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Un euro précaire dans une Europe sans ambition

Le dollar fait partie intégrante de la politique étrangère américaine depuis des décennies. Bien plus que monnaie de référence du commerce mondial, dépassant largement le statut de devise de réserve privilégiée des banques centrales, le billet vert est l’arbitre suprême. D’un simple bouton, les Etats-Unis peuvent en refuser l’accès à tout pays, à toute entreprise et à tout établissement financier, quelle qu’en soit leur taille. A côté, et tandis que les réserves globales sont à plus de 60% libellées en dollars, l’euro – avec ses 18% – fait figure de nain. Non content d’être l’astre qui brille au firmament du marché des Changes – le plus volumineux au monde – car les transactions en dollars sont 3 fois plus importantes que celles sur l’euro, la monnaie américaine mène également la danse sur les marchés obligataires internationaux car – hormis l’Europe – le monde entier emprunte en dollars.

Dans un tel contexte, il va de soi que l’Union Européenne se retrouve très largement fragilisée par la guerre commerciale menée par les USA, en fait principalement à cause de ses excédents. Sa balance des paiements excédentaire massive qui se monte à 3.5% du P.I.B. de l’ensemble de l’Union – conséquence des politiques d’austérité et des critères insensés de Maastricht – la rendent dépendante du reste du monde pour son financement. De ce point de vue, le protectionnisme américain cible d’abord l’Europe qui se retrouve dans une posture de grande vulnérabilité pour avoir mené sous la houlette allemande une politique ultra-orthodoxe, alors qu’il eut été tellement plus sain d’entretenir un (faible) déficit vis-à-vis de l’extérieur. Car la résilience européenne, comme la capacité de l’Union à surmonter l’inévitable prochaine crise, ne sera assurée que par la mutualisation des dettes…pour le moment rejetée avec horreur par les élites politiques et économiques allemandes et accessoirement hollandaises.

Voilà précisément pourquoi les gouvernants allemands de l’époque de la constitution de la monnaie unique, soutenus par la Bundesbank, refusèrent dès le début de conférer à l’euro une forte position sur le plan international, craignant d’en perdre le contrôle, et craignant qu’un euro ainsi consacré au même titre que le dollar ne mette en péril la sacro-sainte lutte contre le péril inflationniste, véritable obsession allemande. Ce péché originel rend aujourd’hui la tâche quasi impossible aux dirigeants de l’Union dans cette confrontation qui commence avec Donald Trump. Quelles que soient les mesures et les réponses européennes, elles seront en effet neutralisées par un euro qu’il est structurellement impossible d’utiliser comme arme à l’instar du dollar. Voilà aussi pourquoi toute tentative européenne de contrer l’extraterritorialité US est vouée à l’échec : car les entreprises de l’Union et celles (très rares) affichant des velléités de traiter en euros – et qui seront bannies du marché du dollar – ne seront pas soutenues par un marché de l’euro à l’état embryonnaire.

Quant à une éventuelle réciprocité, à savoir une extraterritorialité qui serait imposée par l’Union Européenne, elle fait pour le moment bien rire les américains car elle n’a nullement les moyens de l’appliquer, comme elle ne dispose pas des instruments financiers à mettre au service du commerce international afin de court-circuiter le billet vert. Mais pourquoi s’en émouvoir ? Ces faits, comme cette fragilisation de la monnaie unique européenne, sont la résultante d’un choix délibéré des pères fondateurs néolibéraux de l’Union. L’Europe a effectivement pour seule ambition de servir de plate-forme pour le commerce et pour les échanges. Et ses dirigeants n’ont aucune prétention géopolitique. L’euro est donc condamné à rester une monnaie précaire.

 

Michel Santi

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