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Th?orie des facteurs historiques (Labriola)

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??La th?orie des facteurs historiques et la conception mat?rialiste de l?histoire??
Antonio Labriola
Chapitre 6: Extrait de l?ouvrage,?Essai sur la conception mat?rialiste de l?histoire
paru en 1898
dans la Biblioth?que socialiste internationale,
Giard et Bri?re, ?diteurs.

Il est une question ? laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : qu?est-ce qui a donn? naissance ? la croyance aux facteurs historiques ? C?est l? une expression famili?re ? beaucoup d?esprit et que l?on retrouve fr?quemment dans les ?crits de beaucoup d??rudits, de savants et de philosophes, et de ces commentateurs qui, par leurs raisonnements ou leurs combinaisons, ajoutent un peu ? la simple narration historique, et se servent de cette opinion comme d?une hypoth?se pour s?orienter dans la masse immense des faits humains, qui, ? premi?re vue et apr?s un premier examen, apparaissent si confus et irr?ductibles. Cette croyance, cette opinion courante est devenue pour les historiographes qui raisonnent, ou m?me rationalistes, une demi doctrine, qui a ?t? r?cemment plusieurs fois all?gu?e, comme un argument d?cisif, contre la th?orie unitaire de la conception mat?rialiste. Et m?me, cette croyance est si bien enracin?e et cette opinion si r?pandue, qu?on ne peut comprendre l?histoire que comme la rencontre et l?incidence de divers facteurs, de sorte que beaucoup de ceux qui parlent de mat?rialisme social, qu?ils en soient partisans ou adversaires, croient se tirer d?embarras en affirmant, que toute cette doctrine consiste en ceci, qu?elle attribue la pr?pond?rance ou l?action d?cisive au facteur ?conomique.

II est tr?s important de se rendre compte de la fa?on dont est n?e cette croyance, cette opinion, ou cette demi-doctrine, parce que la critique v?ritable et f?conde consiste principalement ? conna?tre et ? comprendre ce qui a motiv? ce que nous proclamons une erreur. Il ne suffit pas de repousser une opinion, en la qualifiant de fausse. L?erreur doctrinale est toujours n?e de quelque c?t? mal compris d?une exp?rience incompl?te, ou de presque imperfection subjective. Il ne suffit pais de repousser l?erreur : il faut la vaincre, et la d?passer, en l?expliquant.

Tout historien, au d?but de son oeuvre, fait, pour ainsi dire, un acte d?abstraction. D?abord il pratique comme une coupure dans une s?rie continue d??v?nements ; puis il ne tient pas compte de pr?suppositions et de pr?c?dents nombreux et vari?s ; bien plus il d?chire et il d?compose un tissu embrouill?. Pour commencer il faut pourtant qu?il fixe un point, une ligne, un terme de son choix, et qu?il dise par exemple : je veux raconter les d?buts de la guerre entre les Grecs et les Perses, rechercher comment Louis XVI fut amen? ? convoquer les ?tats G?n?raux. Le narrateur se trouve, en un mot, devant un complexus de faits arriv?s, et de faits sur le point de se produire, qui, dans leur ensemble, pr?sentent une certaine configuration. C?est de cette attitude que d?pend la fa?on d??tre et le style de toute narration ; parce que, pour la composer, il faut prendre comme point de d?part des choses d?j? arriv?es, pour voir ensuite comment elles ont continu? ? devenir.

