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Vers un printemps sans oiseaux ?

Paul CRAIG ROBERTS

20 juin 2012 .

Gr?ce au livre qu?elle a ?crit en 1962, Printemps silencieux, Rachel Carson a r?ussi ? faire interdire le DDT et d?autres pesticides chimiques, ce qui a sauv? la vie de nombreux oiseaux. Aujourd?hui ce sont les humains qui sont directement menac?s par des technologies destin?es ? permettre aux entreprises priv?es de tirer le plus de profit possible des ressources naturelles au moindre co?t possible pour elles mais avec un co?t social tr?s ?lev?.

Autrefois abondante, l?eau potable est devenue rare aujourd?hui. Et malgr? cela, aux Etats-Unis, on continue de polluer les eaux de surface et les nappes phr?atiques et de rendre l?eau inutilisable par la d?capitation mini?re des montagnes, la fracturation hydraulique et autres « technologies nouvelles » de ce genre. Les ranchers du Montana oriental, par exemple, sont oblig?s d?arr?ter leur activit? parce que l?eau est pollu?e.

L?exploitation du p?trole off-shore et la contamination marine par les produits chimiques utilis?s dans la culture ont d?truit la p?che dans le golfe de Mexico. Dans d?autres endroits du monde, les explosifs utilis?s pour am?liorer le rendement de la p?che sur le court terme ont d?truit les r?cifs de corail n?cessaires ? la reproduction des poissons. La d?forestation au profit d?une production agricole ? court terme a eu pour cons?quence de remplacer des for?ts tropicales riches en biodiversit? par des d?serts. La « g?n?ration du tout, tout de suite » laisse aux futures g?n?rations une plan?te priv?e de ressources.

Les installations nucl?aires sont construites sans pr?caution dans des zones de tremblement de terre ou de tsunami. Les gaines radioactives sont stock?es dans les centrales, ce qui augmente le potentiel destructeur d?un accident ou d?une catastrophe naturelle.

La nouvelle menace vient des graines g?n?tiquement modifi?es qui engendrent des plantes r?sistantes aux herbicides. L?ingr?dient actif de l?herbicide Roundup de Monsanto est le glyphosate, un ?l?ment toxique qui contamine actuellement les eaux espagnoles et qu?on « retrouve d?sormais assez fr?quemment dans les pluies et les fleuves du bassin du Mississipi », selon l?Organisme de Surveillance G?ologique des Etats-Unis.

En 2011, Don Huber, un pathologiste des plantes et un microbiologiste des sols a ?crit au secr?taire de l?agriculture ?tasunien pour l?informer des cons?quences des OGM et des herbicides qui les accompagnent. Il a d?crit leurs effets n?gatifs sur les oligo-?l?ments, la fertilit? des sols et la valeur nutritive de la nourriture. Il a signal? la d?gradation des voies m?taboliques qui emp?che les plantes d?accumuler et de stocker les min?raux comme le fer, le mangan?se et le zinc, des min?raux importants pour le fonctionnement du foie et la protection immunitaire des animaux et des humains. Il a d?crit leurs effets toxiques sur les microorganismes du sol?: en d?truisant les ?quilibres naturels de la nature, ils provoquent une grande augmentation des maladies des plantes. Il a signal? les pertes en cheptel dues au botulisme, le vieillissement pr?matur? des animaux et l?augmentation de l?infertilit? des animaux et des ?tres humains.

Dans un interview, Huber a expliqu? que le pouvoir de l?industrie agricole fait obstacle ? la recherche sur les OMG et que les agences de r?gulation qui ont la responsabilit? de prot?ger le public se servent des ?tudes r?alis?es par cette m?me industrie et ne b?n?ficient d?aucune information objective ind?pendante sur laquelle fonder leurs d?cisions.

Bref, pour faire quelques ann?es de r?coltes pharamineuses, on d?truit la fertilit? des sols, des animaux et des ?tres humains.

Cela fait longtemps que l?homme d?truit la plan?te. Dans son livre fascinant, 1493, Charles C. Mann d?crit les effets n?gatifs sur l?environnement, les gens et les civilisations de la mondialisation depuis Christophe Colomb. Il parle de la propagation des maladies des plantes et des personnes dans le monde entier, de la d?forestation, de la destruction des peuples et des empires, et de l?impact sur la Chine lointaine de l?argent espagnol extrait des mines du nouveau monde.

Mann nous donne une le?on d?histoire sur les cons?quences involontaires et impr?visibles des actions des ?lites et de leurs subalternes. Les imp?ts chinois correspondaient ? une certaine quantit? d?argent mais l?importation de l?argent espagnol a fait baisser le cours de ce m?tal et les revenus du gouvernement chinois sont devenus insuffisants.

