Accueil / A C T U A L I T É / Sumatra : comment l?huile de palme a chass? des centaines de paysans de leurs terres

Sumatra : comment l?huile de palme a chass? des centaines de paysans de leurs terres

par?Patrick Piro?21 octobre 2013

 

Alors qu?en France, un projet de surtaxe de l?huile de palme fait toujours d?bat, que se passe-t-il chez le premier producteur mondial de palme, l?Indon?sie?? Expropriation de communaut?s locales, soumissions contraintes des petits agriculteurs aux grandes firmes contr?l?es par l?Etat? La culture d?huile de palme n?y est pas vraiment ??responsable??. A Sumatra, des centaines de familles se sont lanc?es dans une ??gu?rilla?? agricole pour se r?installer sur les plantations dont ils ont ?t? chass?s. Reportage.

Rustan, Sultan et Masri-Zainal baissent la voix. Ils nous expliquent qu?ils vont envahir???leur???terre afin d?en reprendre possession. Environ 1?500 hectares que leur communaut? occupait il y a pr?s de trois d?cennies, ? la suite de leurs anc?tres, et dont ils ont ?t? chass?s dans les ann?es 1980 par l?arm?e. Dans une campagne recul?e de la commune de Jorong, dans l?Ouest de Sumatra?[1], l?op?ration de nettoyage avait pour but d?installer une plantation de palmiers ? huile, exploit?e par une entreprise gouvernementale, la PTPN 6?[2].

Les trois paysans, de la tribu des Minang Sikumbang, se sont rendus ? Jakarta en juin dernier, ? l?occasion d?une grande rencontre internationale du r?seau la Via Campesina (lire notre reportage), venus mettre au point l?op?ration avec les conseils de leur syndicat SPI, principal regroupement paysans d?Indon?sie ? l??quivalent de la Conf?d?ration paysanne en France.

L??viction a eu lieu ? l??poque du dictateur Sukarno, mais sa chute en l?an 2000 n?a rien chang? pour la communaut?.???Le gouvernement ne nous a pr?t? aucune attention. Il a m?me expliqu? qu?il ?tait en droit de r?cup?rer ces terres, au pr?texte qu?elles auraient ?t? exploit?es auparavant par les Pays-Bas?(l?ancienne puissance coloniale, ndlr).???L?argument retors est r?guli?rement servi pour contester le droit coutumier des populations locales ??non ?crit et non enregistr?, et qui entrave les grands projets. Justification?: l??tat agirait dans une continuit? de gestion, les Indon?siens ayant pris la suite du colonisateur ? l?ind?pendance????La spoliation n?est donc pas reconnue??, explique Masri-Zainal, un des meneurs de la contestation.

Sous la tente pr?caire qui leur sert de quartier g?n?ral, Mastum, meneur des paysans flou?s par la PTPN 7, explique qu'ils sont pr?t ? tout pour retrouver de la terre ? cultiver.

Le moratoire?[3]?sur la d?forestation en vigueur depuis 2011 en Indon?sie n?a en rien affect? la croissance de la production. Les anciennes concessions ne sont pas concern?es et l?agro-industrie contourne le moratoire en exploitant des terres occup?es par d?autres cultures. La production indon?sienne qui repr?sente 54?% de l?huile de palme mondiale, a r?cemment rattrap?, puis largement d?pass? celle de son grand concurrent malaisien (33?% du total mondial)?[4]. Le pays entend bien poursuivre son expansion pour accompagner l?explosion de la demande mondiale dans l?agroalimentaire et les agrocarburants. Les surface couvertes en palmeraies ? pr?s de 9 millions d?hectares aujourd?hui, l??quivalent du Portugal??, pourraient cro?tre de 40?% d?ici ? 2020?[5].

??Association?? ou servage??

Le syndicat SPI a recens? des centaines de conflits similaires dans toutes les grandes ?les de l?archipel. Dans le but de les pr?venir, les autorit?s proposent depuis des ann?es aux d?plac?es des solutions de compromis ?pargnant les int?r?ts agro-industriels?: l?installation sur des lopins en p?riph?rie de la plantation, ou plus loin, en ?change d?un abandon de toute revendication concernant l?accaparement de leurs anciennes terres. Une proc?dure d?nomm?e?inti-plasma.