Cependant dans ce complexus il faut introduire une certaine part d?analyse, en le r?solvant en groupes et en aspects de faits, ou en ?l?ments concourants, qui apparaissent ensuite ? un certain moment comme des cat?gories autonomes. C?est l??tat dans une certaine forme et avec certains pouvoirs ; ce sont les lois, qui d?terminent, par ce qu?elles commandent ou ce qu?elles prohibent, certains rapports ; ce sont les moeurs et les coutumes, qui nous r?v?lent des tendances, des besoins, des fa?ons de penser, de croire, d?imaginer ; dans l?ensemble c?est une multitude d?hommes vivant ensemble et collaborant, avec une certaine r?partition des t?ches et des occupations ; on note ensuite les pens?es, les id?es, les inclinations, les passions, les d?sirs, les aspirations, qui naissent et se d?veloppent de ce mode vari? de coexistence et de ses frottements. Qu?un changement se produise, et il se r?v?lera dans un des c?t?s ou des aspects du complexus empirique, ou dans tous ceux-ci dans un temps plus ou moins long : par exemple, l??tat agrandit ses fronti?res, ou change ses limites internes envers la soci?t?, en augmentant ou en diminuant ses pouvoirs et ses attributions, ou en changeant le mode d?action de celles-ci ou de ceux-l? ; ou bien le droit modifie ses dispositions, ou il s?exprime et s?affirme dans de nouveaux organes ; ou bien finalement, derri?re le changement des habitudes ext?rieures et quotidiennes, on d?couvre un changement dans les sentiments, et dans les pens?es, et dans les inclinations des hommes diversement distribu?s dans les diff?rentes classes sociales, qui se m?lent, s?alt?rent, se d?placent, disparaissent ou se renouvellent. Pour comprendre tout cela dans ses formes et contours ext?rieurs suffisent les dons courants de l?intelligence normale, j?entends, de celle qui n?est pas aid?e encore, ni corrig?e ou compl?t?e, par la science proprement dite. Enfermer dans des confins pr?cis un ensemble de tels changements, c?est l?objet v?ritable et propre de la narration, qui est d?autant plus nette, vivante et exacte, qu?elle prend la forme d?une monographie : c?est par exemple Thucydide dans la Guerre du P?lopon?se.

La soci?t? d?j? devenue d?une certaine fa?on, la soci?t? d?j? arriv?e ? un certain degr? de d?veloppement, la soci?t? d?j? si compliqu?e qu?elle cache l?infrastructure ?conomique qui supporte tout le reste, ne s?est pas r?v?l?e aux simples narrateurs, sinon dans ces faits visibles, dans ces r?sultats les plus apparents, dans ces sympt?mes les plus significatifs, que sont les formes politiques, les dispositions l?gales et les passions des partis. Le narrateur, et parce qu?il lui manque une doctrine th?orique sur les sources v?ritables du mouvement historique, et par l?attitude m?me qu?il prend au sujet des choses qu?il r?unit dans les apparences de leur devenir, ne peut pas les r?duire ? l?unit?, sinon comme un r?sultat de la seule intuition imm?diate, et, s?il est artiste, cette intuition se colore dans son esprit, et s?y transforme en action dramatique. Sa t?che est termin?e s?il r?ussit ? encadrer un certain nombre de faits et d??v?nements dans des limites et des confins sur lesquels le regard peut se mouvoir comme sur une claire perspective ; de la m?me mani?re, le g?ographe purement descriptif a accompli toute sa t?che, s?il renferme dans un dessein vif et net le concours des causes physiques qui d?terminent l?aspect intuitif du golfe de Naples, par exemple, sans remonter ? sa gen?se.

C?est dans ce besoin de la configuration narrative qu?est l?occasion premi?re, intuitive, palpable, et je dirai presque, esth?tique et artistique, de toutes ces abstractions et de ces g?n?ralisations, qui finalement se r?sument dans la demi-doctrine des soi-disant facteurs.

Voici deux hommes insignes, les Gracques : qui voulurent mettre un terme au processus d?appropriation de l?ager publicus, et emp?cher l?agglom?ration du latifundium, qui diminue ou fait dispara?tre compl?tement la classe des petits propri?taires, c?est-?-dire des hommes libres, qui sont le fondement et la condition de la vie d?mocratique de la cit? antique. Quelles furent les causes de leur insucc?s ? Leur but est clair : leur esprit, leur origine, leur caract?re, leur h?ro?sme l?illustrent. Ils ont contre eux d?autres hommes, avec d?autres int?r?ts et avec d?autres desseins. La lutte n?appara?t d?abord a l?esprit que comme une lutte d?intentions et de passions, qui se d?roule et se termine ? l?aide des moyens que permettent les formes politiques de l??tat, et l?emploi ou l?abus des pouvoirs publics. Voici le milieu : la cit? dominatrice de diff?rentes mani?res sur d?autres cit?s, ou sur des territoires ayant perdu tout caract?re d?autonomie ; et ? l?int?rieur de cette cit? une assez grande diff?renciation de riches et de pauvres ; et a c?t? de la troupe peu nombreuse des oppresseurs et des tout-puissants, la masse immense des prol?taires, qui sont en train de perdre ou qui ont d?j? perdu la conscience et la force politique d?une pl?be de citoyens, la masse qui se laisse par suite tromper et corrompre, et qui bient?t sera pourrie, comme un accessoire servile des exploiteurs de haut bord. C?est l? la mati?re du narrateur, qui ne peut se rendre compte du fait, sinon dans les conditions imm?diates du fait lui-m?me. L?unit? intuitive forme la sc?ne sur laquelle les ?v?nements se d?roulent, et pour que la narration ait du relief, un th?me et une perspective, il faut des points d?orientation et des moyens de r?duction.

