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PHOTO: ROBERT NADON, ARCHIVES LA PRESSE

Vieillir sans le savoir

PHOTO: ROBERT NADON, ARCHIVES LA PRESSE

Jean-Fran?ois Beauchemin
L’auteur est un ?crivain qui r?side ? Sainte-Anne-des-Lacs.

Je songe beaucoup ? ma chienne Clara, depuis un moment. Cette belle t?te pench?e continue de m’?mouvoir. J’aime formidablement le lourd museau qui tombe sur mon bras, les yeux qui d?j? se ferment plus t?t qu’avant, c?dent de plus en plus ? la fatigue.

Chaque fois que j’en ai voulu ? la vie de ne m’accorder que si peu de temps, je me suis tourn? vers cet animal. Ce n’est pas que j’apprenais de lui?: mes mod?les ?taient ailleurs que dans cette existence pass?e ? dormir, ? manger, ? r?ver de jeux simples, et dans laquelle la seule dur?e ne fut jamais que celle enferm?e dans l’imm?diat.

Mais je suis toujours touch? par le fait que Clara vieillisse sans le savoir. D’une certaine fa?on, elle se croit immortelle. C’est cette vie v?cue sans conscience, c’est-?-dire hors du temps, sans autre attente que d’aimer et d’?tre aim?, qui m’?meut tant.

Je ne l’envie pas: je pr?f?re encore ma dure mais exaltante conscience de mortel, et la capacit? que j’ai de r?fl?chir ? ma fin, de m’y pr?parer, je veux dire: de lui donner un sens.

Simplement, je trouve beau la mani?re qu’a Clara de vieillir sans souffrance morale, pr?cis?ment parce que la conscience ne joue pas de r?le dans cette vieillesse?: apparemment, son corps seul sent sur lui l’inexorable passage du temps.

Je pose ma main sur ces flancs imperceptiblement amaigris, entre lesquels palpite depuis 12 ans un coeur d’or. Je d?couvre dans ce regard qui pourtant commence ? s’?teindre de nouvelles irisations, un furtif miroitement d’?toile. J’y rencontre les faibles signes d’un abandon, graduel mais serein, celui d’un ?tre qui cesse peu ? peu de se m?ler au jeu de la vie pour s’attarder plus compl?tement ? celui de l’amour: je ne fus jamais observ? avec autant de bont? que dans la vieillesse de cette b?te-l?.

Je ne partage plus d?sormais avec elle les amusements que son amiti? me r?clamait autrefois. Nous n’en sommes plus l?: d’autres accords plus confidentiels, plus tendres, mais non moins exigeants, ont ?t? conclus entre nous.

La balle mille fois lanc?e puis rapport?e a ?t? laiss?e sous la neige: elle n’int?resse plus ma vieille compagne, qui se consacre ? pr?sent ? de plus m?ditatifs bonheurs. Ce qui lui reste de vieillesse se passera sans trop de heurts, aupr?s d’un homme qui, comme elle, trouve sur une ?paule aim?e et dans l’observation du monde presque tout ce qu’il lui faut.

Je ne voudrais pas qu’on juge trop s?v?rement ce que j’?cris ici: ? l’instant de ma mort, lointaine mais en quelque sorte d?j? visible, ma derni?re pens?e ne sera pas que pour ma femme.

J’aurai aussi en t?te l’image, ? jamais inscrite dans ma m?moire, d’une vieille chienne aux yeux las, cern?s de poils gris.

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