L?entreprise a ainsi obligation de proposer aux paysans de s?associer ? son projet. La terre reste attribu?e ? la plantation industrielle, mais les multiples lopins (en g?n?ral deux hectares) sont ??offerts?? en compensation aux familles expropri?es. Celles-ci doivent cultiver la palme, avec obligation d?en vendre la cueillette ? l?entreprise. Cette derni?re est tenue d?accompagner les paysans jusqu?? la maturit? de leurs palmiers (environ trois ans apr?s plantation), en ?change de la r?colte pendant cette p?riode. Elle promet aussi en g?n?ral de construire des ?coles, des routes, ou des centres de sant?.

Engagements non respect?s

Mais les b?n?fices potentiels de cette???association???n?apparaissent souvent que sur le papier. Ce syst?me, d?inspiration tr?s lib?rale, pi?ge trop souvent les paysans dans un statut d?auto-entrepreneur sous contrat, tr?s ?loign? de leur culture ancestrale. Le cadre inti-plasma pr?voit certes que le projet doit ?tre n?goci? avec les repr?sentants des communaut?s. Mais ces derni?res contestent cette d?l?gation forc?e, qui r?duit leur capacit? de peser collectivement.???Les villageois sont toujours en position de faiblesse??, constate Polong, directeur de l?antenne de l?association ?cologiste Walhi dans la province de Sud Sumatra.L?entreprise a la main sur toutes les donn?es comptables, et c?est elle qui fixe le prix d?achat des r?coltes des terres. Les plaintes des paysans sont fr?quentes car les malversations sont ais?es?!??, commente Polong.

? Lais, une centaine de famille de paysans s'est mobilis?e pour r?clamer de la terre aupr?s de la compagnie PTPN 7.

L?une des plus communes?: la firme apprend au paysan qu?il est en dette ? son ?gard. La spirale de la ruine s?amorce.???? court de solutions, il ne reste aux familles qu?? vendre leur lopin??? l?entreprise, d?plore Rahman, responsable Sumatra Sud du SPI.?Les conflits se multiplient aujourd?hui parce qu?elles constatent aussi, dix ans plus tard, que les ?quipements promis ne sont jamais venus. Alors qu?il ?tait g?n?ralement admis, dans la perception commune, que l?Indon?sie disposait de terres en suffisance, les paysans flou?s s?aper?oivent que ce n?est pas le cas.??

Amorce d?une r?volte

Dans cette province, des centaines de paysans de la commune de Lais ont aussi connu l??viction de leur terre pour laisser place ? des milliers de rang?es de palmiers filant vers l?horizon. Mastum explique que l?entreprise PTPN 7, autre firme agro-industrielle, n?a jamais ?t? claire avec eux. Plus d?une centaine de familles auraient ?t? exclues de l?accord inti-plasma initial, et survivent sur de maigres bandes de terre en bordure de la plantation. Au d?but des ann?es 2000, avec la chute du dictateur, ils sont revenus ? la charge pour r?clamer ? b?n?ficier? de l?inti-plasma.

??Nous avons connaissance des inconv?nients, mais n?avons pas d?autre issue, il nous faut de la terre??, avoue Mastum. Disposant m?me d?une lettre d?accord sign?e de la main du directeur r?gional de la firme, les paysans se sont lass?s d??tre men?s en bateau. Ils ont install? il y a quelques mois une sorte de campement de bataille pr?caire quelques m?tres ? l?int?rieur de la palmeraie. L?atmosph?re est ?lectrique, des jeunes font le guet pour rep?rer les vigiles en civil qui circulent ? moto. En mai dernier, les paysans avaient br?l? du mat?riel appartenant ? la PTPN 7, promettant de tenir bon jusqu?? obtenir satisfaction.

Gu?rilla agricole

? Jorong, dans l?Ouest de Sumatra, plusieurs tribus ont accept? de jouer le jeu de l?inti-plasma quand les guichets se sont ouverts, en 2001. Mais quelque 450 familles ont refus? l?offre et se sont tout bonnement retrouv?es sans terre.??Nous voulons revenir o? nous vivions,?justifie Sultan, autre meneur de la r?sistance.?Un site bois? ? flanc de colline o? tout poussait ? petite ?chelle, riz, fruits, l?gumes? Nous avions l? notre cimeti?re, des sites d?di?s ? nos traditions. La firme a tout effac?, d?lib?r?ment.??

Une majorit? de ces paysans sans-terre se sont dispers?s pour tenter de retrouver des moyens de subsistance. Restent sur place 180 familles tr?s mobilis?es et appuy?es par le SPI. Quelques-unes, dont celles de Rustan, Sultan et Masri-Zainal, m?nent une ??gu?rilla?? agricole, cultivant de petites bandes entre les rang?es de palmiers et ont m?me creus? des mares pour ?lever des poissons.