C?est en cela que consiste l?origine premi?re de ces abstractions qui d?pouillent petit ? petit de leur qualit? de simples cot?s ou aspects d?un ensemble, ces cot?s divers d?un complexus social donn?, et c?est ensuite leur g?n?ralisation qui petit ? petit conduit a la doctrine des facteurs.

Ceux-ci, en d?autres termes, je veux parler des facteurs, naissent. dans l?esprit, comme une suite de l?abstraction et de la g?n?ralisation des aspects imm?diats du mouvement apparent, et ils ont une valeur ?gale ? celle de tous les autres concepts empiriques. Quel que soit le domaine du savoir o? ils sont, ils persistent jusqu?? ce qu?ils soient r?duits et ?limin?s par une nouvelle exp?rience, ou qu?ils soient absorb?s par une conception plus g?n?rale, g?n?tique, ?volutive ou dialectique.

N??tait-il pas n?cessaire, que dans l?analyse empirique et dans l??tude imm?diate des causes et des effets de certains ph?nom?nes d?termin?s, par exemple, des ph?nom?nes de la chaleur, l?esprit s?arr?t?t d?abord ? cette pr?somption et ? cette persuasion qu?il pouvait et devait attribuer ? un sujet, qui, s?il ne fut jamais pour aucun physicien une v?ritable entit? substantielle, fut certainement consid?r? comme une force d?termin?e et sp?cifique, la chaleur. Or voici qu?? un moment donn?, ? la suite de nouvelles exp?riences, cette chaleur se r?sout, dans des conditions donn?es, en une certaine quantit? de mouvement. Bien plus, la pens?e est en train de r?soudre tous ces facteurs physiques, y compris l?atome, dans le flux d?une ?nerg?tique universelle.

N??tait-il pas in?vitable, comme stade premier de la connaissance en ce qui concerne le probl?me de la vie, de d?penser un temps consid?rable dans l??tude s?par?e des organes et de les r?duire en syst?mes ? Sans cette anatomie, qui semble trop mat?rielle et trop grossi?re, aucun progr?s dans les ?tudes n?e?t ?t? possible ; et pourtant au-dessus de la gen?se et de la coordination inconnues d?une telle multiplicit? analytique, tournoyaient incertains et vagues les concepts g?n?riques de vie, d??me, etc. Dans ses cr?ations mentales on vit, pendant longtemps, cette unit? biologique, qui a finalement trouv? son objet dans le commencement certain de la cellule, et dans son processus de multiplication immanente.

Plus difficile fut certainement le chemin, que la pens?e dut parcourir pour reconstruire la gen?se de tous les faits de la vie psychique, depuis les sensations les plus ?l?mentaires jusqu?aux produits d?riv?s les plus complexes. Non seulement pour des raisons de difficult?s th?oriques, mais par suite de pr?jug?s populaires, l?unit? et la continuit? des ph?nom?nes psychiques apparut m?me ? Herbart, comme s?par?e et divis?e en autant de facteurs, les facult?s de l??me.

L?interpr?tation des processus historico-sociaux est pass?e par les m?mes difficult?s ; elle aussi a d? s?arr?ter d?abord dans la vue provisoire des facteurs. Et, cela ?tant, il nous est facile maintenant de retrouver l?origine premi?re de cette opinion dans le besoin qu?ont les historiens narrateurs de trouver dans le fait qu?ils racontent avec plus ou moins de talent artistique, et dans des vues diff?rentes d?enseignement, des points d?orientation imm?diate, comme en peut offrir l??tude du mouvement apparent des choses humaines.

Mais dans ce mouvement apparent, il y a les ?l?ments d?une vue plus exacte. Ces facteurs concourants, que l?abstraction con?oit et qu?elle isole ensuite, on ne les a jamais vus agissant chacun pour soi, parce que, bien plus, ils agissent d?une mani?re telle, qu?elle donne naissance au concept de l?action r?ciproque. De plus, ces facteurs sont eux aussi n?s ? un moment donn?, et ils ont plus tard seulement acquis cette physionomie qu?ils ont dans la narration particuli?re.

