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Vertu ou obéissance

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La vertu.  La capacité à faire le bien.  Le mot « vertu » a très longtemps servi à séparer les « bons » des « méchants », les « chastes » des « débauchés », ceux qui agissent en conformité avec les règles sociales et ceux qui s’en tiennent pas compte.  Qu’est-ce exactement que la vertu?  Se trouve-t-elle dans la pensée ou dans les comportements?  La notion de vertu est fréquemment associée à la religion, au point que les athées et agnostiques passent encore aux yeux de certains pour des personnes sans spiritualité ni valeurs.

Le problème lorsque la vertu vient de l’obéissance à des préceptes religieux c’est qu’elle fait de la soumission à l’autorité religieuse la condition sine qua non pour pouvoir être considérée comme vertueuse.  Dans la plupart des cultes, il est attendu des fidèles qu’ils accordent aveuglément leur confiance à toute personne qui réussi à les convaincre qu’elle a autorité sur eux parce qu’elle prétend s’exprimer au nom du dieu qu’ils vénèrent ou encore parce qu’elle prétend pouvoir interpréter les écrits sacrés qui lui sont associés.  Ce qui plaît ou déplaît au dieu ou à son représentant remplace alors les notions de bien et de mal.  Bien entendu, les personnes pratiquant une religion ne sont pas toutes des marionnette sans volonté incapables de concevoir que le bien et le mal puisse exister en dehors de leur culte.  Cependant, il arrive que certains fidèles aient une attitude contraire à l’éthique ou même aux règles de leur religion tout en demeurant fermement convaincus que leur attitude est justifiée.

Ce phénomène n’est évidemment pas limité à la sphère religieuse.  Entre 1960 et 1963, une expérience sur la soumission à l’autorité fut menée par le psychologue américain Stanley Milgram à l’université Yale.  Le cobaye devait, sous l’ordre d’un « scientifique », envoyer des décharges électriques d’intensités croissantes à un homme qu’il ne voyait pas à chaque mauvaise réponse de celui-ci à une série de questions.  L’homme n’était en fait qu’un comédien qui ne recevait aucune décharge électrique et qui devait simplement pousser des gémissements, des cris puis de véritables hurlements à mesure que l’expérience progressait.  A chaque hésitation du cobaye, le scientifique l’enjoignait de continuer. L’expérience visait à déterminer jusqu’où une personne peut aller pour obéir à des ordres contraires à la morale.  Les résultats de l’expérience furent aussi concluants que dérangeants: 62% des cobayes ont infligé au concurrent invisible des décharges électriques d’une intensité clairement identifiée comme dangereuse.

Dépersonnalisation

Dans certains cas, des crimes abjects sont commis par des fidèles contre des personnes extérieures à leur religion ou encore des personnes qui en font partie mais qui ont manqué à l’une ou l’autre de ses règles.  C’est que les règles censées s’appliquer à tout les êtres humains peuvent être perçues différemment selon qu’il s’agit d’une obligation ou d’un droit.  Si les textes sacrés d’une religion stipulent par exemple que toute personne doit adorer son dieu, cela englobe chaque être humain et la non observance de cette règle est susceptible d’être reprochée à tout être humain par un fidèle trop zélé.  Si ces mêmes écrits stipulent qu’il est interdit de tuer, cela devrait donc logiquement sous-entendre que tout les êtres humains ont droit à la vie.  Ce n’est pourtant pas toujours le cas et bien des fanatiques religieux considèrent qu’à partir du moment où une personne n’a pas observé les règles liées à leur religion, même si c’est parce qu’elle n’en a jamais fait partie, elle ne bénéficie pas des droits accordés à ses membres.

Ce raisonnement est généralement accompagné par une dépersonnalisation de l’autre, de l’athée, de l’infidèle, de l’ennemi.  S’il veut faire accepter à ses fidèles un crime contre une personne, le représentant d’un dieu doit forcément les convaincre que la non observance des règles lui enlève sa qualité de personne.  Je pourrais utiliser un exemple réel mais je préfère y aller avec un exemple, non seulement fictif mais issu du cinéma fantastique.  Imaginez qu’un ami vous décrive une scène d’un film en vous disant qu’on y voit une personne en poignarder une autre au coeur.  Vous vous diriez sans doute que ce personnage est un criminel.  Si cet ami ajoute que la victime avait tenté de mordre la première personne, il se peut que vous vous disiez que la réaction de cette dernière était exagérée, qu’il y a d’autres façon de se défendre, etc.