En 2004, le dirigeant r?gional de la PTPN 7 avait promis par ?crit que la compagnie attribuerait des terres aux paysans de Lais. Ils attendent toujours.

L?espoir avec la fin des concessions

Les paysans entretiennent cependant un espoir s?rieux. ? force de pressions, d?occupation de terres et de manifestations, le SPI de la province a obtenu en 2012 une belle victoire?: le vote d?une r?solution stipulant que les terres, dont les autorit?s locales ont revendiqu? la propri?t? au d?triment des communaut?s paysannes, reviendraient ? ces derni?res ? l??ch?ance des concessions accord?es aux firmes qui les exploitent. Pour les Minang Sikumbang, la date butoir est 2017.??Cependant, nous nous sommes refus?s ? patienter encore quatre ann?es,?d?fend Masri-Zainal.?Nous connaissons la versatilit? des gouvernements, et nous pouvons redouter un renversement de situation apr?s 2015, quand le gouverneur local qui a port? cette loi arrivera en fin de mandat.??

Surtout, les familles rebelles ont trouv? le moyen d?exercer une pression efficace sur l?entreprise. D?ici peu, elle va devoir rajeunir sa plantation, processus p?riodique destin? ? remplacer les vieux arbres devenus moins productifs.???C?est le moment o? jamais de nous r?installer sur le bord de la rivi?re, d?y construire un petit barrage pour d?marrer des cultures irrigu?es et des mares ? poissons,?confie le paysan.?C?est une mani?re de convaincre de notre d?termination. Car notre but n?est pas de revendiquer l?ill?galit? mais d?ouvrir les yeux aux autorit?s sur la r?alit? de notre situation, de faire r?fl?chir sur le statut de la terre, puis d?obtenir la reconnaissance officielle de notre droit sur cette terre.??

La firme a tendance ? faire profil bas dans la perspective d??chapper ? la date couperet de 2017, constate le paysan, qui estime que l?invasion pourrait se d?rouler sans violence.???Enfin, je suppose. La police va s?rement intervenir. En g?n?ral, il n?y a pas de morts????Tout cela n?a pas emp?ch? la ??Table ronde pour l?huile de palme responsable?? (Roundtable on Sustainable Palm Oil) de conclure des partenariats avec des grosses exploitations indon?siennes?[6].

Texte et photos?: Patrick Piro
Plantation de palmiers ? huile de la compagnie PTPN 7 dans la commune de Lais, Sumatra Sud.L?gendes?:
-?Photo Une?: plantation de palmiers ? huile de la compagnie PTPN 7 dans la commune de Lais, Sumatra Sud. La noria des camions qui ?vacuent les fruits vers l?usine d?extraction d?huile.
-?Sous la tente pr?caire qui leur sert de quartier g?n?ral, Mastum, meneur des paysans flou?s par la PTPN 7, explique qu?ils sont pr?t ? tout pour retrouver de la terre ? cultiver.
-?? Lais, une centaine de famille de paysans s?est mobilis?e pour r?clamer de la terre aupr?s de la compagnie PTPN 7.
-?En 2004, le dirigeant r?gional de la PTPN 7 avait promis par ?crit que la compagnie attribuerait des terres aux paysans de Lais. Ils attendent toujours.
-?Plantation de palmiers ? huile de la compagnie PTPN 7 dans la commune de Lais, Sumatra Sud.

Notes

[1]?Sumatra est la plus ancienne et la plus importante zone de culture de palme.

[2]?Quinze firmes sont d?tenues par l??tat, num?rot?es de I ? XIV, plus une autre. Elles sont d?di?es ? la culture en grandes plantations de mati?res premi?res (palmiers ? huile, cacao, sucre, th?, caf?, h?v?a?).

[3]?Ce moratoire a ?t? mis en place sous la pression internationale de la Norv?ge, chef de file des financeurs de la protection des for?ts.

[4]?Sur 2012-2013, l?Indon?sie a ainsi export? 20,3 millions de tonnes d?huile de palme, contre 17 millions de tonnes pour la Malaisie.

[5]?Source?: USDA-FAS

Commentaires

commentaires

A propos de

avatar

Check Also

Les milices au Michigan, une vieille histoire… d’extrême droite (2)

L’historique de la création des milices dans le Michigan nous replonge vite dans une atmosphère ...