Cet ?tat, on savait bien qu?il ?tait n? ? un moment donn?. Pour chaque r?gle de droit, ou bien on se souvenait, ou bien on conjecturait, qu?elle ?tait entr?e en vigueur dans telle ou telle circonstance. Pour beaucoup de coutumes, on se souvenait qu?elles avaient ?t? introduites ? un moment donn? ; et la plus simple comparaison des faits, dans divers temps ou divers lieux, montrait comment la soci?t? dans son ensemble, et en tant que somme de classes diff?rentes, avait pris et prenait continuellement des formes diverses.

L?action r?ciproque des diff?rents facteurs, sans laquelle pas m?me la plus simple narration ne serait possible, comme les renseignements plus ou moins exacts sur les origines et les variations des facteurs eux-m?mes, sollicitaient la recherche et la pens?e, plus que ne le faisait la narration configurative de ces grands historiens qui sont de v?ritables artistes. Et, en effet, les probl?mes qui naissent spontan?ment des donn?es de l?histoire, combin?s avec d?autres ?l?ments th?oriques, donn?rent naissance aux diff?rentes disciplines dites pratiques, qui, d?une fa?on plus ou moins rapide et avec des succ?s divers, se sont d?velopp?es, depuis les anciens jusqu?? nos jours : l??thique et la Philosophie du droit, la Politique et la Sociologie, le Droit et l??conomie.

Or, avec la naissance et la formation de tant de disciplines, par l?in?vitable division du travail, se multiplient hors de mesure, les points de vue. II est certain que pour l?analyse premi?re et imm?diate des aspects multiples du complexus social, il fallait un long travail d?abstraction partielle ; ce qui a toujours pour in?vitable cons?quence des vues unilat?rales. C?est ce qu?on a pu constater, d?une mani?re plus nette et plus ?vidente que pour tout autre domaine, pour le droit et pour ses diverses g?n?ralisations y compris la philosophie du droit. Par suite de ces abstractions, qui sont in?vitables dans l?analyse particuli?re et empirique, et par l?effet de la division du travail, les divers c?t?s et les manifestations diverses du complexus social furent, de temps en temps, fix?s et immobilis?s en concepts g?n?raux et en cat?gories. Les ?uvres, les effets, les ?manations, les effusions de l?activit? humaine, (droit, formes ?conomiques, principes de conduite, etc.) furent comme traduits et transform?s en lois, en imp?ratifs et en principes qui demeur?rent plac?s au-dessus de l?homme lui-m?me.

Et de temps en temps on a d? ? nouveau d?couvrir cette v?rit? simple que le seul fait permanent et s?r, c?est-?-dire la seule donn?e, d?o? part et ? laquelle se r?f?re toute discipline pratique particuli?re, ce sont : les hommes group?s dans une forme sociale d?termin?e, au moyen de liens d?termin?s. Les diff?rentes disciplines analytiques, qui illustrent les faits qui se d?veloppent dans l?histoire, ont fini par faire na?tre le besoin d?une science sociale commune et g?n?rale, qui rende possible l?unification des processus historiques. Et la doctrine mat?rialiste marque pr?cis?ment le terme dernier, la cime de cette unification.

Mais ce n?a pas ?t?, comme ce ne sera jamais du temps perdu que celui qui est d?pens? dans l?analyse pr?liminaire et lat?rale des faits complexes. Nous devons ? la division m?thodique du travail l??rudition pr?cise, c?est-?-dire la masse des connaissances pass?es au crible, syst?matis?s, sans lesquelles l?histoire sociale planerait toujours dans un domaine purement abstrait, dans les questions de forme et de terminologie. L??tude s?par?e des facteurs historico-sociaux a servi, comme sert toute autre ?tude empirique qui ne d?passe pas le mouvement apparent des choses, ? perfectionner les instruments d?observation, et ? permettre de retrouver dans les faits eux-m?mes, que l?on a abstraits artificiellement, les pierres d?attente qui les lient au complexus social. Les diff?rentes disciplines qui sont consid?r?es comme isol?es et ind?pendantes dans l?hypoth?se des facteurs concourant ? la formation historique, et par suite du degr? de d?veloppement qu?elles ont atteint, des mat?riaux qu?elles ont recueilli, et par les m?thodes qu?elles ont ?labor?es, sont devenues aujourd?hui pour nous tout ? fait indispensables, lorsqu?on veut reconstruire une partie quelconque des temps pass?s. Qu?en serait-il de notre science historique sans l?unilat?ralit? de la Philologie qui est l?instrument fondamental de toute recherche, et ou aurait-on jamais trouv? le fil d?une histoire des institutions juridiques, qui renvoit ensuite d?elle-m?me ? tant d?autres faits et ? tant d?autres combinaisons, sans la foi obstin?e des romanistes dans l?excellence universelle du Droit Romain, qui a engendr?, avec le droit g?n?ralis? et avec la Philosophie du Droit, tant de probl?mes qui servent de point de d?part ? la Sociologie?

