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Terrain glissant

Tourner sa langue sept fois dans sa bouche.

« L’eau est capable de laver beaucoup de choses sauf une mauvaise langue ! » nous avertit ce proverbe qui semble se méfier de ceux qui ne la tournent pas sept fois dans leur bouche avant de dire une ânerie. Je crois désormais que le terrain est si glissant que toute précaution oratoire est inutile. Quoique vous disiez, quoique vous pensiez, vous allez non seulement déplaire à quelques-uns mais qui plus est, choquer une grande partie des autres, blesser certains et même scandaliser les plus sensibles.

Mais le plus extraordinaire dans la plus grande part des cas, c’est que ceux qui vont réagir d’une manière ou d’une autre n’ont pas pris la peine de vous lire ou de vous écouter. Le temps est venu de la communication réduite au strict minimum. L’auditeur ou le lecteur, trop pressé de retourner à son smartphone prendra un mot, choisira une expression, une formule ou le plus souvent se satisfera d’une image qu’il va habilement monter en épingle pour faire passer une caravane de chameaux dans son chas.

Est-ce parce que le contexte est devenu une notion trop complexe pour les imbéciles qu’ils s’en passent aisément pour fonder leur opinion sur un élément extrait au hasard ? Il y a de fortes chances que la longueur d’un raisonnement rebute ces gens habitués à la simplification extrême des spots publicitaires et des slogans de campagne. La pensée doit suivre le rythme effréné de l’immédiateté. Il convient d’émettre ce qui passe pour une opinion et qui n’est en fait qu’une impression fugace dans l’instant sans prendre ni le temps de la lecture et encore moins celui de la réflexion.

Les sondages d’opinion car c’est ainsi qu’on nomme cette mascarade ont généralisé cette manière de tendre la perche au béotien pour le transformer dans l’instant en expert. On a pu mesurer ce que deviennent ces analystes de l’instant quand une crise se présente et qu’ils continuent de donner leur avis sans même se renseigner et étudier sérieusement toutes les composantes du problème.

Il n’est plus question de développer des arguments. L’ère du tout numérique est à ce titre le paradigme du cliché qui sort sans recul ni mise au point. La banalité se dispute à la vulgarité, l’outrance fait bon ménage avec l’ignominie. La méchanceté est de rigueur, la facilité la règle absolue et pour rester dans la comparaison, la parole se mue en selfie dans lequel l’égo du discoureur occupe le premier plan.

Le terrain est si glissant qu’il n’est pas surprenant que ceux qui tiennent le haut du pavé médiatique sont les plus adroits dans l’art de ne rien dire avec une mauvaise foi sidérante de nature à rassurer les gogos. Les thèses les moins solides, les solutions les plus abjectes se nourrissent de cette forme de déliquescence du raisonnement. Les politiciens sont devenus des têtes de gondole qui présentent bien, font étalage de leur habilité sans jamais élaborer une vision cohérente et un projet conséquent.,

Nous sommes dans l’ère de l’inconséquence, de la vacuité des idées, de l’absence de prospective, du tout tout de suite et maintenant. Tandis que dans le même temps, des idées contradictoires s’affrontent et se divisent, s’opposent et se déchirent sans que nul ne songe à faire débat pour éventuellement trouver un terrain d’entente, un modus vivendi.

La pensée totalement fragmentaire, se focalisant sur une particule élémentaire d’un discours qui de toute manière n’étant jamais ni construit ni abouti, ne peut faire place à un autre point de vue. L’époque fragmente, atomise la société par l’incapacité de chacun des membres de cette masse humaine à ne parler qu’au terme d’une longue réflexion. Puisqu’il faut réagir de suite, autant que ce soit en disant n’importe quoi et de préférence en suivant les thèses les plus détestables. Le terrain est plus que glissant, il nous promet le naufrage collectif.

Complexement vôtre.

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