Le non-?treMais, dans le flux, on peut toujours choisir de s’arr?ter, de temps
? autre, sur une petite ?normit? qui a l’immense avantage de bien raconter une
bonne grosse partie de l’histoire d’un monde qui n’en peut plus de crever.

L’obsc?nit? du jour, signal?e par une journaliste engag?e au talent
incontestable
, et qui a ensuite buzz? comme il se doit sur la
toile, est d?j? pass?e ? la trappe. Je me suis juste offert le luxe appr?ciable
de prendre mon temps pour y r?fl?chir et de laisser le souffl? retomber afin de
contempler sur sa cro?te racornie les circonvolutions des histoires qui
s’imbriquent les unes dans les autres jusqu’? reconstituer le puzzle de notre
humanit? ordinaire.

Il s’agissait donc d’un nouveau site qui se propose de louer une petite amie,
le temps d’une ballade, d’une soir?e ou d’un week-end complet.
Je comprends que ?a choque. Si, si.
La petite amie ? louer, elle est bien dans le mood d’une soci?t? o? la
femme est, au choix, un produit ou un argumentaire de vente. Se payer
l’illusion d’une compagnie, comme on s’ach?te des rencontres, des plans cul,
des films de boules, l’escort-girl proprette sur elle qui peut ?ventuellement
faire illusion lors d’un d?ner en ville. Et la crise aidant, ce ne seront pas
les voisines de palier qui vont manquer ? l’appel, le site fait d?j? le plein
de candidatures.
Oui, oui, m?pris et marchandisation de la femme, comme d’habitude, rien de bien
neuf sur la toile comme au soleil…
Mais pendant que les lignes de front f?ministes montaient ? l’assaut du site
ignoble, j’ai repens? ? une petite histoire qui remonte ? mes jeunes
ann?es.

Lost in the translation

J’ai la petite vingtaine avenante et complex?e, je vis dans le bon 18e
arrondissement de Paris, celui qui fait fronti?re entre le populo et le
bourgeois et je suis plant?e dans la capitale au mois d’ao?t, pour cause de
m?moire de recherche ? rendre en retard. Tous les jours, je me rends ? la
librairie du coin, qui borde vraiment le coin de la rue, et je vais voir si
monsieur Monolecte, en vacances sous des cieux encore plus moites et
oppressants, ne m’a pas envoy? un petit fax d’Afrique.
On vit dans un autre monde. Litt?ralement. Un monde sans t?l?phone portable et
sans Internet, un monde o? passer un coup de fil dans un autre d?partement peut
te plomber durablement ton budget ?tudiant, un monde o? il y a de petits
libraires ind?pendants qui te d?nichent le Hannah Arent introuvable
chez un bouquiniste, un monde o? je tape un m?moire sur le cin?ma de
science-fiction
avec une machine ?lectronique ? bandes thermiques. Un monde
o? le Minitel est NTIC. O? m?me l’acronyme n’existe pas encore.
Ce jour-l?, je profite outrageusement de la climatisation du Monoprix de la rue
du Poteau pour exp?dier quelques courses, histoire d’am?liorer mon ordinaire.
Habituellement, je vais plut?t au Franprix, un peu plus bas, parce que la
pr?carit? financi?re est mon lot quotidien depuis d?j? fort longtemps. Mais ?
l’?poque, je trime ? me fabriquer un bagage, ?lev?e dans la croyance na?ve que
quelques ann?es de sacrifices studieux finiront par porter leurs fruits un peu
plus tard.
Un autre monde, je vous dis.

C’est l? qu’il me tombe dessus, dans la lueur frissonnante du rayon fromages.
Un homme seul, la trentaine bien entam?e, mais encore assez bien
conserv?e.

  • Voulez-vous sortir avec moi??

