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Une po?sie lesbienne authentique

PAUL LAURENDEAU

Je viens de d?couvrir GOUINES COQUINES DE CE MONDE,? cent cinquante po?mes ?rotiques lesbiens qui assument sereinement leurs prises de positions et l?ardeur sans ambivalence de leur explicite. Ce recueil s?inscrit dans une dynamique ouvertement libertine, homosexuelle, femme (au sens, classique d?sormais, de l??criture femme), tout en cultivant la touche f?ministe requise et, surtout, tout en parlant ouvertement et tr?s librement d?amour, de b?guins, de passion, d?intimit? sexuelle et de s?duction. Et on en parle ouvertement et cr?ment. Il n?y a pas d?ambivalence, tant sur le propos que sur sa formulation. Machos ?gocentriques et mijaur?es pusillanimes, s?abstenir? L?exercice, remarquablement men?, se d?ploie en une versification irr?guli?re syncop?e, sinueuse et coupante, un peu comme un solo jazzique de contrebasse ou de piano (l?auteure joue d?ailleurs ces deux instruments). Imaginez, pour la forme (pour la forme, hein, pas pour le contenu!), pour la structure po?tique, une fusion, hach?e et chantante, entre un grand ancien du ver irr?gulier (Jean de Lafontaine) et un grand moderne de l?imagerie atonale en vrac (Jacques Pr?vert). Plus moderne qu?ancienne dans son ?criture, en fait, Madame LeVayer cite pourtant, au nombre de ses inspirations: Cl?ment Marot, Pierre de Ronsard (on sait que ce dernier ne d?daignait pas la po?sie ?rotique), Fran?ois de Malherbe, Vincent Voiture, Edgar Allan Poe et, bien s?r, Sappho. Ces cinq po?tes et cette po?tesse font d?ailleurs l?objet d?une tr?s courte adaptation moderne/lesbienne chacun. Ces petits pastiches-pochades sont parfaitement savoureux et magnifiquement domin?s (surtout ceux de Poe et de Sappho). Mais l?, attention, il ne faut pas aller se leurrer au jeu, oblig? et parfois trompeur, des r?f?rences et des sources d?inspiration. La po?sie de Corinne LeVayer est en fait, immens?ment et sid?ralement originale, fra?che, vraie, neuve. Si elle invoque, de ci de l?, les nymphes, les f?es, l?imagerie bucolique et trois ou quatre figures lesbianisables de la mythologie antique (Diane, Atalante, Minerve et, dans une moindre mesure et indirectement, Astart?), cette po?sie, d?un cisel? et d?une vigueur remarquables, s?inscrit plut?t, ouvertement et nettement, dans une modernit? urbaine ?voquant les boites de nuit lesbiennes, la consommation de drogues dures (comme la coca?ne ou les amph?tamines), la prostitution homosexuelle, et le jazz (sont d?ailleurs mentionn?s, avec un amour sans m?lange, les seuls hommes qu?on daigne laisser entrer en ce c?nacle: Charlie Mingus, Jimmy Blanton, Thelonious Monk, Miles Davis). L??vocation verbale, parfois dansante, parfois gutturale, toujours vive et juste, de la musique est particuli?rement pr?cise, inspir?e et sentie.

Une contrebasse
?a s?empare des sons fil?s, ?a les concasse.
?a joue des r?gles, des rythmes. Les outrepasse.
C?est fluide, ?a feule, c?est m?connu. Mais alors l?, je vous passe
Les effets libidineux que ?a charrie.

Je suis grande, j?ai les mains fortes
Mon instrument de bois, ? peine audible, c?est une sorte
De grande femme aux grosses hanches
Et sans visage.
En jouant, je remue, je me d?hanche,
Je suis en nage.
Je vous dis pas l?effet que ?a leur fait.
Aux louves du Lutin Rouge. Mais pourtant on dirait
Qu?elles n??coutent pas vraiment
L?intense musique
Jaillie de mon instrument,
Sauf lors de mes portions soliques.

(extrait du po?me Contrebasse)

En plus de recevoir de plein fouet une po?sie d?concertante et fascinante par sa puissance, sa sensualit? torride, sa verve cri?e et sa formidable volubilit? de formulation, libertaire et cr?neuse, on vit aussi, de surcro?t, une singuli?re exp?rience de po?sie narrative. Chacun de ces cent cinquante po?mes lesbiens peut se lire isol?ment, comme le permet classiquement toute exp?rience po?tique ?l?mentaire. Lire ces po?mes (tr?s souvent des portraits de femmes, parfois des ?vocations descriptives passives ou contemplatives, parfois des micro-r?cits singuli?rement fluides et vifs, toujours surprenants) en les butinant dans le d?sordre est d?j? en soi une jubilation fort intense. Mais le fait est que ces textes s?agencent aussi dans un ordre de d?ploiement construisant une combinaison agenc?e de miniatures et mettant en place, par touches, un r?cit plus large.

