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VINGT ANS APR?S, LES ?TATS-UNIS SONT-ILS TOUJOURS UNE HYPERPUISSANCE ?

Vingt ans apr?s la ??fin de l?Histoire?? [1], quelles nouvelles de l??hyperpuissance?? ? A l?instar de la trilogie des Mousquetaires de Dumas, le Vingt ans apr?s de l?Am?rique post-Guerre froide (ou post-moderne si l?on pr?f?re) nous a gratifi? d?aventures rebondissantes qui nous incitent ? dresser un bilan improbable de ces deux derni?res d?cennies. A l?heure o? se profile une ?lection pr?sidentielle importante, cet inventaire devrait nous aider ? mieux comprendre si l?Am?rique aura dans l?avenir la volont? de s?engager activement dans les affaires de ce monde ou si, au contraire, elle renoncera ? assumer les responsabilit?s qui lui incombent en tant que premi?re puissance mondiale.

Les ?tats-Unis et le paradoxe de la puissance

Dans le domaine du sport, on dit souvent qu?il est plus difficile de d?fendre un titre que de l?acqu?rir. Dans celui de la politique internationale, le titre sinon le plus convoit?, du moins le plus disput? par ceux qui poss?dent les moyens de l?obtenir est celui de ??premi?re puissance??. Qu?il s?agisse d?un empire traditionnel, d?un ?tat?omnipotent et dominateur comme l?Allemagne hitl?rienne ou l?Union sovi?tique, ou plus modestement d?un ?tat cherchant ? asseoir son autorit? ou son influence sur tous les autres ? l?Angleterre au XIXe si?cle, la France sous le roi Soleil ? le but reste le m?me 😕?tre le plus fort. Les raisons qui poussent peuples et (surtout) les chefs d??tats ? chercher cette distinction qui apporte son lot de privil?ges mais aussi de responsabilit?s ? et de d?convenues ? varient presque tout autant que les cas de figure. Les ?tats-Unis ne d?rogent pas ? la r?gle qui veut qu?un ?tat?puissant cherche ? exploiter sa puissance pour influer le plus possible sur les affaires de tous les autres. Bienvenue au monde de la Realpolitik, en clair, celui de l?intelligence des rapports de forces.

Le cas des ?tats-Unis est tr?s particulier. Le pays s?est construit sur des valeurs antinomiques de celles qui sous-tendent ? l?h?g?monie. Le d?sir des vagues d?immigrants de se couper du reste du monde, celui des r?volutionnaires de se d?tacher du joug imp?rial anglais, celui des P?res Fondateurs de s?isoler des affaires du monde sont autant de manifestations d?un souhait profond de vivre en paix, loin des turbulences ext?rieures. En m?me temps, l?importance de la religion r?form?e dans cette nouvelle soci?t? insuffle depuis les d?buts une soif de pros?lytisme qui s?est infiltr?e dans tous les pores de la soci?t?, y compris dans sa politique ?trang?re. Ainsi, l?Am?rique se voit conditionn?e par des forces qui, d?s qu?on se situe dans le domaine international, peuvent s?av?rer contradictoires.

Concr?tement, ces traits profonds se sont traduits par l??mergence de trois courants distincts : courant isolationniste d?abord ; courant id?aliste-wilsonien ensuite ? soit ce d?sir de changer le monde ? l?image des ?tats-Unis ; enfin, la mont?e en puissance des ?tats-Unis au XIXe si?cle engendre le courant ?r?aliste??, pr?n? par les partisans d?une Am?rique forte cens?e jouer des coudes pour acc?der au rang le plus ?lev? de la hi?rarchie en appliquant les vieux principes des rapports de forces. Historiquement, le foss? id?ologique s?parant philosophiquement?les wilsoniens des r?alistes?s??vapore d?s lors que les deux camps s?accordent pour imposer la puissance am?ricaine en vue de v?hiculer ses id?aux et d??tablir un monde meilleur.

