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Tirer ou ne pas tirer

Sc?ne de la s?rie

Je regarde, depuis le printemps, une s?rie t?l?vis?e isra?lienne remarquable: Les prisonniers (Hatufim) sur ARTV.

Dans l??pisode 13 de la saison 2, diffus? la semaine derni?re, l??mission se terminait sur un suspense insoutenable: Ynon, soldat d??lite isra?lien captur? par les Palestiniens de mani?re planifi?e dans le cadre de l?Op?ration Judas, est en position de tuer Abdallah, l?assassin de son p?re, qui tient en joue ? Amiel/Youssef ?, ex-soldat isra?lien fait prisonnier et infiltr? chez/retourn? par les Palestiniens.

L?histoire comme telle, palpitante, n?a pas ici vraiment d?importance. Tout l?enjeu du suspense final, et de ma r?flexion, est de se demander s?il faut tirer ou ne pas tirer.

S?il tire, il tue certainement l?assassin de son p?re et l?un des chefs ? terroristes ? palestiniens (du point de vue isra?lien, bien s?r), et il sauve sa propre vie, du moins temporairement; mais il entra?ne de mani?re ? peu pr?s certaine, la mort d?Amiel/Youssef qu?il est pr?cis?ment venu d?livrer de chez les Palestiniens.

S?il ne tire pas, il sauve, au moins momentan?ment, la vie d?Amiel/Youssef mais s?expose lui-m?me ? ?tre tu? par Abdallah; et bien s?r, rien n?est certain quant ? la suite des ?v?nements pour aucun des trois personnages.

Faut-il tirer ou ne pas tirer? D?un point de vue militaire (et Dieu sait si Ynon a ?t? entra?n? comme militaire d??lite!), la r?ponse est claire: il faut tirer malgr? les risques. On tue un chef militaire ennemi (sans compter la vengeance personnelle pour l?assassinat de son p?re), on sauve sa propre vie et, peut-?tre, si on est tr?s chanceux, on sauve aussi l?objectif de sa mission (d?livrer Amiel/Youssef).

Mais d?un point de vue humain, la r?ponse est beaucoup moins claire: si on tire, on entra?ne soi-m?me l?irr?parable, le d?finitif (on tue quelqu?un, et peut-?tre m?me deux personnes par voie de cons?quence, dont l?objectif de sa mission); et si on ne tire pas, on pr?serve toutes les possibilit?s de la vie (les meilleures comme les pires) et on n?est pas soi-m?me la cause de l?irr?parable.

Tirer est d?finitif et cause directement un mal indiscutable: tuer une (ou deux) personne (ce qu?en termes militaires, on qualifiera plut?t sinon comme un ? bien ? ?tuer un ? ennemi ??, du moins comme un ? mal n?cessaire ? ou comme un ? moindre mal ?).

Ne pas tirer garde toutes les options ouvertes et ne cause directement rien d?irr?versible, ni le bien, ni le mal, ni pour soi, ni pour les autres; mais il prend des risques, ?normes, particuli?rement pour soi-m?me (en se rendant vuln?rable), mais ?galement pour les autres (en acceptant l?interaction ?le dialogue??, impr?visible, avec ? l?autre ?).

Psychologiquement, comme spectateur, nous sommes amen?s (par toute l?histoire qui, ? ce moment, compte d?j? 23 ?pisodes d?une heure!) ? souhaiter vraiment que Ynon tire sur Abdallah: il est possible qu?Amiel/Youssef y laisse aussi sa peau (ce serait bien triste puisque c?est l?un des trois ? prisonniers ? que l?on suit depuis le d?but!), mais au moins le ? bien ? triomphera (partiellement) du ? mal ? (Abdallah est pr?sent?, depuis le d?but, comme particuli?rement insensible et odieux). Et ne pas tirer est ressenti, psychologiquement, comme une faiblesse (comme celui qui c?de, qui ? baisse les yeux le premier ? dans un duel pour d?terminer celui qui va r?ussir ? ne pas ? craquer ?).

Cette r?action, bien humaine, montre bien comment la violence et la victoire par la force sont profond?ment ancr?s dans notre psych?, notre ?ducation et notre culture.

Alors que ce dont nous avons besoin pr?sentement, de plus en plus et plus que jamais auparavant, c?est pr?cis?ment d?apprendre ? ne pas tirer.

La nonviolence, c?est cela: renoncer ? la violence, ? ses propres risques, pour rendre possibles (pas certaines) d?autres issues que le ? mal ? et la ? mort ?; retourner la fatalit? de la violence pour amorcer une autre spirale possible. Et non pas, comme on le croit trop souvent, ne rien faire, se croiser les bras et accepter l?inacceptable!

Au moment o? M. Harper d?cide, en notre nom, de nous engager dans la spirale guerri?re de la violence en Irak et au Moyen-Orient, nous avons plus que jamais besoin de personnes, de citoyens, qui vont se lever et refuser de tirer: et plusieurs moyens concrets de le faire sont disponibles, de la prise de parole ? la d?sob?issance civile , en passant par bien d?autres moyens interm?diaires (lettres d?opinions, manifestations, visites aux d?put?s, refus de payer ses imp?ts, etc.).

Je ne sais pas ce qui arrivera ? Ynon: il n?a pas tir? et la suite ne semble augurer rien de bon pour le moment. Mais c?est le prix de la nonviolence qu?il faut accepter ? court terme. Car renverser des si?cles de violence ne se fera ni du jour au lendemain, ni sans sacrifices volontairement accept?s de la part des pionniers. Mais c?est un prix bien moins lourd, dans tous les sens (quantitatif comme qualitatif), que celui que la violence nous impose depuis toujours.

Dominique Boisvert

 

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