Accueil / T H E M E S / CULTURE / Tabrizi, Roumi et les derviches tourneurs

Tabrizi, Roumi et les derviches tourneurs

derviches tourneurs

Par: ?Paul Laurendeau

Le petit morceau d?hagiographie musulmane que je veux partager avec vous aujourd?hui se d?ploie dans l?immense champ culturel et artistique du?soufisme. Il concerne au d?part deux mystiques musulmans d?origine perse ayant circul? en Iran (Perse), en Anatolie (Turquie) et en Syrie. Nous sommes au treizi?me si?cle, en Asie Centrale, un territoire immense, carrefour d?influences philosophiques d?j? solidement islamis?, culturellement diversifi? et vivant dans le danger permanent des brutales invasions mongoles.

Tabrizi?(de son vrai nom?Shams ed D?n Tabr?z?, date de naissance inconnue, mort en 1248) est un modeste mais intransigeant?derviche. C?est un asc?te perse, mystique d?Allah, ayant fait v?ux de pauvret?, une sorte de J?r?mie musulman tonitruant, se r?clamant d?une v?rit? plus profonde, plus d?pouill?e et plus radicale que celle des hommes d?institutions. Ce jour l?, il arrive ? pied en la ville de?Konya?(Turquie), venant d?Iran. Il rencontre ?ventuellement?Roumi?(de son vrai nom?Djal?l ad-D?n Mu?ammad R?m?, 1207-1273), po?te, musicien, juriste coranique, savant et intellectuel de bonne famille, ayant pignon sur rue dans la ville (son surnom de?Roumi?signifie ?le Romain? c?est-?-dire l?Anatolien, le Byzantin). Roumi est aujourd?hui consid?r? comme rien de moins que le Dante, le Cervant?s ou le Shakespeare?de l?Asie Centrale Persique (celle-ci ne se restreignant pas ? l?Iran contemporain). Sa po?sie et ses trait?s de philosophie sont traduits dans de nombreuses langues et exercent, encore ? l??poque moderne, une influence culturelle consid?rable en Asie Centrale, au Moyen-Orient et dans le monde.

Et, donc, moment crucial, en ce jour ordinaire de l?hiver 1244, c?est le choc des visions du monde entre Roumi et Tabrizi, ces deux hommes de dieu si disparates. Roumi est subjugu? par la force sobre et essentielle de la pens?e de Tabrizi. Tabrizi pressent que ce savant trentenaire qui sent un peu la lampe peut quand m?me cro?tre, se d?passer, se transcender, se pourfendre et ?clore au mysticisme vrai et ? la folie du sage. Roumi et Tabrizi vivront quatre ann?es ensemble, dans l?harmonie la plus profonde. Ils ?tudieront et communiqueront, Tabrizi ayant le statut de?cheikh?ou ma?tre, Roumi ayant le statut de?derviche?ou disciple.

Roumi, en sa qualit? de notable et de ma?tre d??tude est entour?, depuis d?j? un petit moment, d?une camarilla de disciples qui rapidement prendra ombrage de la relation profonde entre ces deux mystiques en alti?re harmonie que sont, envers et contre tous, Tabrizi et Roumi. Les jeunes notables turcs de l?entourage de Roumi se demandent ce qu?il peut bien fricoter avec cet esp?ce de Raspoutine perse malodorant, si vous me passez l?anachronisme un peu vif. Une tension insidieuse s?installe. Mais comme Roumi n?est pas exactement un chef de confr?rie, il n?a de comptes ? rendre ? personne sur ses agissements et ses amiti?s. Il ignore donc la grogne implicite des hommes, tout ? sa communion avec son cheikh et son dieu. Un jour, Tabrizi quitte Konya pour Damas (Syrie), o? il doit se rendre temporairement. Il dispara?t alors pour toujours. On est quasiment certains qu?il a fait l?objet, ? Damas ou ailleurs, de ce que les vieux qu?b?cois appellent un?capotage. En un mot, il s?est tr?s vraisemblablement fait descendre par un petit escadron des disciples de Roumi, parmi lesquels, possiblement, se trouverait le fils de ce dernier,?Baha al-Din Muhammad-i Walad, le futur fondateur de?l?Ordre Mevlevi.

Roumi est inconsolable. Il nolise une caravane. Il remue ciel et terre. Il cherche son ma?tre dans toutes l?Asie Centrale et le Moyen-Orient, en vain. Et c?est ici que la plus belle portion de cette l?gende hagiographique se scinde en deux tranches de past?que antinomiques, mais aussi touchantes l?une que l?autre. Une version veut que Roumi, sentant finalement monter en lui le deuil fatal et in?vitable de Tabrizi, se soit ?ventuellement v?tu d?une longue robe blanche (couleur du deuil) et se soit mis ? tournoyer rageusement sur de la musique fun?raire, en un c?r?monial complexe, intense et soigneusement pr?par?, dans un sanctuaire soufi sp?cifique. L?autre pan de la l?gende voit, au contraire, Roumi, au cours de sa qu?te de Tabrizi, se laisser graduellement p?n?trer de la joie ordinaire de la ville et, un jour, sous les chants de?Allah est le seul dieu!?des tresseurs d?or de la place d?un march? quelconque, il se serait mis, tout pimpant, tout spontan?, tout regaillardi, ? tournoyer sous le soleil, dans ses grands v?tements de notable. Qu?on retienne une version ou l?autre de la l?gende, ce qui compte c?est que le derviche est devenu, dans la plus concr?te et la plus mat?rielle des dynamiques ?motives face au souvenir tendre de son cheikh disparu, un?derviche tourneur.