Dans les faits, le peuple am?ricain s?est montr? ? toutes les ?poques profond?ment isolationniste. Alors que les dirigeants politiques du pays, depuis le tournant du XXe si?cle, ont syst?matiquement eu recours ? une politique ?trang?re ??active?? ? pour ne pas dire interventionniste ? se r?clamant de l?un ou de l?autre des deux courants wilsoniens ou r?alistes ? parfois les deux, comme avec F. Roosevelt, R. Reagan et G. W. Bush Jr. A cet effet, le r?le de l?ex?cutif s?est essentiellement r?sum? ? convaincre p?niblement un peuple r?ticent de s?impliquer ? l?ext?rieur, ??overseas?? (outre-mer), selon l?expression courante qui en dit long sur les mentalit?s.

Si nous avons ainsi pris le temps de planter le d?cor, c?est parce que ces tensions perp?tuelles inh?rentes ? la soci?t? am?ricaine, notamment entre le peuple et les dirigeants politiques, conditionnent les succ?s et les ?checs de la politique ?trang?re du pays et son statut dans le monde. Cela est aussi vrai aujourd?hui que ?a l??tait il y a soixante-dix ans lorsque Roosevelt tentait par tous les moyens d?intervenir en Europe, longtemps en vain, pour contenir la menace hitl?rienne.

L?industrialisation rapide des ?tats-Unis durant la seconde moiti? du XIXe si?cle ? laquelle s?ajouta une forte pouss?e d?mographique permirent au pays d?acc?der au rang de grande puissance (les ?tats-Unis deviennent la premi?re puissance ?conomique mondiale au tournant du XXe si?cle, peut-?tre m?me avant [2]). L?auto-destruction de l?Europe durant la Premi?re puis la Seconde Guerre mondiale et le r?le d?terminant de l?Am?rique durant les deux conflits, ouvrirent un boulevard sur lequel le pays n?h?sita pas ? s?engouffrer apr?s 1945. L?in?vitable confrontation avec l?Union sovi?tique ? partir de la fin des ann?es 1940 offrit avec ce conflit larv? un sc?nario id?al pour l?Am?rique, motiv?e par le sentiment de mener une croisade contre le mal absolu mais dans un contexte strat?gique o? elle ne se voyait pas oblig?e d?envoyer un nombre consid?rable de troupes se faire tuer sur le front. Le caract?re technologique et comp?titif de la Guerre froide (1947-1990) ? nucl?aire, espace, armements ? offrait de surcro?t un terrain o? les Am?ricains excellent. Convaincre l?opinion publique n??tait pas trop compliqu? d?s lors qu?on laissait entrevoir une victoire ultime qui raisonnait avec des sentiments mill?naristes chers ? ce peuple f?ru d?Ancien Testament. Durant pr?s d?un demi-si?cle, et malgr? l?accroc vietnamien, l?Am?rique suit sans trop ren?cler la Maison Blanche dans ses diverses et parfois douteuses aventures internationales.

De superpuissance ? hyperpuissance

Avec l?effondrement de l?URSS en 1991, la victoire tant attendue sur les ??forces du mal?? mais que les sp?cialistes n?entrevoyaient pas avant plusieurs d?cennies surprend les uns et les autres. L??v?nement?est tellement ?norme que l?Am?rique s?en trouve d?sempar?e. Certes, elle n?a plus ? se soucier de sa rivale mais celle-ci s??tait d?j? bien d?gonfl?e avant sa chute finale. Un comble pour les dirigeants am?ricains : ?a n?est pas de la Maison Blanche que vient l?id?e de transformer radicalement l?ordre international mais du Kremlin avec l?appel pour un ??nouvel ordre mondial?? de Mikha?l Gorbatchev que celui-ci propose devant une Assembl?e g?n?rale (de l?ONU) m?dus?e le 7 d?cembre 1988, jour anniversaire de Pearl Harbor.