Imaginons maintenant que votre ami vous dise que la victime est un vampire.  Soudainement, votre perception de la scène change du tout au tout!  L’assassin n’est plus un assassin mais un justicier, un héros.  La victime n’est plus une victime, ce n’est même plus une personne en fait mais plutôt une horrible créature assoiffée de sang qui doit être neutralisée.  En fait, peut-être n’auriez-vous pas été plus choqué qu’elle se fasse tuer sans même avoir tenté de mordre son meurtrier (à moins que vous ne soyez un fan de Twilight!)

Les vampires n’existent qu’au cinéma et à la télévision mais depuis l’enfance, nous sommes collectivement conditionnés à considérer comme normal qu’ils se fassent tuer par des personnages identifiés comme « bons ».  Dans la plupart des films de vampire, la morsure n’entraîne pas la mort de la victime mais plutôt sa conversion en vampire, on ne peut donc pas vraiment parler de légitime défense au sens où on l’entend habituellement pour justifier dans certains cas le fait de tuer (on pourrait dire la même chose avec les loups-garous).  Loin de moi l’idée de traiter de désaxées les personnes qui regardent avec plaisir ou indifférence un vampire se faire empaler ou de suggérer que les fanatiques religieux criminels ne sont que les pauvres victimes d’un conditionnement malheureux.  Nous devons cependant admettre que la conviction qu’un acte comme tuer est mal dépend de l’idée que nous nous faisons d’une personne, à fortiori une personne qui mérite de vivre.

On peut observer le même phénomène dans le débat entourant la peine de mort, une peine consistant en la mise à mort d’une personne, dans un contexte où n’intervient pas la notion de légitime défense, pour la punir d’avoir elle-même tué une personne sans être elle non plus en état de légitime défense!  Il est étonnant de constater qu’on retrouve beaucoup de partisans de la peine de mort parmi les chrétiens fondamentalistes et ce malgré le fait qu’ils sont tenus de suivre les 10 commandements, dont « Tu ne tueras point ».  La mise à mort du meurtrier est acceptée parce que lui n’a pas respecté ce commandement alors que logiquement, le bourreau viole lui aussi ce commandement en exécutant la sentence.

La religion peut-elle nous rendre bon ou mauvais?

Si les écrits religieux prévoient habituellement de punir les pécheurs, il s’agit généralement d’une punition devant avoir lieu après la mort.  C’est pourquoi il s’est formé au fil des siècles tout un système de blâme, d’ostracisme et même parfois de persécution contre les pécheurs, afin de décourager toute dissidence.  Le pécheur n’est pas seulement menacé de souffrances éternelles après sa mort s’il ne se repend pas, il risque également d’être exclus de sa communauté de son vivant.  On sous-estime souvent l’incroyable pouvoir de l’autre, cet autre qui peut nous louanger ou nous juger avec la même promptitude.  Alors que les représailles d’un dieu peuvent sembler plutôt abstraites, le rejet de l’autre lui est bien réel.  L’autre, le voisin ou le prêtre, n’est-il donc qu’une autre figure d’autorité à laquelle on se soumet, une sorte de prolongement d’un dieu?  L’obéissance religieuse est-elle réellement une manifestation de vertu ou n’est-elle que le résultat d’un désir d’approbation?

Certains diront que la religion rend bon alors que d’autres diront qu’elle rend mauvais, selon qu’ils en ont une vision positive ou négative.  Si elle n’était qu’une façon de donner un sens à nos actions, bonnes ou mauvaises?  Le fanatique qui tue au nom de son dieu aurait-il été si différent s’il n’avait pas pratiqué la religion dont il se sert pour justifier son crime?  Peut-être tuerait-il quand même et avec la même absence de remord, il chercherait simplement une autre manière se de justifier à ses propres yeux et peut-être aussi à ceux des voisins.  Quel que soit leur crime, du simple vol à l’étalage au génocide, tous les criminels cherchent à se justifier, pour ne pas avoir à reconnaître qu’ils ont tort d’agir comme ils le font.  Nous n’aimons pas nous considérer comme mauvais, nous n’aimons pas avoir à nous blâmer.  Même lorsque nous nous fichons de ce que les autres pensent de nous (ou prétendons nous en ficher), nous tenons généralement à avoir une bonne opinion de nous-mêmes.

 

Stéphanie LeBlanc

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2 Commentaire

  1. avatar

    @ SL

    Tres bon article. Je dirais – comme votre texte le suggère – que la religion ne rend pas l’humain meilleur ou pire, mais le déresponsabilise. On est donc tres loin de la « virtus » des Romains – même racine que vir, comme dans virilité – qui impliquait d’abord force de caractère et attachement au devoir et au bien.

    Cette déresponsabilisation permet de contrôler l’individu par des motivations qu’il a interiorisées, ce qui est bien pratique pour faire régner l’ordre social.

    http://nouvellesociete.wordpress.com/2005/03/28/03-pouvoir-et-liberte/

    PJCA