Accueil / T Y P E S / Articles / Une vraie femme

Une vraie femme

La premi?re fois que j’ai vu Ren?e Bagelet, elle n’?tait m?me pas l?.

Ren?e BajeletC’?tait pourtant d?j? une rencontre. L’histoire peu commune d’une
femme qui force le respect. Une paysanne, dure ? la t?che, qui jure comme un
charretier et qui emmerde le reste du monde quand on se permet de juger son
mode de vie. Cette rencontre, c’?tait d’abord une histoire de cin?ma ou comment
Ren? Duranton, lui aussi une sorte
d’anarchiste dans notre monde tellement consensuel, avait d?cid? de faire du
cin?ma ? sa fa?on?: autoproduit, autodistribu?, loin des circuits
commerciaux et des aides ? la culture, le bonhomme trace son sillon et montre
des gens d’exception qui font vivre une certaine forme de tradition dans les
campagnes.

Ce jour-l?, comme tant d’autres, il avait donc lou? notre cin?ma pour y
passer son film du moment, Femme
paysanne
, le portrait de Ren?e Bagelet, une femme de la r?gion de Moissac
qui tenait toute seule une ferme et labourait avec ses vaches. Oui, en France
et au vingt-et-uni?me si?cle?! Juste parce qu’elle le voulait. Et passent
deux heures avec Ren?e, ses vaches, son chien, ses volailles et ses jambes
d?form?es par une vie de labeur.

  • Rien que de la voir bosser, je suis crev?e.
C’est ma fille qui me glisse ?a avant de s’endormir sur mon ?paule. Le
temps a pass?, la gosse a grandi et Femme paysanne repasse au bled, sans
son r?alisateur, cette fois, mais avec son interpr?te principale dans la salle.
Dix ans que le film a ?t? tourn? et elle tient toujours sur ses quilles, Ren?e,
m?me si elle est courb?e par les douleurs, m?me si le soleil et le vent ont
encore un peu plus tann? sa peau.
Je suis all?e ? sa rencontre tout ? l’heure, faire le poisson-pilote avant
la projection. ?a m’arrive de temps en temps de faire le poisson-pilote, disons
plut?t la conversation, ? des acteurs ou des r?alisateurs de passage, aux
invit?s du cin?ma. G?n?ralement, je ne m’en sors pas trop mal pour tenir le
crachoir et distraire les invit?s.
  • Finalement, vous n’?tes peut-?tre pas aussi b?te que vous en avez
    l’air.

Ren?e vise juste et sec. Je pense que c’est une sorte de compliment. Ou pas.
J’ai au moins le b?n?fice du doute. C’est que loin du cin?ma paysan, Ren?e
Bagelet est plut?t une coriace, ascendant dure-?-cuire. Faut dire qu’il n’y a
pas que le grand air qui lui a fait la couenne. Trimer 12 ou 14 h par jour,
m?me ? 80 balais pass?s, ce n’est l? pour elle qu’une chose parfaitement
naturelle. Ce n’est pas compliqu?, elle ne conna?t que ?a, elle ne s’imagine
m?me pas une autre vie. Non, ce qui fait sa fiert?, ce sont ses choix de femme
et le premier d’entre eux, c’est avoir vir? son mari de chez elle quand le
gamin n’avait encore que 18 mois.

  • Mon fils, on l’avait command? ? l’avance, si vous voyez ce que je veux
    dire, mais apr?s le mariage, je me suis rapidement rendu compte que mon mari
    ?tait un bon ? rien?: il buvait, il fumait, il courait le jupon et en
    plus, il n’?tait pas bien vaillant. Un jour, plut?t que d’acheter du lait pour
    le petit, il a pr?f?r? prendre du tabac. Je n’ai fait ni une ni deux?:
    ouste, dehors?!
  • Et vous n’avez jamais repris un compagnon??
  • Oh si, une fois, bien plus tard, tr?s gentil, mais il ?tait trop copain
    avec le rhum. Dehors aussi?!
  • Et depuis tout ce temps, vous vivez seule??
  • Ben oui, pourquoi?? Je n’ai pas besoin d’un homme. Qu’est-ce que
    j’en ferais?? J’ai des copains, ?a oui, mais je ne veux pas les garder au
    lit, leurs jambes prennent toute la place.