S?il rebondit sur le dossier ??nouvel ordre mondial??, le successeur de Ronald Reagan, George H. Bush (1988 ? 1992), la joue ??petit bras??, r?duisant le concept ? un vague r?-ordonnancement du Moyen-Orient au profit de l?Am?rique alors que M. Gorbatchev proposait de r?volutionner les relations internationales et d?en terminer avec la politique des rapports de force. [3] On reparlera de cette fixation sur la transformation du Moyen-Orient. Malgr? les injonctions d?intellectuels comme Francis Fukuyama, qui c?l?bre la victoire historique des ?tats-Unis en proclamant la ??fin de l?Histoire??, le peuple am?ricain pr?f?re tourner la page pour se focaliser sur ce qui l?int?resse par dessus tout : gagner de d?argent. La guerre du Golfe (1990-1991) r?tablit en quelque sorte l?honneur perdu en Asie du Sud-Est et sert surtout ? clore le dossier ??Guerre froide.?? Difficile pourtant de demander ? une vaste bureaucratie conditionn?e pour la guerre de fermer boutique. La politique du containment se poursuit discr?tement.

Bill Clinton (1992 ? 2000), un baby-boomer qui fit parti des contestataires anti-Vietnam des ann?es 1960, incarne cette Am?rique qui d?sire tourner la page pour se concentrer sur la croissance ?conomique. Clinton ?quilibre les budgets, tente avec plus ou moins de r?ussite de r?parer les d?ficits sociaux provoqu?s par les choix de R. Reagan et, indirectement, pr?pare aussi la future crise des sub-primes en laissant d?r?guler les syst?mes de pr?ts immobiliers. Mais sa politique ?trang?re reste sur les bases du containment et en jugulant la Russie, notamment avec l?OTAN, il ent?rine strat?giquement, et concr?tement, la victoire acquise par d?faut en 1991. Son action au Moyen-Orient est positive et en, se tournant vers l?Asie, il met fin ? une pratique de plus de deux si?cles o? l?Europe ?tait au c?ur de la politique ?trang?re des ?tats-Unis. L?affaire Monica Lewinsky l?emp?che de se lancer dans des actions plus spectaculaires mais il maintient le rang des ?tats-Unis alors que son engagement discret mais efficace ? l?ext?rieur respecte le d?sir du peuple am?ricain de se focaliser sur les affaires domestiques. Malgr? cela, il sera le premier ? rater l?opportunit? qui lui tend les bras de se d?barrasser d?un homme dont on reparlera abondamment : Oussama Ben Laden.

Apr?s moi, le d?luge

Peu de temps apr?s le d?part de Clinton d?but 2001, une conjonction d??v?nements?bouleverse totalement la donne,??v?nements?qui vont faire perdre ? l?Am?rique son statut, affaiblir son influence et consid?rablement r?duire sa marge de man?uvre.

Si la France est c?l?br?e, notamment par la gauche am?ricaine pour ses intellectuels engag?s, les ?tats-Unis?d?montrent durant les ann?es 1990 qu?ils savent aussi produire des penseurs capables d?influer sur les??v?nements? Sauf que de ce c?t?-ci de l?Atlantique, les intellectuels engag?s sont de droite et ils n?ont jamais coll? une affiche ou escalad? une barricade. Ce sont des hommes et des femmes de l?ombre qui travaillent sans rel?che depuis leurs ??r?servoirs ? id?es?? (les think tanks), pour, justement, produire des id?es. Celles-ci sont une r?ponse ? un postulat simple : l?Am?rique est en train de perdre une opportunit? en or de s?installer durablement aux commandes du monde o? l?Union sovi?tique l?a laiss? seule au poste de pilotage. Ces intellectuels d?horizons divers et qu?on a affubl? de ??n?oconservateurs, ? ou de ??n?ocons?? (diminutif qui n?a pas le caract?re injurieux qu?il peut avoir dans la langue de Moli?re) ont pour but d?influer sur l?opinion publique et, surtout, de rallier ? leur cause les instances les plus ?lev?es du pouvoir. En somme, influencer les puissants. En l?espace de quelques ann?es, les n?oconservateurs ont compl?tement ravi ? la gauche le monopole que celle-ci d?tenait traditionnellement en mati?re de production d?id?es politiques.