Nous suivons donc Corinne qui est contrebassiste dans un petit quintet de jazz qui se nomme, sans complexe, THE SWINGING DYKES (jeu de mot: les gouines qui ont du rythme et/ou les gouines qui changent constamment de partenaires sexuelles). Ledit quintet se produit dans un bastringue lesbien (traduction, ma foi fort heureuse, pour dyke joint) qui s?appelle Le Lutin Rouge et se trouve non loin du port d?une ville c?ti?re non nomm?e (l?auteure travailla de nombreuse ann?es comme musicienne et productrice de spectacles ? Atlantic City, New Jersey). Ces musiciennes, toutes homosexuelles, terminent habituellement la soir?e en draguant et/ou se prostituant (uniquement avec des femmes, de discr?tes bourgeoises la plupart du temps). Dans un tourbillon de joie bruyante et bigarr?e, rendue partiellement grotesque et artificielle par l?effet des drogues dures qui neigent ? profusion, on rencontre l?interlope et internationale faune de femmes venues s?encanailler ou se retrouver, ouvertement ou secr?tement, dans cette boite de nuit homosexuelle portuaire. De texte en texte, des liens se nouent entre les cinq musiciennes (Lydie au cornet, ?louade ? la clarinette, Doudou ? la batterie, Inferno au piano et Corinne, notre narratrice, ? la contrebasse) et avec le flot fantastique, polymorphe et plan?taire, des gouines coquines urbaines, prol?tariennes ou mondaines, venant se tr?mousser au son de ce be-bop nerveux, pour femmes seulement. Des idylles se nouent et se d?nouent, des conflits ?clatent, des d?bats sur l?homosexualit?, le consum?risme sexuel, l?inconscient phallol?tre, les fantasmes lesbiens et les modes capillaires se formulent ouvertement et se tranchent aussi net. Reconnue parmi ses pairs pour sa langue bien pendue et son aplomb ind?montable, Corinne est une libertine, mais une libertine qui menace?

Ce qui fait monter le libertinage: m?rir.
Ce qui ralentit inexorablement le libertinage: vieillir.
Et surtout, ce qui tue le libertinage, ce n?est pas, absolument pas, un nouvel amour,
C?est le retour
Incessant
Et lancinant
Du petit jour.

(extrait du po?me Ce qui tue le libertinage)

De plus en plus ?reint?e, esquint?e, d?mont?e, lasse, taraud?e par la drogue et l?affaiblissement inexorable de ses grandes mains de musicienne, Corinne ne cherche pas du tout le grand amour. Cela, on le sait tous et toutes, est souvent le meilleur moyen de le trouver et de voir sa vie d?autrefois abruptement fracass? par lui… Je ne vous en dis pas plus.

Ce recueil ?tonnant, extraordinaire, unique, se lit d?une traite. La passion, la folie, l?homosexualit?, la drogue et la musique nous y prennent au corps, du d?but ? la fin. ? ne pas mettre entre toutes les mains ou entre toutes les oreilles? seulement les mains les plus agiles, seulement les oreilles les plus exerc?es.

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Corinne LeVayer (2012), Gouines coquines de ce monde, ?LP ?diteur, Montr?al, format ePub ou PDF.

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    Oui. J’apprécie. Mais je suis du temps du tango… et je me souviens, moi qui ne suis pas lesbien – mais c’est un concept étrange dont on pourrait discuter -. qu’il y avait chez Louÿs, dans son mensonge qui était le meilleur de lui, une sensualité (hermaphrodite?) que j’aimais bien et que je ne retrouve pas.

    « Quand les filles couchent à deux, le sommeil
    reste à la porte. « Bilitis, dis-moi,
    dis-moi, qui tu aimes. » Elle faisait glisser
    sa jambe sur la mienne pour me caresser
    doucement.
    Et elle a dit, devant ma bouche : « Je sais,
    Bilitis, qui tu aimes.. ».

    Il faut imaginer un appartement minable, pour étudiants pauvres, sur Amesburty Place, dans les années cinquante, le soir où a brulé le Marché Bonsecours qu’on voit par la fenêtre… et une fille/femme qui ne sait pas trop encore…

    PJCA