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Une ville en carton p?te

Le d?clin inexorable de Montr?al

PATRICE-HANS PERRIER:

 

Photomontage pour un projet d?am?nagement ? proximit? de l?esplanade de la Place-des-Arts. La ville est maquill?e, ? d?faut d??tre reconstruite.

Image:?www.cbc.ca

 

Reprise d?un article critique publi? sur le site de la Toile des Communicateurs il y a environ une dizaine d?ann?es. Propos plus que jamais d?actualit?, alors que nos ?diles poursuivent leur plan de match qui comprend l??dification d?une cit? en carton p?te au centre-ville de Montr?al.

 

Montr?al, m?tropole de mythomanes, souffre d?un furieux complexe d?inf?riorit? face aux Toronto de ce monde. Non des moindres, Ottawa devrait rattraper Montr?al d?ici quelques d?cennies, si l?on se fie ? des ?tudes men?es par Luc-Normand Tellier, alors que les technocrates sont toujours ? la recherche de nouvelles panac?es miraculeuses.?

Hormis les festivals culturels et quelques organisations internationales, Montr?al tourne ? vide, comme un satellite qui d?rive de fa?on excentrique. Toronto a r?cup?r? la quasi-totalit? du march? des transactions financi?res et des si?ges sociaux au pays, Calgary est en passe de devenir la Dallas du Nord et la ville d?Ottawa draine une part croissante des contrats en recherche de pointe au pays ? de quoi donner froid dans le dos lorsque l?on prend la peine d?y r?fl?chir un tant soit peu.

 

Pour en finir avec la ville virtuelle?

Montr?al est une ville en carton p?te, comme Las Vegas, avec les milliards en moins. Nous avons ?rig? le d?cor d?une production cin?matographique dont nous sommes les propres acteurs et nos technocrates, les sc?naristes. Ville incongrue, morcellement d?un territoire qui r?tr?cit en peau de chagrin, gangren? par des guerres de tutelles. Urbanit? qui implose sous le poids de sa conurbation. Continuum historique l?zard? par les agressions multiples des promoteurs et de leurs alli?s objectifs, les bureaucrates.

Que s?est-il pass? en l?espace de 40 ans pour que la ville subisse une telle d?vastation, comme si des bombardements en cascade avaient d?membr? ses quartiers. Nous investissons des milliards ? tenter de raccommoder le centre-ville, tentant de jeter des passerelles pi?tonni?res entre le Vieux-Montr?al et le quartier des Affaires. Trop peu, trop tard. Le quartier des Affaires n?existe plus, il a ?t? remplac? par quelques d?cors hollywoodiens ?

Bref, nous faisons du remplissage, Montr?al doit ?tre reconstruite au plus vite, sans m?nagement, sans tenir compte de son legs magnifique. Vous n?avez qu?? faire un d?tour du c?t? du nouveau Palais des Congr?s : une monstrueuse enfilade de bo?tes bigarr?es donne l?impression qu?un g?ant se serait amus? ? reconstruire le secteur avec des blocs Lego disproportionn?s !

Pourtant, faisant fi de la sensibilit? de leurs commettants, les bureaucrates clament que Montr?al doit se pr?ter ? cette mascarade, sous pr?texte de se donner des airs de ?m?tropole internationale?. Quiconque a visit? Barcelone, Paris, San Francisco ou, m?me, Berlin, vous dira que Montr?al manque ? de perspectives urbaines ! Aucunes enfilades d??difices civiques, nulles perspectives ou avenues majestueuses, pas de vue d?ensemble.

L?Avenue Mc Gill College ne d?bouche sur rien. Aucune connexion d?importance qui puisse nous permettre d?embrasser du regard des paysages urbains au d?tour d?une promenade. Pourtant la rue Saint-Denis aurait pu se pr?ter ? un tel sc?nario, sans oublier la rue Berri qui est ample et g?n?reuse dans son mouvement de descente vers le Vieux-Montr?al. Tout a ?t? g?ch?, presque ? dessein. Montr?al a subi un traitement de d?construction syst?matique avant la lettre, alors que ses ?lites intellectuelles se vautraient dans un modernisme, suivi d?un post-modernisme de bon aloi.

