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Simona Halep et Rafael Nadal (photo Afp-Reuters)

Tennis : une choquante discrimination hommes-femmes

Comme chaque année, les amateurs de tennis prennent plaisir à suivre les matches du tournoi de Roland-Garros, une minorité de favorisés dans les gradins de la porte d’Auteuil, tous les autres devant leur petit écran. Une question récurrente se pose toutefois au public et aux observateurs de cet événement sportif de premier plan : quand sera-t-il définitivement mis fin à la discrimination hommes-femmes qui perdure dans le monde du tennis lors des principaux tournois du circuit professionnel ?

Les épreuves majeures du tennis mondial, communément désignées comme « tournois du Grand Chelem », sont organisées sous le contrôle de l’International Tennis Federation (ITF). Elles sont au nombre de quatre : l’Open d’Australie (Melbourne), les Internationaux de France (Paris, Roland-Garros), le tournoi de Wimbledon (Londres) et l’US Open (New York, Flushing Meadows). Ce sont évidemment ces prestigieux tournois que tous les champions et toutes les championnes de tennis en devenir rêvent, dès leur entrée sur le circuit professionnel, d’accrocher un jour à leur palmarès pour rejoindre les plus grands noms dans la galaxie des stars de leur sport.

Outre l’immense satisfaction sportive et la fierté de faire partie du cercle très fermé des champions et des championnes d’exception, les vainqueurs d’un tournoi du Grand Chelem se voient attribuer un prix de nature à attiser les ambitions. On serait motivé à moins : en 2018 à Roland-Garros, le gagnant du tournoi des hommes touchera un chèque de 2,20 million d’euros contre la modique somme de 1,12 million d’euros au malheureux finaliste. Quant à la triomphatrice du tournoi féminin, elle ne sera pas en reste puisqu’elle touchera exactement le même chèque que son homologue masculin.

La parité des primes existe à Roland-Garros et à Wimbledon depuis 2007, mais elle avait déjà été imposée à Melbourne en l’an 2000 et à l’US Open dès… 1973 ! Cette mesure de parité abolissait la discrimination qui prévalait jusque-là dans la rémunération des champions relativement aux championnes. Qui pourrait s’en plaindre ? La discrimination des sexes en matière de rémunération étant l’un des travers les plus choquants de la société, on ne peut que se réjouir d’avoir vu les organisateurs de tournoi évoluer vers une parité qui aurait dû s’imposer d’elle-même beaucoup plus tôt.

Tout serait donc parfait s’il n’y avait un problème d’éthique à la clé : du fait de cette avancée sociale, les femmes se trouvent désormais nettement mieux rémunérées que les hommes, à temps égal passé sur les courts. Et cela pour une raison simple : comme dans les autres tournois du circuit, elles continuent, en Grand Chelem, de jouer leurs matches en 2 manches gagnantes (autrement dit en 3 sets maximum) alors que les hommes disputent des rencontres en 3 manches gagnantes (autrement dit en 5 sets maximum). Or, cela fait une énorme différence, le temps passé par les hommes sur le court lors d’un match dépassant celui des femmes de 1 heure à 1 heure 30 dans la plupart des cas. Avec pour conséquence une dépense d’énergie supérieure et un risque accru de blessure pour les hommes relativement aux femmes.

Sur le site de Tennis Legend, particulièrement riche en statistiques sur l’édition 2016 du tournoi de Roland-Garros, pas la moindre donnée sur la question du temps de jeu comparé comme si le sujet était tabou. Et de fait, il l’est pour les organisateurs des tournois du Grand Chelem comme nous le verrons un peu plus loin.

« Nous sommes prêtes » !

