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Veuillez mourir poliment, s?il-vous-pla

Yan Barcelo, 10 septembre 2010

Le Qu?bec vit ? l?heure de la mort ?digne??. Lors d?une des rencontres de la commission charg?e d?explorer toutes les nuances et les euph?mismes de ce mot, une dame qui entend aller en Suisse se faire euthanasier dans quelques ann?es disait qu?on n??tait pas responsable de notre entr?e dans ce monde, mais qu?on pouvait au moins assumer la responsabilit? de notre sortie.

Alors voici qu?? la ??dignit? de mourir, certains entendent y ajouter la ??responsabilit? de mourir. Et c?est justement ce th?me qui m?inqui?te dans ce d?bat. Car j?entends des gens autour de moi parler de personnes qu?ils connaissent et dont la vie, selon eux, ne vaut plus la peine d??tre v?cue?: alzheimer, s?nilit? avanc?e, confinement ? un lit d?h?pital, etc. Et apr?s une courte description de la condition de ces vieillards amenuis?s, ces personnes concluent immanquablement avec quelque chose comme?: ??Moi, je ne veux pas finir comme ?a. Qu?on me fasse mourir avant.??

?videmment, c?est ce qu?une l?galisation de l?euthanasie va permettre de faire?: qu?on les ach?ve ? l?heure de leur choix. Est-ce ? dire qu?ils veulent prendre la responsabilit? de leur mort? Certains vont se gargariser de ces belles paroles, mais dans les faits, ce qu?ils pr?voient demander, c?est que quelqu?un d?autre prenne cette responsabilit?, que quelqu?un d?autre ? un m?decin, plus probablement ? accomplisse le geste de les achever. Le plus doucement possible ?videmment. La douleur fait tellement peur.

Mais si ces gens veulent vraiment prendre la responsabilit? de leur mort, il y a une fa?on tr?s simple d?y parvenir: ils peuvent se suicider par surconsommation de pilules ou ils peuvent se laisser mourir de faim ou de froid, ou les deux, comme cela se pratiquait dans certaines cultures. Ce n?est ?videmment pas facile, mais qui a dit que prendre ses responsabilit?s est facile.

On va objecter, bien s?r, que certains n?ont tout simplement pas la possibilit? physique de s?emparer d?une bouteille de pilules pour mettre fin ? leurs jours. Mais tout le monde a la possibilit? de ne pas manger et de refuser toute nourriture et tout breuvage. Pas facile, j?en conviens, mais pour une personne qui a vraiment perdu la volont? de vivre, un tel geste devient plus facile, presque allant de soi.

C?est la seule forme de ??suicide assist? l?galis? auquel je serais pr?t ? souscrire?: le privil?ge qu?a chacun de se laisser mourir si tel est son choix, sans que personne intervienne. Si quelqu?un veut mettre fin ? ses jours dans les derniers milles de sa vie, qu?on n?intervienne pas?: qu?on ne cherche pas ? le gaver, qu?on ne lui injecte pas des solutions nutritives, qu?on le laisse simplement s??teindre ? sa guise. C?est sa mort, il en prend l?enti?re responsabilit? et il ex?cute l?action pour lui-m?me.

Ce serait un peu l??quivalent du non-acharnement th?rapeutique. Plusieurs pensent que le fait de d?brancher une personne d?un appareil m?dical qui la tient en vie est l??quivalent d?une euthanasie ou d?un suicide assist?. Pas du tout. Il s?agit tout simplement de ne plus maintenir en vie par des moyens ext?rieurs un organisme qui n?a plus les moyens d?assurer par lui-m?me sa survie. L?interruption de se nourrir pourrait devenir un ?quivalent du non-acharnement th?rapeutique.

Qu?une personne se laisse mourir de cette fa?on n?obtient pas n?cessairement mon assentiment. Mais elle emporte mon admiration, car elle prend en main sa mort dans un geste authentiquement digne, en silence, sans regimber, seule avec son destin. En comparaison, ces gens qui demandent ? d?autres de les achever, le plus souvent parce qu?ils ont peur de se sentir diminu?s ou d?avoir mal, eux me font piti?. Eux manquent de dignit?.

Or, qu?on demande ? d?autres ? essentiellement des m?decins, qui ont fait serment de servir la vie, ou des infirmi?res ? de mettre fin ? la vie de personnes qui le leur demandent, je suis en d?saccord total. Pour deux raisons. Tout d?abord, pour une raison fondamentale et a priori?: la conscience morale s?y objecte fermement et un tel geste est de l?ordre du meurtre. Ensuite, il y a une raison sociale?: tous ces gens ? qui je r?f?rais plus t?t et qui disent qu?ils ne veulent pas ??finir comme ?a?? constituent une opinion publique de plus en plus pr?valente.

Et cette opinion, si on lui ouvre la porte avec une l?galisation de l?euthanasie, risque de devenir un imp?ratif social. La grand-maman alzheimer dans un CHSLD sera consid?r?e comme menant une vie ??indigne?? ? qui il faudra assurer une fin ??digne??. Et il y aura une pression omnipr?sente pour qu?elle fasse de la place, d?autant plus qu?elle co?te cher au ??syst?me??, un syst?me qui aura de moins en moins les moyens de payer. Imperceptiblement, on va passer de la possibilit? de se faire tuer ? la responsabilit? et au devoir de se faire tuer. Et ceux qui refuseront seront jug?s impolis d?abord, puis franchement malcommodes et contestataires.

