Accueil / A C T U A L I T É / Survivre à un autre génocide

Survivre à un autre génocide

Pour les yézidis, l’EI ne constitue somme toute qu’un autre des nombreux persécuteurs musulmans qui ont mené des campagnes visant leur anéantissement pur et simple

Richard Foltz – Professeur de sciences des religions à l’Université Concordia, directeur du Centre d’études iraniennes. Auteur de «Religions of Iran: From Prehistory to the Present» (Londres, Oneworld, 2013).

Des yézidis irakiens vivent dans le camp de réfugiés de Newroz, en Syrie, depuis que le groupe État islamique y a étendu ses tentacules.

Parmi les nombreuses victimes du groupe barbare qui s’autoproclame «État  islamique» (EI), personne n’a souffert aussi durement que les yézidis kurdes. Après avoir envahi quantité de villages du nord de la Syrie et de l’Irak à l’été  2014, les extrémistes de l’EI –qui considèrent les yézidis comme des «adorateurs du diable»– ont procédé à l’exécution systématique des hommes de cette communauté. Ils ont aussi capturé des milliers de femmes et de filles yézidies, les réduisant à l’esclavage sexuel. Vaille que vaille, des milliers de yézidis ont pu se soustraire aux attaques de l’EI. Certains se sont réfugiés au Kurdistan irakien ou en Turquie; pis encore, d’autres restent piégés dans les monts Sinjar, au nord-est de la Syrie alors qu’en contrebas, leurs villages sont occupés par l’EI. À l’approche de l’hiver, les réfugiés doivent maintenant affronter d’autres épreuves et relever de nouveaux défis pour assurer leur survie. Le gouvernement régional du Kurdistan fait de son mieux pour distribuer vivres, manteaux chauds et couvertures, mais les besoins sont loin d’être comblés.

Pour les yézidis, l’EI ne constitue somme toute qu’un autre des nombreux persécuteurs musulmans qui, depuis la nuit des temps, ont mené des campagnes visant leur anéantissement pur et simple. Ils qualifient d’ailleurs ces «génocides» (selon eux, soixante-douze ont été perpétrés au fil des siècles) de grands tournants de leur histoire collective. Bien que l’EI se soit montré hostile envers les chrétiens, les juifs, les chiites et même envers d’autres sunnites qui ne partagent pas ses idées extrémistes, l’organisation voue une haine particulière aux yézidis. Pourtant, les membres de ce groupe religieux ne font pas de prosélytisme et ne demandent qu’à vivre en paix avec leurs voisins. Alors, pourquoi s’acharne-t-on autant sur eux?

Avant les événements de l’été dernier, le monde ignorait à peu près tout des yézidis, et rares étaient les experts en la matière. Les médias, qui peinaient à fournir de l’information fiable sur cette communauté méconnue, la décrivaient généralement comme une «secte vieille de quatre  mille  ans, dont les croyances relèvent à la fois du zoroastrisme, du judaïsme et du christianisme». À bien des égards, il s’agit là d’une définition inexacte, voire trompeuse.

La religion yézidie telle qu’on la connaît aujourd’hui est apparue au XIIe  siècle, sous l’égide d’un maître soufi sunnite d’origine libanaise: le cheik Adi  ibn  Musafir ?al-Umawi, mort en 1162. Comme bien d’autres missionnaires soufis, ce dernier a tenté d’adapter les croyances et rites traditionnels de la population kurde locale afin de les conformer –de manière purement théorique– à l’islam. Or, les autorités musulmanes de l’époque, qui jugeaient cette «conversion» superficielle, se sont mises à persécuter les yézidis, dès lors considérés comme des apostats.

Les Kurdes parlent une langue indo-européenne apparentée au perse, et leur culture préislamique est essentiellement iranienne. Dès lors, leurs mythes et rituels ressemblent beaucoup à ceux du zoroastrisme. Bien que certains intellectuels kurdes tentent aujourd’hui d’établir un parallèle entre ces deux confessions, celles-ci constituent deux versions concurrentes d’une ancienne religion iranienne. Alors que le zoroastrisme traditionnel est une religion dualiste abondamment documentée, le yézidisme est essentiellement monothéiste et axé sur la tradition orale. De plus, dans le cas du zoroastrisme, la frontière éthique entre le bien et le mal est clairement définie. Or, cette notion d’opposition demeure quelque peu ambiguë pour les yézidis, qui y voient plutôt deux éléments indissociables.

À l’instar des adeptes du soufisme islamique, les yézidis vouent du respect à Iblis, ou Satan; c’est pourquoi ils sont désignés à tort comme des «adorateurs du diable». En fait, le soleil est l’objet de leur culte, et ils lui rendent hommage tous les matins. Par ailleurs, les yézidis croient en une heptade divine, les «sept mystères». La figure emblématique de cette heptade est Malak Tavus, l’ange paon, souvent représenté dans l’art religieux yézidi. Lieu sacré, le site du tombeau de cheik Adi est situé dans la vallée de Lalish, près de la ville de Duhok, au nord du Kurdistan irakien. La région abrite actuellement une foule de réfugiés, vivant sous la tente.

Malgré les épouvantables drames qu’ils ont vécues, malgré les épreuves qu’ils traversent, les milliers de yézidis réfugiés dans les monts Sinjar, dans la vallée de Lalish et ailleurs, gardent courage. La volonté de survivre au génocide semble désormais ancrée dans leur identité historique. Cela ne signifie pas pour autant que nous devons nous croiser les bras et assister en simples spectateurs à leur asservissement.

Commentaires

commentaires

A propos de -

avatar

Check Also

L’argent, l’argent dit-on…

En dépit de toutes les tentatives des économistes de lui réduire son importance, l’argent n’est ...