Que ce soit dans le deuil ou dans la joie, donc. l?hagiographie de l?Ordre soufiste des Mevlevi, rapporte que graduellement?Roumi?a renonc? ? chercher son ma?tre perdu?Tabrizi?en concluant que finalement ce qu?il cherche est tout simplement en repos au fond de lui et que c?est depuis lui-m?me qu?il se doit d?activer cette force. Il invente donc, la?Sam??, c?r?monial mystique de po?sie, de musique et de danse, incorporant des instruments de musique comme le?ney?(qui aurait ?t? l?instrument de musique favori de Roumi) et surtout cette merveilleuse danse giratoire qui deviendra un des traits fondamentaux de la dynamique mystique et physique des derviches.

On sait bien que ces l?gendes ? base d?invention d?une coutume ou d?une pratique vernaculaire ancienne par une h?ro sp?cifique ne font pas le poids historiquement et, de fait, il est possible de retracer des ?l?ments musicaux, chor?graphiques et m?mes philosophiques pr?-islamiques dans l?h?ritage cultuel et culturel des?derviches tourneurs. Plusieurs des explications qu?on propose de leur c?r?monial chor?graphique sont tr?s possiblement?ex post, elles aussi. Ce qui compte, par contre, c?est qu?on est ici en face d?un objet ethnoculturel multi-centenaire, hautement repr?sentatif, visuellement et sonorement magnifique, et faisant partie, en toute l?gitimit? tranquille, du?Patrimoine Culturel Immat?riel de l?Humanit??(selon la percutante formulation de l?UNESCO).

En 1925, lors du passage r?volutionnaire au pouvoir la?c, la?R?publique de Turquie?a dissous les?confr?ries soufies?implant?es de longue date sur son territoire, dont celle des?derviches tourneurs. L??troite association de cette derni?re avec les arcanes du pouvoir ottoman prit alors fin. Les repr?sentants de l?Islam officiel dans le reste de monde musulman ne?protest?rent pas trop devant cette disparition, car, de fait, la fort curieuse dynamique mystique des?derviches tourneurs?reste une innovation un peu hors-normes (pour ne pas dire suspecte de d?rive idol?tre) aux yeux de l?Islam traditionnel. En 1950, le gouvernement turc autorise le retour des?derviches tourneurs, d?f?rence oblig?e envers leur non n?gligeable implantation populaire, mais ils op?re aujourd?hui plut?t comme entit? ethnoculturelle et ambassadeurs artistiques de bonnes relations internationales. Les?derviches tourneurs?font de nos jours, dans le monde, des spectacles tr?s pris?s pour leur beaut? artistique et/ou leur intensit? mystique.

La symbolique c?r?moniale, par del? les disparit?s d?interpr?tations la concernant, d?tient un certain nombre d??l?ments conventionnels stables. Si on observe attentivement les?derviches tourneurs?? l?action, (voir illustration), on remarque qu?ils ont une paume tourn?e vers le ciel et une autre tourn?e vers la terre. Leur giration serait en effet une vis sans fin ?tablissant un raccord dynamique entre le plan terrestre et le plan c?leste (il s?agit de vriller la force d?Allah en direction du monde, par la danse giratoire). Le spectacle est empreint de gravit?. Le visage des danseurs est d?abord triste, en souvenir endeuill? de la douleur profonde v?cue par Roumi lors de la disparition de Tabrizi, puis graduellement, il devient grave et serein, ? mesure que la giration ?tablit sa dynamique de transe. Le spectateur occidental d?une c?r?monie de?derviches tourneurs?doit garder un peu son s?rieux, surtout au d?but. C?est que, les derviches devant montrer tr?s explicitement une d?f?rence absolue envers leur cheikh, ils se lancent dans toutes sortes de salamalecs dont l?ostentation peut para?tre initialement un petit peu ridicule. Mais ce premier choc pass?, quand on se laisse impr?gner par la musique et l?incroyable beaut? visuelle de ces danses giratoires, on d?couvre qu?on se sent finalement en harmonie avec la paix et la dext?rit? d?ploy?es par ces remarquables artistes, mi-mystiques song?s, mi-danseurs folkloriques de haut calibre.

On peut bien le dire, quoique la religion soit une institution fondamentalement humaine, il y a des moments culturels (musique gr?gorienne, danse shinto, c?r?monie de derviches tourneurs), o? ?a ne peut pas faire mal, physiquement ou moralement, de se laisser un petit peu ?tourdir par l?opium du peuple.

dervishe-saluting

Commentaires

commentaires

A propos de

avatar

Check Also

Il y a 50 ans, l’hommage des nazis au général SS Heinz Lammerding

Le 13 janvier 1971, Heinz Lammerding, âgé de 64 ans, décède à l’hôpital de Bad ...