On va me dire que je manque beaucoup de compassion ? l?endroit de ceux qui sont saisis d?une condition de vie en d?ch?ance ou indigne, ou qui sont saisis de douleurs excessives en parcours de maladie. Pas du tout. Je sais combien des conditions de vie peuvent devenir p?nibles et ?prouvantes, et je sais combien on peut perdre tout espoir. Mais voici ce que je me dis?: il ne m?appartient pas de juger pour moi-m?me que ma vie ne vaut pas la peine d??tre v?cue, encore moins pour autrui.

Et dans la grande ?conomie de la vie et de l?univers, nous ne savons strictement pas ce qu?il en est. Seule une vie spirituelle profonde et nourrie peut nous donner une r?ponse intime ? ce myst?re. Que nous demandions aujourd?hui d??tre achev?s comme des chevaux au nom d?une quelconque perte de qualit? de vie montre seulement l?ab?me de perte de sens dans lequel nous avons sombr?. Notre culture est incapable de nous fournir un sens ? la douleur et ? la mort. Et si nous sommes incapables, chacun pour soi, de leur trouver un sens, comment esp?rer y trouver un sens pour autrui.

Quant ? ceux qui souffrent de douleurs excessives, s?ils ne peuvent absolument pas les endurer, il y a aujourd?hui des s?datifs tr?s puissants qu?on peut mettre ? leur disposition. C?est ce qu?on fait d?ailleurs. Mais c?est au prix d?une perte de lucidit? franchement navrante. Cependant, je pose la question suivante. On nous demande d?avoir de la compassion pour ceux qui souffrent en mettant fin ? leur vie pour abr?ger leurs souffrances. Mais ? quelle souffrance voulons-nous vraiment mettre fin? La leur? Ou la n?tre, celle que nous ressentons face ? notre impuissance? Notre compassion est-elle r?elle ou n?est-elle qu?un autre masque de notre ?goisme?

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  1. avatar

    Entièrement d’accord avec cet article. Sauf sur un point:

    Les médecins ne font plus aucun serment; et c’est là mon inquiétude.

    Les grandes vérités dans cet article:
    1) Si quelqu’un veut mettre fin à ses jours dans les derniers milles de sa vie, qu’on n’intervienne pas

    2)la conscience morale s’y objecte fermement et un tel geste est de l’ordre du meurtre.

    3) on va passer de la possibilité de se faire tuer à la responsabilité et au devoir de se faire tuer.

    4) il ne m’appartient pas de juger pour moi-même que ma vie ne vaut pas la peine d’être vécue, encore moins pour autrui.

    5) Que nous demandions aujourd’hui d’être achevés comme des chevaux au nom d’une quelconque perte de qualité de vie montre seulement l’abîme de perte de sens dans lequel nous avons sombré.

    6) Notre culture est incapable de nous fournir un sens à la douleur et à la mort.

    7)Mais à quelle souffrance voulons-nous vraiment mettre fin? La leur? Ou la nôtre, celle que nous ressentons face à notre impuissance? Notre compassion est-elle réelle ou n’est-elle qu’un autre masque de notre égoisme?

    André Lefebvre

    • avatar

      @André Lefebvre
      Êtes-vous bien certain que les médecins ne font plus le serment d’Hippocrate? J’espère vivement que vous avez tort, mais… est-ce bien vrai?

      Merci pour vos commentaires et cette facon de faire ressortir les temps forts de ma réflexion.

  2. avatar

    J’en suis certain.

    Voir et lire au complet
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Serment_d'Hippocrate

    André Lefebvre

  3. avatar

    La ligne sous le texte annule le lien;

    voir Google: serment d’hyppocrate et cliquez sur le premier.

    Vous trouverez le serment ancien et les différents nouveaux incluant ceux adoptés au Québec, changés en 1982 et encore 1999.

    André Lefebvre

  4. avatar

    Bon! Voici le texte de 1992 qu’un médecin récite en place et lieu de l’ancien serment d’Hippocrate:

    « Serment professionnel des médecins, en usage au Québec depuis le 15 décembre 1999 [4]:

    J’affirme solennellement que :

    Je remplirai mes devoirs de médecin envers tous les patients avec conscience, loyauté et intégrité ;

    Je donnerai au patient les informations pertinentes et je respecterai ses droits et son autonomie ;

    Je respecterai le secret professionnel et ne révélerai à personne ce qui est venu à ma connaissance dans l’exercice de la profession à moins que le patient ou la loi ne m’y autorise ;

    J’exercerai la médecine selon les règles de la science et de l’art et je maintiendrai ma compétence ;

    Je conformerai ma conduite professionnelle aux principes du Code de déontologie ;

    Je serai loyal à ma profession et je porterai respect à mes collègues ;

    Je me comporterai toujours selon l’honneur et la dignité de la profession. »

    Remarquez qu’on dit que c’est une « serment professionnel » quant, en réalité, ce n’est qu’une « affirmation solonnelle ». Il n’y a aucun serment d’impliqué dans ce texte.

    Remarquez également que la promesse « Je serai loyal à ma profession et je porterai respect à mes collègues » surpasse certainement en importance cette loyauté envers le patient qui n’est qu’esquissée.

    Je ne comprends pas que cela n’inquiète pas tout le monde.

    André Lefebvre

    • avatar

      @André Lefebvre
      C’est en effet très court comme proclamation et je ne vois là pas même l’ombre d’un serment « hippocratien ». Et comme vous dites, le patient est bien marginalisé dans cette promesse de « remplir mes devoirs de médecin envers tous les patients ». Les engagements envers la profession et les collègues semble l’emporter sur tout. Dérangeant, en effet. Merci pour ce matériel.