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Terrorisme d??tat – Canada, Guatemala et crimes de guerre

 

Entre 1992 et 2001, Mary Ellen Davis a r?alis? trois documentaires au Guatemala : Le songe du diable, Tierra madre et Le pays hant?. Cette trilogie nous fait conna?tre des peuples autochtones victimes d?injustices qui luttent pour leur survie et leur dignit?. Pour ces r?alisations, la cin?aste a rencontr? des gens dont les proches ont ?t? brutalement tortur?s et assassin?s par l?arm?e, sous le faux pr?texte qu?ils appartenaient ? la gu?rilla. Elle y fait le portrait d?un peuple d?poss?d? de la terre de ses anc?tres, devant travailler sur les plantations de riches propri?taires terriens pour un salaire d?risoire. Elle tourne aussi en 1996 un documentaire sur la situation politique au Mexique, Mexique mort ou vif, en y accompagnant un r?fugi? qui retourne dans son pays apr?s plusieurs ann?es d?exil. On y d?couvre des r?gimes corrompus pr?t ? tuer et ? entretenir la pr?carit? de la population pour se maintenir au pouvoir. Source

Des citoyens de tous les horizons parviennent jusqu?au Canada ? titre de r?fugi?s ou d?immigrants. Leurs histoires sont ?tonnantes pour qui veut les ?couter et les croire. Parfois m?me, elles se croisent.

 

Il en va ainsi du destin de deux hommes d?origine guat?malt?que qui ont abouti s?par?ment au Canada et sont devenus citoyens canadiens : Ramiro Cristales et Jorge Vinicio Sosa Orantes. Chacun ? sa mani?re, ils ont v?cu le massacre de Las Dos Erres, survenu le 7 d?cembre 1982 dans le Peten, en pleine gu?rilla. Au petit matin, un groupe de Kaibiles, les forces sp?ciales de l?arm?e guat?malt?que, est entr? dans le petit village de Las Dos Erres, for?ant les habitants ? sortir des maisons pour se rendre ? l??cole et ? l??glise du village, o? hommes, femmes et enfants furent tortur?s, viol?s et assassin?s. Apr?s plus de 24 heures de massacre, quelque 250 personnes ?taient tu?es.

 

Ramiro Cristales est un des rares survivants de cet ?v?nement, qui est survenu alors qu?il avait cinq ans. Quant ? lui, Jorge Vinicio Sosa Orantes est un ancien militaire et il est accus? de crimes de guerre et contre l?humanit? dans son pays d?origine. Il se trouve depuis janvier 2011 dans une prison, en Alberta, et le Canada a le pouvoir – et m?me, le devoir – de l?extrader vers le Guatemala pour qu?il y subisse son proc?s, ? moins de le traduire ici m?me en justice. Or notre gouvernement s?abstient d?agir, bien que les motifs ne manquent pas, ce dont je peux t?moigner personnellement.

 

Troublantes exhumations

 

Cette histoire me touche parce que je m?en suis approch?e. Le 24 avril 2012, je me trouvais aux confins de la base militaire de Coban, au Guatemala, en compagnie de Blanca Rosa Quiroa de Hernandez, survivante de la guerre et membre de FAMDEGUA (Familiares de detenidos-desaparecidos de Guatemala). ?taient ?galement pr?sents sur les lieux un fonctionnaire du minist?re de la Justice guat?malt?que, un officier de l?arm?e guat?malt?que, un avocat militaire, plusieurs arch?ologues et fossoyeurs de la FAFG (Fundaci?n de antropolog?a forense de Guatemala) qui y menaient des exhumations depuis quelques semaines.

 

Ils en ?taient ? la 17e fosse commune, et ils avaient trouv? une centaine d?ossements non identifi?s. Le r?sultat des fouilles dans la fosse no 15, par exemple : 37 jeunes de moins de 18ans et plusieurs femmes. D?apr?s les v?tements et les ornements trouv?s, il s?agirait, m?informa-t-on, de gens issus de communaut?s mayas-achis. D?autres fosses restent ? ouvrir.

