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Sur les routes

Dans les voyages, le trajet compte au moins autant que la destination.

Quand j’?tais gosse, les vacances commen?aient obligatoirement ?
quatre heures du matin. Pas 3?h?55 ou 4?h?5, non, 4?h
du matin, avec la pr?cision d’une horloge suisse. C’?tait le moment,
g?n?ralement froid m?me en plein mois d’ao?t, o? mon p?re passait en mode
r?leur?:

  • Bon, l?, faut y aller, parce que sinon, on va se faire coincer ? Valence
    | B?ziers | Bordeaux | Dax?!

La carte de France ?tait alors terriblement diff?rente de ce qu’elle est
aujourd’hui?: un fin r?seau de routes nationales ponctu?, de-ci de-l?, par
de gros points noirs, les com?dons routiers de mon p?re, ? savoir les foutues
villes qui se r?v?laient ?tre d’inf?mes cloaques automobiles si on s’aventurait
? les traverser ? un horaire autre que celui qu’il avait calcul?. ?a m’a
toujours fait marrer, ces d?parts ? la fra?che, la t?te dans le p?t?, le plus
souvent avec une copine invit?e pour l’occasion. L? r?side le grand avantage
d’?tre enfant unique?: j’ai toujours pu choisir qui allait avoir l’honneur
de partager mes vacances. Je ne savais pas et je ne saurais jamais si
l’embouteillage de 16?h?5 est vraiment pire que celui de
15?h?58, mais depuis, ma propre exp?rience de voyageuse frustr?e m’a
appris qu’il suffit parfois d’une poign?e de minutes pour s’?chapper du tsunami
incontr?lable des vacanciers qui se jettent sur la route. Car telle a toujours
?t? l’id?e de mon p?re?: plus on est en avance sur la vague et plus vite
on est arriv? ? destination. Sauf que je n’?tais jamais press?e, jalouse que
j’?tais de ces quelques heures pass?es dans l’habitacle avec mon g?niteur, dans
la seule compagnie de nos discussions et de la France, la grande et magnifique
France, avec ses routes interminables, ses bleds pittoresques, ses petits
restos improbables et son lot de surprises in?puisables.

C’?tait un autre temps, celui des cong?s pay?s, des grandes migrations
estivales. C’?tait le temps de la fid?le 4L et de ses si?ges de tissus qui
flinguaient le dos, des amoncellements de bagages qui d?gueulaient du coffre
vers ma banquette et dans lesquels je me creusais une tani?re branlante que je
tapissais de coussins et de mon vieux duvet tout synth?tique ? impression de
mappemonde. C’?tait avant les ceintures de s?curit? ? l’arri?re, du temps o?
l’on pouvait se faire un lit dans la voiture pour se reposer des langueurs du
trajet. C’?tait du temps des routes nationales bord?es d’all?es de platanes
majestueuses qui prot?geaient les voyageurs des ardeurs du soleil d’ao?t.
J’aimais l’effet stroboscopique du d?fil? des feuillages sur mon visage,
j’aimais ces tunnels de verdure qui serpentaient dans les plaines, partaient ?
l’assaut des collines, se perdaient dans les garrigues et les pi?monts un peu
pel?s. Quand on avait soif, on s’arr?tait dans le premier petit village
sympathique qui se pr?sentait ? nous et nous allions au bistrot ?cluser, lui
une bi?re, moi un Orangina dans sa petite bouteille ronde, et nous commentions
les maisons, les boulistes, les vieux qui jouaient au PMU ou ? la belote, nous
regardions vivre un village que nous ne connaissions pas et o? nous ne
reviendrions jamais. Parfois, mon p?re entamait la discussion avec le patron ou
un autre client et nous faisons le plein d’histoires au moins autant que de
boissons.

Le meilleur, c’?tait l’arr?t du midi, souvent dans une pension de famille, un
routier, une petite auberge, un troquet de village qui ?panouit sa terrasse ?
l’ombre ?paisse des m?riers. Exploration directe de la gastronomie locale, de
ses produits, de ses accents, de son terroir. Nous n’avions jamais aucune
garantie, pas de normes, juste la surprise de l’endroit, souvent bon, parfois
m?diocre. J’ai gard? de ces voyages la passion des paysages qui d?filent
lentement, de ces villages tous diff?rents, de ses petits estaminets ? la
cuisine familiale et ? l’accueil chaleureux. J’ai gard? aussi ce go?t de
l’errance, ce plaisir de la d?couverte, cette joie des chemins de traverse,
loin des grands axes, loin de la foule immense des gens press?s d’arriver et de
l’hyst?rie touristique.

Si je repense ? ces trajets perdus, loin des m?tropoles et des grands axes,
c’est parce que j’ai fini par devenir moi-m?me une de ces ?tapes pittoresques
pour voyageur ? la recherche d’une vie plus authentique, moins dans la fr?n?sie
d’un monde qui court apr?s sa queue tout en se pr?cipitant vers sa perte. Je
repense ? cette France des r?gions parce que c’est un peu le genre de voyage
qu’?ric Dupin a entrepris r?cemment,
jusqu’? en faire un livre de voyage, non pas de grands r?cits exotiques, mais
de petites rencontres humaines et chaleureuses.

J’ai bien aim? sa d?marche, son rythme tranquille et sa trajectoire erratique,
? la lisi?re des guides touristiques et des grandes migrations. ?ric n’est pas
un Kerouac moderne, c’est un explorateur de vies, de postmodernit?, de toute
cette humanit? qui se planque autant qu’elle le peut ? la marge du syst?me, en
esp?rant que la temp?te passera plus haut. Il commence son exploration de cette
France que les Parisiens appellent "profonde", sans doute par effet de
contraste avec la superficialit? de leur mode de vie, par la ville m?me o? j’ai
commenc? mon propre voyage, il y a d?j? 40 ans. De cit?s ouvri?res
d?sindustrialis?es en villages oubli?s de tous, en passant par des contr?es o?
les n?o-ruraux se font chaque jour plus nombreux, ?ric dresse le portrait
d’une
France fatigu?e du mythe de la modernit?
, celle qui me racontait d?j?,
?tant enfant, que les autoroutes, c’est quand m?me mieux que les nationales
sinueuses bord?es d’arbres meurtriers. Bizarrement, malgr? cette grande
d?sillusion, le parcours erratique d’?ric le m?ne le plus souvent dans des
poches de r?sistance active o? des gens de bonne volont? sont en train de
construire le monde de demain, un monde connect?, relocalis?, plus solidaire,
plus humain surtout. Jusqu’au moment o? l’on s’est retrouv? ? arpenter ensemble un
sentier des Pyr?n?es
, devisant sans fin sur l’?tat du monde et sur notre
capacit? ? y exister malgr? tout.

Effet miroir et mise en ab?me?: moi qui aime tant rencontrer d’autres
lieux et d’autres gens et vous en faire le r?cit, me voil? prisonni?re d’un
autre regard et personnage d’un bouquin ? l’insu de mon plein gr?. Toute ma
chance, c’est qu’?ric a de l’indulgence dans son regard et de la tendresse dans
son propos pour cette immense galerie de personnages qu’il a ?difi?e tout au
long de ses Voyages en France.

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