Une chance unique leur est offerte en l?an 2000, moment symbolique s?il en est puisque leur leitmotiv est d?assurer ??un Nouveau si?cle am?ricain??. Le candidat choisi par le parti r?publicain, George W. Bush (jr.), est de seconde facture : chacun s?attend ? une victoire du d?mocrate Al Gore, alors on a pris ce qu?on a trouv?. Toutefois, l?homme poss?de des qualit?s inesp?r?es : ignare en mati?re de politique ?trang?re, influen?able, r?solu et anim? d?un esprit manich?en. On conna?t la suite : Gore perd de quelques voix une ?lection rocambolesque indigne du pays qui a invent? la d?mocratie moderne. Bush ?lu, les n?oconservateurs ont un pied dans la Maison (Blanche).

Entre l??lection (novembre 2000) et les attentats du 11 septembre 2001, un autre??v?nement?improbable se produit : la victoire interne ? au terme d?une lutte sans merci ? du clan n?oconservateur sur les partisans d?une politique classique (de type r?aliste) qui se sont ralli?s autour du prestigieux Colin Powell, le Secr?taire d?Etat.

Troisi?me acte de cette ann?e fatidique, par une s?rie de bourdes et d?incomp?tences, les services de s?curit? s?av?rent incapables de pr?venir un attentat qui, comme le prouvent les ?l?ments dont on dispose aujourd?hui, et qui continuent d?affluer, n?aurait jamais du avoir lieu.

A partir de l?, tout s?enclenche ? vitesse grand V. Le choc des attentats sur Washington et New York est ind?niable, comparable ? Pearl Harbor, jusque l? l?ultime r?f?rence en la mati?re. Relay?s par la t?l?vision, amplifi?s et nourris durablement par les m?dias, manipul?s par la Maison Blanche et le Pentagone (qui ne se privent pas de cr?er des bureaux dont l?objectif est d?exploiter l??v?nement), les??v?nements?du 11 septembre donnent carte blanche aux n?oconservateurs qui entendent frapper fort. L?id?e d?envahir l?Afghanistan et l?Irak, o? vont se concentrer les deux conflits qui vont d?finir les ann?es 2000, circule dans les jours qui suivent les attentats. On commence d?j? ? acheminer les milliards de dollars qui vont ?tre engloutis dans les deux conflits et dans le monstrueux programme de lutte anti-terroriste affubl? du nom de Homeland Security. Le pays s?endette. L??quilibre budg?taire explose. Le peuple, les m?dias laissent faire en applaudissant des deux mains. Les dissidents ou simples critiques sont accus?s d?anti-am?ricanisme et de trahison, dans la plus pure tradition du maccarthysme. Sous pr?texte de prot?ger les populations, le gouvernement s?attaque au sanctuaire des libert?s civiles, fondement m?me de la d?mocratie ?tats-unienne. A Guantanamo, on cr?e une zone de non-droit qui permet tous les abus. A Washington, on ?labore des mensonges cousus de fil blanc pour justifier l?invasion de l?Irak (2003).

En l?espace d?un instant, cette Am?rique libre et bienveillante qui commen?ait ? faire de nouveau r?ver le monde comme du temps des Kennedy s?est m?tamorphos?e en un monstre d?arrogance, de suffisance et, comme on le constatera plus tard, d?incomp?tences. La politique ?trang?re de G.W. Bush se r?sume ? un salmigondis d?unilat?ralisme autoritaire : le ??Nouveau si?cle am?ricain?? commence bien mal. Rapidement, la Maison Blanche stagne. Les deux guerres s??ternisent sans r?sultat majeur, Ben Laden survivant aux ann?es Bush, ce dernier est malgr? tout r??lu en 2004.