C?est ainsi, apr?s tout, que les facteurs historiques, dont tant de monde parle et dont il est parl? dans tant d?ouvrages, indiquent quelque chose qui est beaucoup moins que la v?rit?, mais beaucoup plus que la simple erreur, dans le sens grossier de b?vue, d?illusion. Ils sont le produit n?cessaire d?une connaissance, qui est en voie de d?veloppement et de formation. Ils naissent du besoin de s?orienter dans le spectacle confus que les choses humaines pr?sentent ? qui veut les raconter ; et ils servent ensuite, pour ainsi dire, de titre, de cat?gorie, d?indice ? cette division in?vitable du travail, par l?extension de laquelle a ?t? jusqu?? maintenant th?oriquement ?labor?e la mati?re historico-sociale. Dans ce domaine des connaissances, de m?me que dans celui des sciences naturelles, l?unit? de principe r?el et l?unit? de traitement formel ne se trouvent jamais de prime abord, mais seulement apr?s un long chemin embarrass? : de sorte que, de ce point de vue encore, l?analogie affirm?e par Engels entre la d?couverte du mat?rialisme historique et celle de la conservation de l??nergie** nous semble excellente.
(**Voir aussi Anti-D?hring chap. 5 et 6 ? note du transcripteur)

L?orientation provisoire, d?apr?s le syst?me commode de ce qu?on appelle les facteurs, peut, dans des circonstances donn?es, nous ?tre utile ? nous aussi, qui professons un principe tout ? fait unitaire de l?interpr?tation historique c?est-?-dire, si nous ne voulons pas simplement rester dans le domaine de la th?orie, mais si nous voulons, par une recherche personnelle, illustrer une p?riode d?termin?e de l?histoire. Comme, dans ce cas, il nous faut proc?der ? la recherche directe et de d?tail, il faut tout d?abord que nous suivions les groupes de faits qui semblent, ou pr??minents, ou ind?pendants, ou d?tach?s, dans les aspects de l?exp?rience imm?diate. Il ne faudrait pas s?imaginer, en effet, que le principe unitaire de si grande ?vidence auquel nous sommes arriv?s dans la conception g?n?rale de l?histoire puisse, comme un talisman, valoir toujours, et ? premi?re vue, comme un moyen infaillible pour r?soudre en ?l?ments simples l?appareil immense et l?engrenage compliqu? de la soci?t?. La structure ?conomique sous-jacente qui d?termine tout le reste, n?est pas un simple m?canisme, d?o? ?mergent, comme des effets automatiques et machinaux imm?diats, les institutions, les lois, les coutumes, les pens?es, les sentiments, les id?ologies. De cette infrastructure ? tout le reste, le processus de d?rivation et de m?diation est tr?s compliqu?, souvent subtil et tortueux, pas toujours d?chiffrable.

L?organisation sociale est, comme nous le savons d?j?, continuellement instable, bien que cela ne semble ?vident ? tout le monde, que lorsque l?instabilit? entre dans cette p?riode aigu? que l?on appelle une r?volution. Cette instabilit?, avec les luttes continuelles dans le sein de cette m?me soci?t? organis?e, exclut la possibilit? pour les hommes de s?accommoder d?un acquiescement, qui pourrait faire que les hommes recommencent ? vivre d?une vie animale. Ce sont les antagonismes qui sont la cause principale du progr?s (Marx). Mais il est ?galement vrai, cependant. que dans cette organisation instable, dans laquelle nous est donn?e la forme in?vitable de la domination et de la suj?tion, l?intelligence s?est toujours d?velopp?e, non seulement in?galement, mais assez imparfaitement, incongr?ment et partiellement. II y eut et il y a encore dans la soci?t? comme une hi?rarchie de l?intelligence, et des sentiments et des id?ations. Supposer que les hommes, toujours et dans tous les cas, ont eu une conscience ? peu pr?s claire de leur propre situation, et de ce qu?il ?tait le plus rationnel de faire, c?est supposer l?invraisemblable, bien plus l?inexistant.