C’est parti comme un scud de lumi?re verte qui ?toile le ciel de Bagdad. J’ai
une r?plique cinglante au bord des l?vres, quand j’accroche son regard
implorant de bon chien de troquet esp?rant une miette de ton repas qui
s’?garerait jusqu’au sol. Mon silence aux yeux ronds est probablement ce qui se
rapproche le plus d’une invite ? poursuivre dans son univers de n?ons
froids.

  • Vous savez, je ne suis pas quelqu’un d’encombrant, je n’ai pas besoin de
    grand-chose. S’il vous pla?t.

Son regard canin suinte de solitude compacte. Dure. Implacable. Un gouffre de
n?ant qui te bouffe de l’int?rieur. Un coup de frime, une drague de vantard et
je l’aurais fait ippon en quatre mots cassants. Mais il n’y a l? qu’un
d?sespoir encore plus immense que ce ciel de m?tal que ne parviennent pas
totalement ? occulter les canyons de b?ton qui nous tiennent lieu de
paysage.

  • Vous savez, vous vous y prenez tr?s tr?s mal. Ce n’est pas le moment, ni
    le lieu. Et puis, vous ne savez rien de moi. J’ai d?j? une vie. J’ai d?j?
    quelqu’un.
  • Je sais, je sais. Mais je vous ai vue et… il fallait que je vous
    parle… je ne suis pas jaloux, je ne prends pas beaucoup de place. Juste un
    verre. Un petit caf?. De temps en temps. Un tout petit peu de votre
    temps.
  • Non, mais ?a peut pas marcher, comme ?a, d’aborder des inconnues pendant
    les courses. Une relation, ?a se construit. Il n’y a pas quelqu’un qui vous
    pla?t d?j?, dans votre entourage?? Ce serait plus simple,
    non??

Le bonhomme s’affaisse un peu plus, si c’?tait possible. C’est une flaque
d’homme, une ombre de personne qui s’accroche ? mes mots comme ? une bou?e de
sauvetage. Il y a quelque chose de violent ? ce brusque ?talage de
souffrance.

  • Je vis dans un monde d’hommes. Je pars, le matin, tr?s t?t, sur les
    chantiers. Toute la journ?e, je suis avec mes coll?gues, tous des hommes. Je
    rentre le soir, je suis crev? et je recommence le lendemain.
  • Je ne sais pas, faut sortir un peu.
  • Je ne connais personne. Les coll?gues, ils changent, d’un chantier ?
    l’autre. J’ai personne, vous comprenez, j’ai personne.

C’est comme un noy?. L’ampleur du vide m’affole, j’ai juste envie de tourner
les talons et de fuir sa mis?re humaine poisseuse. Mais ce serait comme
enjamber un clodo en train de crever sur le trottoir, une sorte de crime de
l’indiff?rence.

Je d?teste cette ville. Je d?teste cette monstrueuse ruche humaine o?, tout le
temps, la foule t’oppresse, te bouscule, t’avale et te recrache et o?, le plus
souvent, tu es confront? ? la solitude la plus absolue. Un parmi tant d’autres.
Un perdu dans la multitude des trajectoires ?go?stes qui se percutent sans
jamais se rencontrer. Je prends le bus pour ne pas m’enfoncer dans les
entrailles de la termiti?re, ne pas m’engluer dans la moiteur des corps
entass?s et ne pas perdre mon ?me dans les regards vides et esseul?s. Et
pourtant, toujours, la solitude me rattrape. Comme cette femme qui attend que
le bonhomme passe au vert pour traverser et qui, soudain, se fige, dans un
ab?me int?rieur insondable. Je la regarde ? travers l’?pais verre securit du
bus et son vide int?rieur m’?crase, son cri silencieux vrille mes oreilles
encore plus s?rement que le hurlement des freins du m?tro, l?-bas, loin, en
dessous du bitume. Elle reste l?, au milieu du flux impitoyable qui poursuit sa
fuite en avant perp?tuelle et c’est sa silhouette de statue de sel que je
laisse derri?re moi tandis que mon bus s’?branle dans un g?missement
douloureux.
La ville construit mon sentiment d’impuissance et je m’acharne ? creuser de
minuscules interstices dans ses murs d’incommunicabilit?. Comme avec l’homme du
rayon fromages.