Un gouvernement ou une dynastie post?rieure a fait partir les Chinois des c?tes pour emp?cher les pirates de se ravitailler. Les millions de personnes d?plac?es ont d?truit les for?ts qui couvraient les montagnes pour les remplacer par de la culture de subsistance en terrasses. A cause de la d?forestation, les eaux ont emport? les terrasses, et m?me les r?coltes, vers les vall?es fertiles. Et les inondations sont devenues l?obstacle majeur ? la production de nourriture de la Chine.

Les premiers esclaves ont ?t? les natifs du nouveau monde conquis mais les « Indiens » n?ont pas r?sist? aux maladies import?es par les Europ?ens. Les blancs europ?ens ont constitu? la seconde vague d?esclaves, mais les Europ?ens n?ont pas r?sist? ? la malaria et ? la fi?vre jaune. Et donc finalement ce sont les noirs qui ont ?t? r?duits en esclavage car ils ?taient immunis?s contre la malaria et la fi?vre jaune. C?est ainsi qu?une main d?oeuvre noire capable de survivre dans cet infect environnement a cr?? de nouvelles zones humides pour planter de la canne ? sucre, des zones humides dans lesquelles les moustiques de la malaria et de la fi?vre jaune ont prosp?r?. Mann, bien s?r, d?crit simplement ce qui s?est pass?, il ne justifie pas l?esclavage des noirs ou de qui que ce soit.

Mann montre que l?humble moustique a eu une grande influence sur l?histoire am?ricaine. Le Ligne Mason-Dixon s?pare la C?te Est en deux zones, le Sud o? les maladies inocul?es par les moustiques repr?sentaient une menace end?mique et le nord o? il n?y avait pas de malaria. Dans le Sud, une personne qui ne mourait pas dans l?enfance ?tait immunis?e. Ce qui n??tait pas le cas des Nordistes.

Ceci a eu d??normes cons?quences au moment de l?invasion du Sud par les arm?es nordistes. Selon Mann, « la maladie a tu? deux fois plus de soldats de l?Union que les balles ou les obus des Conf?d?r?s. Au cours des ?t?s 1863 et 1864, le taux d?infection moyen de ce qu?on appelait alors « des fi?vres intermittentes » s?est ?lev? ? 233?%. La maladie terrassait le soldat nordiste moyen ? plusieurs reprises. Elle a tellement affaibli les soldats qu?ils mouraient de dysenterie, de l?pre ou d?infections caus?es par des streptocoques.

Le moustique s?est r?v?l? l?alli? le plus puissant du Sud et ? cause de lui, la guerre s?est tellement prolong?e malgr? la grande sup?riorit? num?rique des forces de l?Union que Lincoln a ?t? forc? de prendre une d?cision ? laquelle il n??tait pas particuli?rement favorable, ? savoir l??mancipation des esclaves. De sorte que, ?crit Mann, on peut en conclure sans exag?rer que les noirs ont ?t? lib?r?s par le moustique de la malaria, le m?me moustique qui avait pr?sid? au choix des noirs comme esclaves.

Mann montre que, longtemps avant la naissance du capitalisme, la cupidit? poussait les hommes ? traiter leurs cong?n?res avec barbarie. Il montre aussi que les d?cisions politiques, qu?elles soient prises par cupidit? ou en fonction de l?int?r?t g?n?ral ont toujours des cons?quences inattendues. Son analyse aux multiples facettes illustre le vieil adage?: « Les meilleurs plans des souris et des hommes vont souvent de travers. »

La colonisation du nouveau monde par l?ancien a d?cim? les peuples du nouveau monde, mais le nouveau monde a ?t? veng? par le mildiou qui a attaqu? les pommes de terre en Europe et l?inflation qui s?est d?velopp?e en Espagne et en Europe.

La destruction de l?environnement a ?t? surtout la cons?quence de la d?forestation et des inondations cons?cutives qui ont emport? les sols. Avant les technologies et les produits chimiques toxiques modernes, la plan?te survivait ? l?homme.