Le recul inexorable de la puissance am?ricaine

En 2008, exit G. W. Bush. Barack Obama incarne alors tous les espoirs d?une nation d?sormais ?veill?e mais qui tra?ne une douloureuse gueule de bois. Comme c??tait pr?visible, le nouveau pr?sident ne pourra r?pondre aux formidables attentes que sa campagne avait entretenues. Et aujourd?hui, douze ans apr?s la prise de pouvoir de Bush, quatre ans apr?s l??lection d?Obama, force est de constater que les d?g?ts provoqu?s par le tsunami de 2001 restent consid?rables.

En bref, l?Am?rique est toujours pr?sente en Afghanistan dans ce qui constitue d?sormais le conflit le plus long de l?histoire des ?tats-Unis. L?absence d??tat de droit en Afghanistan laisse ? penser qu?apr?s le d?part des troupes am?ricaines (annonc? pour 2014), on aura un pays fragment? o? les Taliban ont toujours leur mot ? dire. L??norme effort produit en Irak n?a en rien chang? la donne r?gionale comme le voulaient les n?oconservateurs, les ?tats-Unis?s??tant ali?n?s une forte proportion des pays arabes (et musulmans) ainsi qu?Isra?l. Au Proche-Orient, le processus de paix est au point mort. M?me en Am?rique latine, zone qui, depuis deux si?cles, constituait la chasse gard?e des ?tats-Unis, l?influence de Washington a recul? brutalement au profit de la puissance montante, le Br?sil.

Barack Obama a dans les faits pay? l?addition de son pr?d?cesseur sans parvenir ? changer le cap impos? par Bush. Celui qui avait promis de br?ler ce symbole de l?ignominie des ann?es de plomb que fut la base de Guantanamo, a ?t? contraint de jeter l??ponge, comme il devra renoncer ? bien d?autres projets, le pays ?tant polaris? comme jamais dans son histoire, les R?publicains se montrant r?solus ? tout tenter pour faire tr?bucher le pr?sident. Certes, Obama conna?t quelques succ?s : nouveaux accords START avec la Russie, normalisation des relations avec la Chine, renoncement ? la strat?gie unilat?raliste. Mais enferr? dans la crise ?conomique et paralys? par son projet, fort honorable, de changer le syst?me de s?curit? sociale, Obama subit les crises sans parvenir ? imposer une nouvelle vision de la politique ?trang?re ?tats-unienne. Pudiquement, ses partisans diront de sa politique ext?rieure qu?elle est ??pragmatique.?? En d?autres termes, peu ambitieuse et sans risque. Son succ?s le plus notoire, en tous les cas celui qu?il met en vitrine durant sa campagne 2012, est l??limination de Ben Laden, comme si l?ombre de Bush pesait toujours sur le bureau ovale.

En cons?quence, le prestige des ?tats-Unis?n?a pas r?ussi ? surmonter les errements de George W. Bush et l?influence globale de Washington s?est consid?rablement affaiss?e. Plus important, c?est en terme de puissance que les ?tats-Unis?ont consid?rablement r?gress?. De deux mani?res : en puissance pure et en terme de projection de cette puissance. Sur ce second point, les deux conflits de la d?cennie ont d?montr? cr?ment ce qu?on savait depuis longtemps, ? savoir que ces guerres sont d?sastreuses pour les ??envahisseurs??. Ceux-ci sont fortement contraints par une opinion publique qui, avec les ann?es, voit son soutien s?effilocher jusqu?au point critique. Et puis, ces conflits ne permettent pas ? une arm?e moderne, du moins ? une arm?e con?ue pour combattre des divisions blind?es, d?exprimer sa puissance et sa sup?riorit? technologique, un simple lance-roquette permettant de d?truire un h?licopt?re de combat aussi cher que sophistiqu?. Plus g?n?ralement, ces conflits dits asym?triques ont pour habitude d?user m?me les arm?es les mieux dot?es. Quelque soit l?issue du conflit afghan, il aura, avec la guerre d?Irak, ?tablit fermement les limites de la capacit? militaire r?elle des ?tats-Unis, ce malgr? les succ?s m?diatis?s des nouvelles technologies (comme les drones).