La ville historique a ?t? remplac?e par une ville virtuelle, ?rig?e sur les d?combres de ce qui constituait, nagu?re, l??pine dorsale du centre-ville. La construction de l?autoroute Ville-Marie constitue un v?ritable crime contre l?humanit?, une agression comparable aux bombardements des alli?s sur le centre-ville de Berlin. Voil? pourquoi l?administration de l?ancien Maire Drapeau a-t-elle ?t? port?e aux nues par tous les mondialistes aux commandes. ? l?instar d?un gigantesque crat?re, cette voie de circulation a cr?? un mouvement de plaques tectoniques, coupant les anciens quartiers ouvriers du centre-ville.

Les technocrates, ? l??poque de Drapeau le m?galomane, voulaient instaurer une sorte de quartier de ?La D?fense?, comme ? Paris, en plein c?ur de Montr?al. Des ?lots gigantesques auraient permis de concentrer un amoncellement de tours ? bureaux, alors que l?autoroute Ville Marie devait fait office de desserte ultramoderne, favorisant des communications rapides entre la Ville-centre et les banlieues. La Place Radio-Canada, la Place Ville-Marie et la Tour de la Bourse repr?sentent les t?moins d?un d?veloppement qui avorta en d?finitive. Et pour cause.

 

Manque de perspectives

L?art de la perspective consiste ? d?gager des points de vue qui permettent au spectateur de contempler des segments de villes, des strates d?histoire. Le travail du Baron Haussmann ne consistait pas ? pulv?riser les anciens quartiers de Paris, mais bien, plut?t, ? op?rer une forme de nettoyage afin de d?gager des perspectives urbaines. C?est ainsi que les grands axes de communications, comme les Champs ?lys?es, permettent de faire respirer la ville et d?ordonnancer ses parties constituantes. Un peu comme un refrain dans une chanson ou la trame d?un film? malheureusement nos dirigeants n?ont jamais eu le moindre sens de ces choses l?, parce qu?ils ont toujours ?t? ? la solde d?int?r?ts ?trangers.

Une colonie ne doit pas pouvoir s??manciper. Voil? pourquoi l?art de la perspective ne peut pas y ?tre tol?r? : ni dans son architecture ou son urbanisme, ni en politique ou encore en administration, encore moins dans l?enseignement. Nous avons donc gomm? des pans entiers de notre m?moire collective : dans les manuels scolaires, en plein centre-ville de Montr?al et un peu partout dans notre culture en g?n?ral.

Il est navrant ?de constater, ? l?heure actuelle, que la ville de Montr?al n?est plus que l?ombre d?elle-m?me. Ses ?lites cherchent bien des panac?es miraculeuses qui permettront de conjurer le mauvais sort, mais en vain ! L?activit? ?conomique s?est d?plac?e en p?riph?rie de notre pr?tendue m?tropole, laissant le Centre-Ville d?vast?, tout juste bon ? servir de centre d?amusement ? ciel ouvert pour le plus grand plaisir des banlieusard qui refusent de payer leur quote-part pour les infrastructures qu?ils empruntent.

Alors les technocrates tentent de reconvertir la Ville Centre en gigantesque lieu de divertissement ou en parc d?di? aux nouvelles industries culturelles appel?es ? grand renfort d?incantations. Seules, les banlieues qui composent la couronne m?tropolitaine ont r?ussi ? tirer leur ?pingle du jeu. L?id?e ?tant de pr?server quelques secteurs d?amusement (? la place des anciens quartiers) au c?ur de la Ville centre et de prolonger les voies de communication vers l?ext?rieur.