 

Non loin de l?, ? l?ext?rieur de la base, d?autres membres de la FAFG, aid?s de traducteurs, recueillaient les t?moignages de la parent? de personnes disparues, dans leur langue natale autochtone, ? propos des circonstances de chaque enl?vement. Les survivants fournissent un ?chantillon de salive comme preuve d?ADN ? des fins d?identification scientifique.

 

Ces exhumations renvoient ? d?autres ?v?nements tragiques survenus au Guatemala. Dix ans auparavant, un t?moin avait r?v?l? que des individus s?questr?s (ou ? forc?s ? dispara?tre ?) avaient ?t? livr?s ? la base militaire pour ?tre interrog?s. C?est-?-dire tortur?s ? des fins de renseignement. Apr?s quoi, ils avaient ?t? ex?cut?s et jet?s dans des fosses communes.

 

Les fouilles qui sont toujours en cours au Guatemala sont le r?sultat de 10ans de d?marches juridiques : les efforts inlassables de l?organisation FAMDEGUA et de leurs repr?sentants l?gaux. En effet, entre 1960 et 1996, on compte 45 000 victimes de disparition forc?e et d?ex?cutions extrajudiciaires : ?tudiants, professeurs, syndicalistes, travailleurs, intellectuels, ?crivains, artistes, m?res de famille. Les r?gimes militaires les percevaient comme des ennemis internes, des ? subversifs ? de gauche, qu?il fallait liquider.

 

Des survivants racontent

 

Autre retour dans le temps : en 1999, je filmais des s?quences pour le documentaire Le pays hant? sur le site du hameau de Petanac o?, le 14 juillet 1982, l?arm?e guat?malt?que massacrait tous les villageois sur place – des Mayas Chuj – avant de mettre le feu aux maisons. J??tais en compagnie de Mateo Pablo, survivant et t?moin oculaire de cette tuerie. R?fugi? au Canada, il vit ? Montr?al. Les r?sultats de ces exhumations corroboraient en tout point les t?moignages pr?cis de la douzaine de survivants.

 

Cinq ans plus t?t, en 1994, je m?occupe d?un autre tournage, avec FAMDEGUA, dans un autre cimeti?re clandestin. Avec mon ?quipe, on recueille des t?moignages ? propos du massacre de Las Dos Erres, perp?tr? par un bataillon de Kaibiles de l?arm?e guat?malt?que. Des survivants, des voisins racontent ce qu?ils ont vu et entendu. Les anthropologues allaient d?couvrir des horreurs sans nom.

 

Apr?s le tournage, je rencontre un autre survivant : Ramiro, qui avait cinq ans lorsqu?un des militaires impliqu?s dans l?op?ration l?a s?questr?, alors que sa famille se faisait ?liminer. FAMDEGUA avait requis ma pr?sence ? l?ambassade du Canada, car Ramiro, 18ans, allait donner son t?moignage devant une cour guat?malt?que et voulait donc demander le refuge politique. Le statut lui serait accord?. Il vit maintenant au Canada, avec sa femme et ses deux jeunes enfants.

 

Peines d?emprisonnement

 

Retour en 2012. Le g?n?ral Efrain Rios Montt, ?g? de 86ans, est appel? deux fois devant les tribunaux pour faire face ? des accusations de g?nocide et crimes contre l?humanit?. ? la fin de la lecture des preuves et des conditions, on entend jaillir un cri collectif, m?lange de joie, de soulagement et de victoire. Moment historique : la lib?ration est refus?e. Il n?est pas emprisonn?, mais il est au moins assign? ? domicile pour la dur?e des proc?s. Il ?tait au pouvoir du 23 mars 1982 au 8 ao?t 1983. Il ?tait aux commandes du pays lors des deux massacres que j?ai mentionn?s.