La logique élémentaire et la morale sociale voudraient donc que l’on aligne le temps de jeu des femmes sur celui des hommes en les faisant disputer des matches en 3 manches gagnantes. Mais des voix s’élèvent ici et là pour souligner le surcroît de dépense physique pour des femmes réputées moins résistantes. Oui à la rémunération égale, non aux efforts égaux ! Or, cet argument de moindre résistance n’a pas la moindre valeur : les femmes sont tout aussi résistantes que les hommes à l’effort sportif, comme le démontrent les marathoniennes, les triathlètes, les navigatrices en solitaire ou les alpinistes de l’extrême. Sans compter les multiples études médicales sur le sujet qui convergent toutes vers la même conclusion : les différences physiques entre les hommes et les femmes se traduisent par des performances moindres pour ces dernières, mais en aucun cas par une incapacité à produire des efforts de même durée. Pour l’anecdote, rappelons que la Danoise Caroline Wozniacky, actuelle n° 2 mondiale, s’est entraînée et, en 2014, a couru en cours de saison le marathon de New York sans préjudice pour son parcours tennistique !

Il semble donc, pour suivre la même voie que les autres sports, que le temps soit venu d’harmoniser les tableaux masculin et féminin des tournois du Grand Chelem. Stacey Allaster, ex-présidente de la WTA (fédération internationale des joueuses de tennis) est d‘ailleurs persuadée que les matches en 5 manches ne poseraient pas de problème aux championnes, comme elle l’avait confié lors d’une conférence de presse en septembre 2013 à Singapour : « We are ready, willing and able to play 5 sets matches in the major tournaments » (Nous sommes prêtes, volontaires, et capables de jouer des matches en 5 manches dans les tournois majeurs).

Une opinion partagée par des figures historiques du tennis féminin comme Billy Jean King (fondatrice de la WTA) et Martina Navrátilová. De même, dans le circuit contemporain, la majorité des meilleures joueuses y sont elles favorables, à l’image de l’Américaine Serena Williams, de la Russe Maria Sharapova et de l’Allemande Angelique Kerber. Il n’y a donc plus qu’à sauter le pas pour renouer avec une expérience qui avait déjà été tentée au Masters féminin de 1984 à 1998, et bien plus tôt encore lors de l’US Championship au Philadelphia Cricket Club en… 1891 et 1892, l’Irlandaise Mabel Cahill ayant gagné la finale en 4 sets la première année et en 5 sets la seconde année en suscitant l’enthousiasme des chroniqueurs. Le premier match de l’histoire en 5 sets de l’histoire moderne du tennis a, quant à lui, été remporté par Monica Seles face à Gabriela Sabatini en 1990 au terme d’un affrontement épique de 3 h 47 de jeu !

Encore faudrait-il, pour aligner le temps de jeu des femmes sur celui des hommes, lever un obstacle majeur : l’opposition des organisateurs des tournoi du Grand Chelem qui devraient faire face à des durées de compétition significativement allongées et, le cas échéant, à des casse-tête, tant en matière d’occupation des courts qu’en matière de retransmission télévisée, les diffuseurs exerçant sur les organisateurs de tournoi des pressions directement liées aux contrats publicitaires des chaînes et au risque accru de débordement des retransmissions sur leurs programmes de prime time. Qui plus est, force est de reconnaître, et c’est notamment vrai à Roland-Garros, que les matches féminins – considérés comme moins spectaculaires par les amateurs de tennis – peinent à attirer un public nombreux et a fortiori à doper les recettes publicitaires dans les médias.

Autant d’éléments qui font qu’en 2018, le débat reste bloqué. Faut-il renforcer l’attractivité des tournois féminins en passant aux matches en 5 sets, ce qui serait la solution de bon sens ? Ou bien y renoncer définitivement pour sauvegarder les intérêts des boutiquiers ? Mais alors, ne faudrait-il pas, par équité sportive relativement au montant égalitaire des primes, imposer pour toutes et tous les matches en 3 sets dans les tournois masculins du Grand Chelem comme cela se pratique dans les autres tournois du circuit ? Impossible, car à l’évidence – sur ce plan, tout le monde est d’accord – l’intérêt de la compétition en serait fortement diminué, ce qui aurait un impact à la baisse tant sur la fréquentation des spectateurs dans les enceintes sportives que sur les mesures d’audimat dans les médias.

Il est donc probable que le statu quo l’emportera. Et c’est ainsi que devrait perdurer dans le tennis une discrimination hommes-femmes qui, au mépris de l’équité sportive, plonge ses racines dans de peu glorieuses considérations financières aux relents sexistes.

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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