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  • Tête première : les liens du sang

    19 mars 2008 | 0 commentaire(s) | 190 affichage(s)

    Tête première, c’est d’abord et surtout la langue du dramaturge irlandais Mark O’Rowe, une langue dure, crue, transcendée par un lumineux éclat de poésie.

    À laisser retentir sa voix unique, O’Rowe s’est trouvé à Montréal une famille adoptive, une tribu fidèle. Le relais se fait d’abord par Olivier Choinière qui a su donner à cette prose singulière une juste transposition dans notre langue. Viennent ensuite la troupe du Théâtre de la Manufacture et le théâtre La Licorne, conquis par cette dramaturgie parfaitement adaptée à la dimension intime de la salle. Et puis il y a Maxime Denommée, qui délaisse pour la première fois sa défroque de comédien pour passer à la mise en scène.

    Cette « famille » était déjà derrière Howie le Rookie, en 2002, un double monologue qui avait valu à Denommée le Masque de l’interprétation masculine pour son personnage de Rookie Lee. Plus par passion que par gratitude, le jeune homme a donc décidé de prolonger son périple dans le sombre univers d’O’Rowe en dirigeant Tête première (Crestfall), une pièce pour trois comédiennes. C’est aujourd’hui une deuxième version qui est présentée à La Licorne, la pièce ayant été initialement montée en 2005.

    Un décor pluvieux symbolisant des rues pavées bordées d’un terrain vague. Des éclairages ténébreux où perce – rarement - une pointe de soleil. Une musique urbaine, presque industrielle, parcourue de bruitages réalistes. Et surtout : trois chapitres, trois visions, trois femmes. Trois monologues dramatiques qui se succèdent dans la bouche de trois témoins d’une journée digne des thrillers les plus sombres. Une meneuse et deux victimes… quoi que ne mène pas celle qui croit, dans cet univers brutal « d’où la lumière pourrait disparaître ».

    Les cheveux mouillés de pluie, le corps marqué par l’épreuve, à des milles de toute coquetterie, chacune va raconter la montée dramatique de cette journée, éclairant par son point de vue la terrible mécanique du drame. C’est d’abord Olive Day (Kathleen Fortin), qui joue les femmes fatales pour se sentir exister entre un conjoint peureux, un fils caché et un monde d’hommes violents. Puis vient Alison Ellis (Dominique Quesnel), frêle gardienne de l’image de mère et d’épouse. C’est à Tilly McQuarrie (Sandrine Bisson) que reviendra le douloureux devoir de boucler le récit, pathétique prostituée aux rêves brisés dont le seul réconfort s’injecte par intraveineuse.

    Dans cette petite ville irlandaise qui ressemble à un Far West de desperados et où chaque homme se cache derrière un surnom, le sexe, la violence, la domination et la mort semblent être les seules valeurs sûres. Bien sûr, il y a chez O’Rowe une certaine complaisance dans le sordide, un parti pris de noirceur qui nous ferait douter de la nature de l’homme. Mais dès les premiers mots, on comprend que la poésie est ici seule façon de rendre l’horreur audible. Les phrases, amputées de leurs pronoms, chargées de symboles et de vers « sauvages », nous élèvent au-dessus de cette réalité poisseuse en traçant les vrais thèmes de la pièce : l’humanité, la rédemption, l’espoir.

    « À la lecture, c’est un texte qui peut faire peur. Il est si cru qu’il peut sembler vulgaire. Au théâtre, incarné, ça passe beaucoup mieux. On voit qu’il y a des humains derrière ça, on comprend que les personnages se cachent derrière une façade », confiait le metteur en scène à l’hebdomadaire Voir.

    En faisant reposer l’essentiel de sa direction d’acteur dans le regard des comédiennes, Denommée sert le texte et fait le pari de l’intimité partagée. Avec le triple talent de cette distribution, ce pari est largement gagné, et on en ressort secoué, avec le sentiment d’avoir reçu une belle leçon de jeu.

    Les seuls regrets seront pour ces effets sonores redondants par rapport au texte, et pour l’absence d’interaction entre les personnages lors des passages de relais…

    En sourdine de ce conte à trois voix se pose aussi la question de la durabilité : dans ce monde qui semble finir chaque jour, comment pourrait-on élever des enfants ?

    « Parce que c’est comme ça que ça arrive ici. Une plaie se referme, une autre s’ouvre, plus grande, plus profonde ».

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