Elle a le regard vif, incisif, une petite moue amus?e au coin des l?vres.
Elle est ? deux mille lieues du clich? de la bouseuse un peu ?paisse. De l’oie
blanche. Elle aime choquer, elle s’en amuse. Mais elle a du mal ? arquer. Je
lui propose mon aide pour se relever.

  • Mais laissez-moi me d?brouiller?! Je dois me d?brouiller. Sinon,
    comment voulez-vous que je fasse quand je suis seule?? Il n’y a personne
    pour m’aider, ? la maison. Quand j’ai fini ma journ?e, m?me si c’est ? dix
    heures ou minuit, il faut encore que je me fasse la soupe, sinon, je ne mange
    pas.
  • Oui, vous avez raison. C’est exactement ce que j’essaie d’apprendre ? ma
    fille.
Fi?re et libre. Implacablement libre.
  • Je sais ce que l’on dit de moi, va. Que je suis une originale?! Une
    emmerdeuse. Et il y en a qui sont jaloux, ? cause du film. C’est bien, ce film.
    Il m’a permis de rencontrer plein de gens. Et de voyager. Monsieur Duranton m’a
    emmen?e dans plein d’endroits pour pr?senter le film, tous frais pay?s, bien
    s?r. J’ai ador? la Bretagne et j’aimerais bien y retourner. M?me si j’ai ?t?
    malade presque tout le voyage, la derni?re fois.

Ren?e voyage et se fait inviter. Elle profite sans vergogne de sa petite
notori?t?. Pour d?couvrir et pour emmerder un peu le monde aussi, ceux qui
bavassent. L’originale. Il faut avoir v?cu dans certains
cercles pour bien comprendre ce qu’il y a de p?joratif et condescendant dans ce
simple mot. Et puis surtout, il faut imaginer quelle force et quel courage il a
fallu ? Ren?e pour prendre son destin en main. Imaginer ce que signifie pour
une jeune m?re de 23 ans, dans la cambrousse de 1953, pour refuser le joug d’un
bonhomme pas tr?s vaillant, comme elle dit. Elle m’a fait penser ?
ma grand-m?re, avec le m?me
corps meurtri par des ann?es de labeur, l’amertume en moins. Parce que ma
grand-m?re, elle aussi, avait eu un sale bonhomme comme mari, mais comme
beaucoup trop d’autres femmes, elle l’avait subi toute sa vie durant. Toute sa
vie ? servir un parfait ?go?ste, seulement soucieux de son petit confort et de
son bon plaisir, laissant ? la femme le soin de faire tourner le m?nage et de
nourrir les gosses quand il pr?f?re aller s’amuser avec les potes ou courir la
gueuse.?

  • M?me pas un merci. Il n’a jamais ?t? content. Il ne m’a jamais parl? que
    pour se plaindre quand il n’aimait pas ce que je lui cuisinais ou quand ce
    n’?tait plus assez chaud parce qu’il ?tait rentr? en retard.
  • Mais pourquoi tout ce temps?? Pourquoi ne pas
    divorcer??
  • Et avec quoi?? Et comment?? C’?tait la crise du logement, on
    ne pouvait pas partir.
Alors elle avait pris son mal en patience. Pendant un demi-si?cle. Jusqu’?
ce que la mort les s?pare.?
Enfin.

Ren?e, elle doit ?tre une sanguine. Et une femme de t?te. Elle ne s’est pas
emmerd?e ? savoir comment elle allait se d?brouiller pour vivre. Elle savait
parfaitement comment faire. Elle l’a juste jet? dehors. Ce qui est
logique?: pourquoi est-ce que ce serait toujours ? la femme de
partir??
Je la regarde d’un autre ?il.?

  • Vous n’avez pas envie de vous reposer, un peu?? De ne plus bosser
    aussi dur??
  • Mais c’est que je les aime, mes vaches, vous comprenez?? J’aime
    m’occuper de mes vaches. Et j’aurai tout le temps de me reposer quand je serai
    morte.

Commentaires

commentaires

A propos de

avatar

Check Also

Langouët : le village écologique modèle en lutte contre le glyphosate

Il y a quelques semaines, le maire de Langouët a une nouvelle fois fait parler ...