  • Je sais que c’est difficile, mais il vous faut aller vers les autres,
    avoir des activit?s qui vous sortent de votre monde d’hommes. Qu’est-ce que
    vous aimez?? Lire?: inscrivez-vous ? la biblioth?que du quartier.
    Allez dans une salle de sport?: ?a fait du bien ? la t?te et il semblerait
    que c’est un bon endroit pour rencontrer des femmes. La musique,
    peut-?tre?? Trouvez-vous une passion, une sortie, autre chose. Mieux que
    les sup?rettes ou les bars ? c?libataires.

Il sait que c’est mort. Son regard est un appel au secours, mais je ne lui ai
pas menti?: j’ai d?j? une vie et pas assez de place pour y faire entrer un
chien perdu sans collier.

  • Mais m?me juste amis…

Les mots meurent doucement en sortant de ses l?vres.
Je lui souhaite bonne chance en tournant d?finitivement les talons, mon
calendos au c?t? et le c?ur au bord des l?vres.

Soyez mobiles, qu’ils disaient?!

Les petits soldats de la grande
?conomie triomphante
n’ont que leur carri?re ? servir. Ou leur simple
besoin de bouffer. Alors il faut ?tre mobile. Il faut aller l? o? est le
boulot. Qu’importe si tu te retrouves transplant? loin de chez toi, des tiens,
de tes amis, de ceux qui comptent pour toi et pour lesquels tu es quelqu’un.
Pas juste une ombre de plus dilu?e dans la foule anonyme.
Soyez mobiles et bossez toujours plus. Jusqu’? la limite de rupture. Jusqu’?
?puisement des forces. Ce n’est pas grave?: on te vendra ce qu’il faut
pour te remonter, te faire tenir. Encore un peu. Jusqu’? ce que toute la pulpe
du citron soit bien exprim?e. Et l? encore, ils viendront gratter le zeste. En
fait, tout leur profite?: le travail que tu donnes, plus ou moins pour des
clous?; ta fatigue qui augmente, ils te vendront des somnif?res?; ton
stress qui te ronge, ils te fourgueront des anxiolytiques.

Il y a des gens qui se demandent si le capitalisme a une morale. Oui, il en a
une et une seule?: faire du fric. Rien de ce que sa monstruosit? ne
s?cr?te n’est mauvais, du moment qu’avec, on peut faire du fric.

Il ne restait pas grand-chose que le fric ne pouvait pas te payer?: des
bons moments, des ?clats de rire, des amiti?s sinc?res, un amour que tu
cultives comme une fleur de serre, le simple fait d’?tre reconnu comme un
humain parmi ses pairs, cette foule amicale des connaissances qui est le
terreau sur lequel tu t’?panouis. H? bien m?me ?a, nos modes de vie ?clat?s et
forc?s l’ont pi?tin?.

On peut trouver cynique de proposer une petite amie ? louer. C’est juste un
indicateur de plus d’une marchandisation path?tique de notre d?shumanisation
galopante. L’individu au centre de tout… et surtout de son grand vide
int?rieur que rien, absolument plus rien ne vient combler. Il n’y a plus que
des ?mes errantes rendues ? moiti? folles par trop de solitude. Juste besoin de
se sentir vivre quelques instants, juste besoin de se sentir exister, aimer,
appr?cier, pour soi. Un ersatz de lien pour des ersatz de vies.

On a d?j? oubli? qu’? moment donn?, il avait ?t? possible de se louer une famille ou
des amis
. Le temps d’une soir?e ou d’un WE. Pour meubler une existence
Ik?a, humainement ?triqu?e, dans une studette surcharg?e d’objets qui perdent
leur signification et leur attrait d?s qu’on les poss?de.

Des affinit?s ? louer pour des vies de vendus.
Signe des temps.

Powered by ScribeFire.