de quitter les zones relativement confortables des échanges privés ou des revues universitaires. »

    À mon sens il vaut mieux s’en tenir à ce que nous observons nous-mêmes et à ce qui est prouvé de A à Z. Pour le reste la recherche de la vérité se fait à l’intérieur de soi.

    « Rechercher la vérité implique nécessairement de reconnaître ses erreurs s’il y a lieu. »

    C’est en ce sens que je vois la recherche vers l’intérieur de soi. Le dilemme est: est-ce que je suis plus important que la vérité? et la réponse est: NON.

    « Christian Nadeau – Professeur de philosophie, Université de Montréal »

    Woops! S’cusez-là!

    André Lefebvre