Mais c?est surtout sur le ??home front?? que l?Am?rique a recul?, la puissance brute se mesurant ? l?aune de la sant? ?conomique et du dynamisme d?une nation. En avance de plusieurs d?cennies sur tous les autres pays en 1945 lorsqu?elle avait construit son fameux ??Arsenal pour la d?mocratie??, les ?tats-Unis?ont non seulement ?t? rattrap?s mais ils sont d?sormais d?pass?s dans denombreux domaines?par les autres pays industrialis?s : ?ducation, couverture sociale, croissance et surtout, comp?titivit? [4] et mobilit? sociale [5], soit autant de domaines o? les ?tats-Unis furent des pionniers et des mod?les? Le ch?mage, longtemps en de?? des 5 % reste bloqu? autour de 8 %. Ses universit?s, qui demeurent les meilleures du monde, ont par leurs co?ts exorbitants et les fabuleux emprunts suscit?s, provoqu? une gigantesque bulle qui risque d??clater ? tout moment. Quant au syst?me d??quilibre des pouvoirs, le fameux ??checks and balances??, il semble avoir atteint le point de non retour avec la confrontation malsaine et d?sormais permanente entre des ?lus d?mocrates et r?publicains incapables de s?entendre sur quoi que ce soit, entre lesquels le pr?sident est ballott? comme un otage impuissant.

En somme, seul l?appareil militaire des ?tats-Unis?fait encore illusion mais celui-ci, comme on vient de le voir, est incapable d?exprimer la puissance dont il est le bras (arm?) et dont il fut longtemps le symbole. Avec cette perte de puissance, de prestige et d?influence, la capacit? qu?avaient les ?tats-Unis?de faire r?ver le pays, et le reste de la plan?te, s?est ?vapor?e elle aussi, symbolis?e par la d?cision d?Obama d?en finir ou presque avec l?aventure spatiale.

L?in?vitable repli et ses cons?quences g?opolitiques

Comme la Chine qui, au XVe si?cle, d?cida d?en finir brutalement avec ses grandes exp?ditions maritimes, l?Am?rique est-elle sur le point de tourner le dos au reste du monde, les dirigeants accul?s devant finalement se ranger derri?re une opinion publique profond?ment isolationniste et casani?re ?

Si la campagne de 2012 sert de barom?tre, il est plus que probable que les ?tats-Unis?renoncent progressivement ? un leadership qu?ils n?ont plus les moyens ni le d?sir d?assumer mais que personne d?autre n?est capable de prendre en charge. Tout porte ? croire que les errements et les mensonges des ann?es 2000 ont eu raison de la docilit? de la population. Le peuple am?ricain, fourbu par la crise ?conomique, ne souhaite plus assumer les responsabilit?s qui incombent ? une superpuissance. Contrairement aux ann?es 1930, lorsque le courant isolationniste ?tait au plus fort, les??v?nements?des ann?es 2000 n?ont tout simplement pas ?t? suffisants pour infl?chir la tendance durablement. Al-Qa?da ne fut qu?une menace de fa?ade qui fit un moment illusion mais en aucun point ne fut comparable ? celle de l?Allemagne nazie et du Japon. Entretenue par la vision d?un Ben Laden omnipotent, ou du moins omnipr?sent, elle s??vapora avec la mort peu glorieuse du chef historique d?Al-Qa?da en 2011 qui souffla d?un seul coup ce qui restait de la fa?ade d?j? d?labr?e. Le paradoxe de l??limination de Ben Laden est qu?avec elle s?envola tout espoir de voir le peuple am?ricain soutenir une politique de superpuissance que seule un ??menace existentielle?? selon l?expression ? la mode (en d?autres termes, une menace sur son existence et son mode de vie) ?tait susceptible en fin de compte de g?n?rer.