Formes de droit, actions politiques et tentatives d?organisation sociale, furent, comme elles le sont encore, tant?t heureuses, tant?t erron?es c?est-?-dire disproportionn?es et impropres. L?histoire est pleine d?erreurs ; ce qui signifie, que si tout fut n?cessaire, ?tant donn?e l?intelligence relative de ceux qui avaient ? r?soudre une difficult? ou a trouver une solution a un probl?me donn?, etc., si tout a une raison suffisante, tout ne fut pas raisonnable, dans le sens que les optimistes donnent ? ce mot. A la longue, les causes d?terminantes de toutes les mutations, c?est-?-dire les conditions ?conomiques modifi?es, ont fini et finissent par faire trouver, quelquefois par des voies assez tortueuses, les formes de droit conformes, les ordres politiques adapt?s, et les modes plus ou moins parfaits de l?accommodation sociale. Mais il ne faut pas croire que la sagesse instinctive de l?animal raisonnable se soit manifest?e, ou se manifeste, sic et simpliciter, dans l?intelligence pleine et claire de toutes les situations ; et qu?il ne nous reste ? faire tr?s simplement que le chemin d?ductif de la situation ?conomique ? tout le reste. L?ignorance (qui, ? son tour, peut ?tre expliqu?e) est une raison d?importance de la mani?re dont l?histoire s?est faite ; et, ? l?ignorance, il faut ajouter la bestialit? qui n?est jamais compl?tement vaincue, et toutes les passions et toutes les injustices, et les diverses formes de corruption, qui furent et sont le produit n?cessaire d?une soci?t? organis?e de telle sorte que la domination de l?homme sur l?homme y est in?vitable, et que de cette domination le mensonge, l?hypocrisie, l?outrecuidance et la l?chet? furent et sont ins?parables. Nous pouvons, sans ?tre utopistes, mais seulement parce que nous sommes communistes critiques, pr?voir, comme nous pr?voyons, en effet, l?av?nement d?une soci?t?, qui se d?veloppant de la soci?t? pr?sente et de ses contrastes m?mes, par les lois immanentes du devenir historique, aboutira a une association sans antagonismes de classes : ce qui aurait pour cons?quence que la production r?gl?e ?liminerait de la vie le hasard, qui se r?v?le jusqu?ici dans l?histoire comme une cause multiforme d?accidents et d?incidences. Mais c?est l? l?avenir, et ce n?est, ni le pr?sent, ni le pass?. Si nous nous proposons, au contraire de p?n?trer dans les ?v?nements historiques qui se sont d?velopp?s jusqu?? nos jours, en prenant, comme nous le faisons, pour fil conducteur les variations des formes de la structure ?conomique sous-jacente, jusqu?? la donn?e plus simple des variations de l?instrument, nous devons avoir une pleine conscience de la difficult? du probl?me que nous nous proposons : parce qu?il ne s?agit pas ici d?ouvrir les yeux et de regarder, mais d?un tr?s grand effort de la pens?e, qui se propose de triompher du spectacle multiforme de l?exp?rience imm?diate, pour en r?duire les ?l?ments dans une s?rie g?n?tique. C?est pour cela que je disais que, dans les recherches particuli?res, il nous faut, nous aussi, partir de ces groupes de faits en apparence isol?s, et de cet ensemble bariol?, de l??tude empirique en un mot, d?o? est n?e la croyance aux facteurs, devenue ensuite une demi-doctrine.

II ne sert de rien de vouloir contrebalancer ces difficult?s de fait par l?hypoth?se m?taphorique, souvent ?quivoque, et apr?s tout d?une valeur purement analogique, du soi-disant organisme social. II fallait aussi que l?esprit pass?t m?me par cette hypoth?se, devenue en si peu de temps de la pure et simple phras?ologie. Elle couve, en effet, la compr?hension du mouvement historique, comme naissant des lois immanentes de la soci?t? elle-m?me, et exclut par l? l?arbitraire, le transcendant et l?irrationnel. Mais la m?taphore n?a pas plus de port?e ; et la recherche particuli?re, critique et circonstanci?e des faits historiques est la seule source de ce savoir concret et positif, qui est n?cessaire au d?veloppement complet du mat?rialisme ?conomique.

 

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