Aujourd?hui les perspectives d?avenir de la plan?te ne sont plus les m?mes. La population humaine est beaucoup plus importante que par le pass?, ce qui met une grande pression sur les ressources, et les cons?quences d?sastreuses des nouvelles technologies sont inconnues au moment o? elles sont utilis?es d?autant plus qu?on ne voit alors que les avantages qu?on en attend. Qui plus est ce ne sont pas les entreprises, firmes et autres multinationales qui subissent leurs effets n?gatifs et en paient le prix. C?est l?environnement et le reste de l?humanit? et de la vie animale. Ces co?ts-l? se sont pas pris en compte dans les calculs de retour sur investissement des entreprises. Le co?t externe de la fracturation hydraulique, de la d?capitation mini?re des montagnes, des produits chimiques agricoles et des OMG pourrait ?tre sup?rieur au prix des produits et services commercialis?s.

Les entreprises n?ont aucune envie de tenir compte de ces co?ts puisque cela diminuerait leurs profits et pourrait r?v?ler que le co?t total de production est bien sup?rieur ? son prix de vente. Les gouvernements se sont montr?s largement incapables de contr?ler les co?ts externes parce qu?ils sont sous l?influence d?int?r?ts priv?s. Et m?me si un pays parvenait ? int?grer ces co?ts, les autres pays profiteraient de la situation. Les multinationales qui externalisent une partie de leurs co?ts vendraient moins cher que celles qui internalisent tous les co?ts de leur production. C?est ainsi que la plan?te est en passe d??tre d?truite pour le profit ? court terme et le confort d?une seule g?n?ration.

La le?on essentielle qui ?merge du livre passionnant de Mann, c?est que les gens d?aujourd?hui n?ont pas une meilleure compr?hension des cons?quences de leurs actions que les peuples superstitieux et d?nu?s de donn?es scientifiques des si?cles pass?s. L?homme technologique moderne se laisse aussi facilement embobiner par la propagande que les hommes d?autrefois par la superstition et l?ignorance.

Si vous ne croyez pas que les peuples des civilisations occidentales vivent dans une r?alit? artificielle fabriqu?e par la propagande, regardez ce documentaires sur les psyops (op?rations psychologiques, ndt). Le documentaire est bien fait ? part une ou deux prises de position ? sens unique sur des questions mineures. Il insiste un peu trop sur la responsabilit? des riches et oublie de dire, par exemple, que Staline qui ne cherchait pas ? devenir milliardaire se servait beaucoup de la propagande. Tous les riches ne sont pas contre le peuple et les milliardaires Roger Milliken et Sir James Goldsmith ont combattu la d?localisation et le mondialisme qui augmentent l?impuissance des peuples et le pouvoir des ?lites. Tous les deux ont d?fendu le peuple en pure perte.

Le documentaire reproche aussi ? la Constitution de limiter la participation du peuple au gouvernement mais ne dit pas que la Constitution restreint le pouvoir du gouvernement et garantit les libert?s civiles en faisant de la loi un bouclier pour le peuple et non une ?p?e aux mains des gouvernants. Ce n?est pas de la faute de la Constitution ni de celle de son p?re fondateur, James Madison, si le peuple ?tasunien a succomb? ? la propagande de Bush ou d?Obama et a renonc? ? ses libert?s civiles en ?change de la « protection s?curitaire » contre les « terroristes musulmans ».

Le documentaire montre que la propagande est une forme de contr?le des esprits et le probl?me des Etats-Unis c?est bien que les esprits y soient sous contr?le.

En 1962 Rachel Carson a pris Monsanto par surprise et a r?ussi ? se faire entendre. Aujourd?hui elle n?aurait pas la m?me ?coute. Des psyops pr?par?s ? l?avance seraient pr?ts ? entrer en action pour la discr?diter. Je viens de lire un article d?un ?conomiste qui a ?crit que des ?conomistes avaient qualifi? l?environnementalisme de religion, autrement dit de syst?me de croyances sans bases scientifiques qui pr?che des « valeurs religieuses ». Cela prouve le peu d?importance que les ?conomistes attachent aux co?ts externes et montre qu?ils ne croient pas que les co?ts externalis?s soient susceptibles de d?truire la puissance productive de la plan?te. C?est pourquoi la question?: « Un printemps silencieux nous attend?? » n?est pas une question rh?torique. C?est bien ce qui nous attend.

PAUL CRAIG ROBERTS

PAUL CRAIG ROBERTS a ?t? r?dacteur en chef du Wall Street Journal et il est secr?taire adjoint au Tr?sor ?tasunien. Il a ?crit?: HOW THE ECONOMY WAS LOST, qui a ?t? publi? par CounterPunch/AK Press. Son dernier livre?: Economies in Collapse?: The Failure of Globalism, a ?t? publi? en Europe en juin 2012.

Pour consulter l?original?: http://www.counterpunch.org/2012/06/20/silent-spring-for-us/

Traduction?: Dominique Muselet pour LGS

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