Comme l?avait si bien dit Pierre Bourque ? le chef de l?opposition municipale ? Montr?al du temps de l?administration Tremblay? (autour de 2004) -? il ne reste plus grand-chose de la Ville centre. Une portion appr?ciable du budget de plus de 4 milliards de la Ville de Montr?al ?tant d?volue aux budgets d?op?ration des Conseils d?arrondissement et d?agglom?ration. La ville centre (coeur de la m?tropole) devra donc se d?brouiller avec un maigre 400 millions de dollars.

Dans ces conditions, pas ?tonnant que les ?diles se mettent ? r?clamer un nouveau pacte fiscal de la part du gouvernement provincial afin d??viter la crise. L?assiette fiscale s?est r?tr?cie en peau de chagrin depuis les derni?res d?cennies et l??cart entre les populations riches et pauvres de l??le de Montr?al ne fait qu?augmenter par les temps qui courent.

 

Des projets farfelus

Contrairement ? ce que nos ?lites auraient souhait?, le miracle des nouvelles technologies ne s?est pas produit. Comme le mentionnait un document de la Ville de Montr?al : ?de 1987 ? 1996, l?emploi n?a progress? que de 3,2 % dans la r?gion m?tropolitaine de Montr?al. La faiblesse semble, a priori, sp?cifiquement montr?alaise, car la hausse a atteint 8,7 % dans le reste du Qu?bec, 11,3 % dans les autres r?gions canadiennes et 17,2 % aux ?tats-Unis?. Alors que les nouvelles technologies et les industries culturelles repr?sentaient une forme de panac?e, plusieurs secteurs strat?giques ont connu un recul dramatique : le secteur manufacturier, celui des transports, sans oublier celui des communications et m?me l?industrie de la construction. Bref, le d?clin de l?ancienne m?tropole est bel et bien confirm?.

En attendant que tous les r?ves des bureaucrates se r?alisent, la Cit? du Multim?dia (au coeur de l?ancien faubourg dit des R?collets) ne sert que les int?r?ts de quelques promoteurs immobiliers de Toronto et le seul projet d?envergure qui nous reste pourrait bien ?tre le futur ?Complexe de divertissement? de Loto-Qu?bec et du Cirque du Soleil. Cette esp?ce de m?ga-centre de l?h?donisme fera de Montr?al l??quivalent de La Havane ? l??poque du dictateur Batista, durant les glorieuses ann?es 50. La ?joie de vivre? francophone sera r?cup?r?e au profit des touristes am?ricains avides de plaisirs fugaces et de jouissances passag?res.

Ce dernier projet ayant ?t? battu en br?che suite ? une vigoureuse lutte citoyenne, nos bureaucrates et intellocrates planchent sur d?autres projets de centres ?h?doniste? qui pourraient, enfin, permettre de marier la culture et les plaisirs des sens pour le plus grand bonheur des touristes et autres membres de la ?jet society? de passage dans notre belle Havane du Nord.

Voil?, nous avons atteint notre point de saturation en mati?re de projets farfelus, le temps que d?habiles projectionnistes facturent leurs honoraires juteux. Car, il faut bien le dire, toute cette agitation permet aux bureaucrates et ? leurs complices ? certaines firmes de g?nie conseil ou de consultation en d?veloppement urbain ? d?encaisser de juteuses commissions en bout de ligne.

Certains chercheurs, ? l?instar de Pierre Hamel et Claire Poitras (1), d?noncent le fait que la classe d?affaires ait mis de l?avant un agenda manifestement loufoque, lequel s?appuie sur des sc?narios hypoth?tiques devant conjurer le mauvais sort qui p?se sur Montr?al. Tous ces fantasmes font fi de la ?complexit? des enjeux du d?veloppement ?conomique et urbain? qui sont le lot de l??tat des choses ? Montr?al.

Nous devons sortir du marasme id?ologique qui emp?che nos ?lites de penser et de se comporter de fa?on responsable afin de remettre sur les rails le d?veloppement urbain de l?ancienne m?tropole du Canada. C?est une question de survie en d?finitive.

 

(1) ?D?clin et relance ?conomique d?une agglom?ration m?tropolitaine. Le discours et les repr?sentations des ?lites ?conomiques ? Montr?al?.

 

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