 

En 2011 et 2012, cinq ex-militaires accus?s du massacre de Las Dos Erres ont ?t? condamn?s chacun ? 6000 ans de prison. Ces peines – de dur?es qui semblent surgies d?un roman de Gabriel Garcia Marquez – ?taient l?aboutissement de d?cennies d?efforts de la part d?activistes et de professionnels d?termin?s ? d?fendre la m?moire des 200 000 morts pendant les 36ans du conflit. Ces organisations avaient r?ussi, malgr? tous les obstacles, ? recueillir et ? fournir des preuves irr?futables.

 

Au Canada maintenant

 

Aujourd?hui, le Canada a une occasion unique d?embo?ter le pas aux tribunaux guat?malt?ques. Un sixi?me accus? du massacre de Las Dos Erres, derri?re les barreaux en Alberta, se bat contre une requ?te d?extradition des ?tats-Unis pour fraude de citoyennet?. La prochaine audience de Sosa Orantes a lieu le 25 juillet. S?il est extrad? aux ?tats-Unis, sa peine ne sera pas ? la mesure des atrocit?s dont il est accus? au Guatemala.

 

C?est pourquoi plusieurs organisations (dont Maritimes-Guatemala Breaking the Silence Network, le Projet accompagnement Qu?bec-Guatemala, le Centre canadien pour la justice internationale, Rights Action, le Comit? de justice sociale) exigent depuis un an que le Canada respecte les conventions internationales qu?il a sign?es, sa propre Loi sur les crimes contre l?humanit? et les crimes de guerre, et qu?il ordonne une enqu?te sur les responsabilit?s de Sosa Orantes ; ou bien que le minist?re de la Justice sorte de son tiroir secret la demande d?extradition livr?e en juin 2011 par le Guatemala, un dossier d?environ 400 pages selon la correspondance gouvernementale qui m?a ?t? fournie par les juristes de ce pays.

 

? cet ?gard, le gouvernement du Canada fait preuve de moins de transparence que celui du Guatemala, car si notre minist?re des Affaires ?trang?res reconna?t avoir re?u ce dossier et l?avoir transmis au minist?re de la Justice, celui-ci, en revanche, refuse d?en reconna?tre l?existence. Le Groupe d?entraide internationale (minist?re de la Justice), qui re?oit les demandes d?extradition, ne r?pond pas aux appels.

 

Le Canada doit aussi r?pondre ? la demande soumise par Ramiro Cristales qui, ? titre de survivant de ce massacre et citoyen canadien, exige que justice soit faite au Canada, ou au Guatemala, pour les horreurs commises ? Las Dos Erres. Voici une bonne occasion pour que le Canada d?fende les valeurs familiales si ch?res au gouvernement conservateur. Les victimes de terrorisme d??tat le m?ritent.

***
Mary Ellen Davis -?Documentariste ind?pendante

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    Je suis très sympathique à Cristales et sensible au drame qu’il dit avoir vécu. Il n’y a aucune raison d’en douter et des faits similaires sont monnaie courante. Un seul bémol: tape-t-on sur le bon clou?

    Extrader Orantes vers le Guatemala n’a de sens que si on suppose que la justice guatemalteque fera justice. Est-ce le cas aujourd’hui ? Létait-ce hier ? Le sera-ce demain ? JE N’EN SAIS RIEN.

    Le juger au Canada ? De délais en tergiversations en arrivera-t-on à un résultat autre que d’enrichir des avocats, des experts, des psychiatres…

    Ceux qui me lisent savent que je ne souleve généralement pas de problème sans suggérer une solution. ( Au point de proposer tout un projet de société !:-))

    Je n’ai pas de solution au problème qui est soulevé ici, qui est en fait celui de la dispartition de l’État de droit. Partout dans le monde, chez nous également, et qui se manifeste dans de grandes dérives et dans les moindres détails.

    J’ai si peu de solution à ce problème, que je ne me vois d’autre contribution utile en ce moment que de le faire remarquer Pour que chacun en prenne conscience et s’adapte à la situation qui lui est ainsi créée tout en cherchant des solutions qui tarderont peut-être à venir.

    http://nouvellesociete.wordpress.com/2009/06/15/un-mauvais-moment/

    http://nouvellesociete.wordpress.com/2012/01/17/apres-letat-de-droit/