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Un matin comme les autres

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Je prends mes skis de fond, je les glisse dans l?auto, et je pars. Je pars pour nulle part. Car la seule route est celle de la tranquillit?. Avoir de la glace au bout des orteils, c?est seulement avoir conscience qu?une fois d?glac?, ? l?aise, le petit bonheur est l?. Le bonheur est une s?rie de petites joies tress?es. On n?en sort pas. On en sort par les grandes causes. Les fatigantes grandes causes qui ne sous sortent de rien. ?crire des phrases, des mots, chercher une ?v?rit?, puis une autre. Relire et relire un passage, une pens?e.

Tout ?a c?est rien.

? force de devenir vieux, les yeux de l??me commencent ? voir plus clair. On rajeunit avec ces infimes regards per?ants de l?enfance o? tout nous ?fascine. C?est l? le grand luxe de ne plus travailler, du moins pour la lutte de ??devenir quelqu?un??. Car devenir quelqu?un c?est devenir soi. Et il y a tant d?autres qui veulent vous nourrir aux id?es, qu?il faut en je?ner de temps en temps.

C?est un matin comme les autres?: je me dirige vers le camp, et le sentier me dirige vers la vie. Le soleil fait de la frange de lumi?res d?coup?es. ?a se r?pand sur le sol comme des lames lumineuses. Il n?y a que ?a? Tout ?a emm?l? aux arbres bless?s par la pollution et la vie des arbres, la duret? de la Nature? ?Comme s?ils souffraient eux aussi. Ils ont tous de petites blessures, certains sont ?cras?s, d?racin?s par le vent, d?autres sont chichement plant?s, comme s?ils ne pourront jamais devenir adulte.

C?est comme ?a. C?est comme les humains. ?Je deviens deux yeux qui marchent, fascin? par les vieux pommiers. Chaque pas me rappelle mes premiers pas, chaque respiration ce grand air d?hiver de l?enfance.

Ce matin-l?, il y avait 5 perdrix qui semblaient avoir une discussion ? l?entr?e du bois. Le moteur les a fait fuir. Comme je fuis le bruit. Comme je fuis les gens bruyant qui ne parlent que de l?esprit. Le silence, lui, est comme un grand lac dans lequel on se baigne pour se laver de tous les cris du monde, des guerres, du sang, et du martelage incessant, journalier.

Nous sommes ce que nous mangeons? Nous mangeons des nouvelles, des re-nouvelles, les m?mes, des id?es, des phrases toutes faites, des ?clairs d?esprit, du battage assidu des formules politique, des idoles, des statues parlantes. ??Plus il y a de tireurs, plus ?a mitraille. Plus on apprend rien dans cette soci?t?-pub, plus nous en gobons. C?Est comme le sucre et le gras. ?Nous en voulons, nous en voulons? Sans jamais ?tre rassasi?s. Le vide est un creux qui se creuse et nous creuse. Il faut le remplir?

***

Je souffre, je marche, je ski, je tr?buche, je contourne les obstacles. Quelques oiseaux se prennent pour C?line Dion. Il n?y a rien de clinquant. Je regarde les traces des petits animaux qui passent et repassent. Plouc! Comme une empreinte digitale sur la neige. Comme une ?criture de la Vie, infime, clandestine, cod?e, ind?chiffrable?

La beaut? de cette petite plan?te est d?une infinitude qui me paralyse ? chaque fois. Et ? boire et manger de la tranquillit? des bois, de l?insonorit? inqui?tante, peu apr?s la peur, s?installe le mutisme parlant. La peur du vide qui nous m?ne ? s?agiter comme une queue de chien qui tourne affol?e sous le regard du chien tromp?.

C?est le silence? Le soupir de la grande musique.

Apr?s une heure de mouvements ??sans pens?es??, rien que fig? aux mouvements, l?esprit cesse de hurler, de s?exciter, de s?apeurer et, surtout, de se nourrir dans les ribambelles de ??nouvelles??, je retourne au camp et j?avale un caf?, tranquille, encore frileux, le bout des doigts mordus par le froid, mais l??me l?ch?e par la Nature, la Vie, avec une seule question?

??Comment pourrais-je me passer un jour de cette beaut? sem?e partout et que nous d?truisons chaque jour???.

Je suis pass? de la chair au squelette? ? force de faire le p?lerin des grandes causes. ? force de croire que ce que nous cr?ons et d?truisons est une gloire ??profitable??.

Je sors du bois, fouett? de caf?, de chaleur, d?un sourire lanc? aux arbres, comme un remerciement.

J?ai appris ce matin que les arbres pench?s, ? genoux, pieux, ?taient morts?

Le vent les a jet?s par terre. M?me les plus robustes, les grands?

Une fois ?cart? des autres, trop ?cart?s, trop solitaires, ils m?ont appris qu?une certaine proximit? est n?cessaire pour garder la for?t en sant?.

Nous ne sommes pas diff?rents de la for?t? Mais en cette ?re de solitude vant?e, il faut savoir doser ses journ?es. Les matins sont les matins de silence. On vient y ramasser parfois ce dont il faut parler le soir.

Et j?ai vu certains arbres s??touffer de proximit?.

 

Ga?tan Pelletier

25 d?cembre 2012

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