Si le sc?nario d?un repli des ?tats-Unis?se confirme, la reconfiguration g?opolitique du monde devrait offrir un tableau ressemblant de plus en plus ? l?Europe du XVIIIe si?cle, soit un syst?me relativement homog?ne domin? par quelques grandes puissances r?gionales, dont les ?tats-Unis, l?une d?entre elle, la Chine, servant en quelque sorte d?arbitre (comme l?Angleterre au XVIIIe) ? ce nouvel ?quilibre dans lequel les quelques ?l?ments perturbateurs (Cor?e du Nord, Iran, Pakistan) ne disposent pas des capacit?s r?elles n?cessaires, malgr? la menace nucl?aire, pour mettre le syst?me ? bas. Un tel tableau favoriserait les politiques ??pragmatiques?? en cours aujourd?hui, dont celle d?Obama, plut?t que les politiques servies par de nobles id?aux. Le r?sultat serait un monde plut?t stable ? malgr? des poches d?instabilit? aigu?s ? mais voguant sans pilote au gr? des vagues et incapable de r?pondre aux grands d?fis du moment, comme ceux de la menace sur l?environnement, d?fis qui r?clament des actions collectives vigoureuses et courageuses d?passant les simples int?r?ts nationaux des uns et des autres.

A court terme, cet ordre g?opolitique sans grande saveur et globalement ?anachronique?? devrait pouvoir maintenir un moment le statu quo mais sera-t-il capable de r?pondre ? des crises extraordinaires susceptible d?enflammer des r?gions enti?res (on pense au Proche et Moyen-Orient) sans le type de leadership coop?ratif que les ?tats-Unis??taient capables de fournir dans les ann?es 1990 ? A long terme, un monde sans leadership se verrait de toute mani?re condamn? par une politique globale de compromis qui emp?cherait de r?pondre aux grands d?fis impos?s par l?interd?pendance croissante engendr?e par la globalisation.

Or, n?oublions pas que si l??quilibre europ?en du XVIIIe si?cle (renouvel? apr?s 1815) engendra les Lumi?res, il enfanta lors de son implosion les guerres totales du XXe si?cle. Malgr? tout, les ?tats-Unis?ont d?montr? par le pass? qu?ils ?taient capables de surmonter les difficult?s et il n?est pas impensable d?envisager un sursaut d?orgueil national susceptible de recadrer les ambitions du pays. Comme apr?s 1945, si tel ?tait le cas, on est en droit d?esp?rer que ces nouvelles ambitions seraient moins ?go?stes que celles qui caract?ris?rent la folie des ann?es 2000. Pour l?heure cependant, rien n?indique que le pays prenne ce chemin. Et ailleurs, aucun autre acteur ne semble en mesure de s?emparer des bottes de Sept lieux, les seuls r?els candidats, la Chine et l?UE, ?tant trop occup?s pour l?instant ? faire le m?nage devant leur porte.

Arnaud Blin

Arnaud Blin est un chercheur associ? ? l?Institut fran?ais d?analyse strat?gique et coordinateur du Forum pour une Nouvelle Gouvernance Mondiale. Il est l?auteur d?une douzaine d?ouvrages dont ??Le D?sarroi de la puissance. Les ?tats-Unis vers la guerre permanente ???, Lignes de Rep?res, 2004 dont vous pouvez lire un compte rendu?ici, ??America is Back. Les Nouveaux C?sars du Pentagone? (avec G. Chaliand), Bayard, 2003 et ??Comment Roosevelt fit entrer les Etats-Unis dans la guerre??, Andr? Versaille, 2011. Il vit aux Etats-Unis dans l??tat de New York.

Notes

[1] R?f?rence au livre de Francis Fukuyama, ? La fin de l?histoire et le dernier homme ?, 1992.

[2] Voir ?Who?s Bigger ?? The Economist, June 14 2012 (source : Angus Maddison, University of Groningen)

[3] NDLR : Voir Pierre Verluise, 20 ans apr?s la chute du Mur. L?Europe recompos?e, Paris, Choiseul, 2009.

[4] ?Can America Compete ??, Harvard Magazine, September-October 2012, p. 26-43.

[5] Voir Joseph Stieglitz, The Price of Inequality, New York, Norton, 2012.

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