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Sortie de l??tat de?nature

 

ALLAN ERWAN BERGER :

?crivain par n?cessit?, ?diteur par go?t, encodeur de livres num?riques parce qu?on n?est jamais aussi bien servi que par soi-m?me quand on n?a pas une p?p?te en poche, illustrateur de profession, je suis en outre, comme nombre d?entre vous, une petite abeille ? temps perdu, butinant ici, d?posant l?, heureuse d?Internet comme l?autre l?est d?un champ de fleurs sauvages ; et c?est bien l? ce qui me fait vivre tout le reste. Ma pr?sentation ?tant faite, je vous livre mes intentions pour ces billets du jeudi auquel les 7 m’ont convi? :
•  toujours y d?poser ce qui a ?t? ?prouv? auparavant, et amend? ;
•  alterner grands et petits textes, grands et petits sujets, l?universel et le factuel ;
•  et t?cher de ne pas faire de fautes de fran?ais.

Bonnes lectures !

 


Chasse au lion ? Ninive, 645-635 av. J.-C. Domaine public.

Sortie de l??tat de nature

J??tais en train de discuter avec l?ami Thibault et l?ami Etch quand il me prit soudain l?envie de devenir grandiose et lyrique. Puisqu?il ?tait, dans notre conversation, question de solidarit?, je ne pus m?emp?cher de faire partager ? mes comp?res une conclusion qui m??tait venue apr?s maintes cogitations : ? C?est la solidarit? qui nous a permis de sortir d?Afrique !?Sans la solidarit?, qui fut la grande affaire des Humains, nous y serions encore ! ?

Etch, qui porte en lui un sang africain beaucoup plus r?cent que le mien – qui date au mieux du temps des invasions maures –, se raidit et ?mit un ? Quoi ? ? assez sec, tout en ouvrant des yeux ronds, ce qui est toujours mauvais signe. J?insistai, inconscient de l??norme boulette que j??tais en train de commettre. ? Comment ? ? articula Etch, dont les yeux devinrent carr?s, ce qui m?inqui?ta encore plus. Et je compris : j??tais en train d?insulter un continent tout entier ! Pour un gauchiste bien rouge comme il se doit, vert pomme et antiraciste par conviction autant que par n?cessit?, c?est le pompon supr?me. Comment faire ?

Je repris depuis le d?but. ? Imaginez que nous sommes, de tous les Vert?br?s sup?rieurs, ceux qui ont ?t? le plus d?pourvus de tout : nous n?avons pas de crocs mais des quenottes, nous n?avons pas de griffes mais des ongles, nous ne poss?dons ni dards ni cornes ni carapace, ni venin, ni ailes, ni queue fouettante, ni fourrure ni vibrisses ni rien. Nos oreilles n?entendent que pouic, nos nez ne reniflent rien, et nos yeux sont tout ? fait m?diocres. Bref : perdus dans un oc?ans de b?tes toutes plus monstrueuses les unes que les autres, nos anc?tres n?ont d? leur survie qu?? la solidarit?, la seule arme qui f?t ? leur disposition pour ?chapper au triste destin d??tre toujours la victime que le monde entier boulotte. ?

La solidarit?, caract?re probablement inn? mais aussi, chez nous, acquis au contact d?autres esp?ces qui la pratiquaient et que, gr?ce ? notre puissant cerveau, nous ?tudi?mes, ? ?fut ce qui nous permit de conqu?rir l?Afrique, puis d?en sortir pour nous jeter sur le reste de la plan?te !

— Ah je comprends, me dit Etch. En fait, tu voulais dire que c??tait la solidarit? qui nous avait permis de sortir de l??tat de nature ! La sortie d?Afrique n?en ?tant qu?une cons?quence?

— Bien dit ! Exactement ! De l??tat de nature ! Ouah ! ? Comment pouvais-je n?y avoir jamais pens? ? C?est que je n?avais rien lu de Rousseau que son amusant ?mile, et que je n?avais d?couvert Hobbes que cette ann?e. Etch, qui avait plus de notions que moi sur ces deux penseurs, n?avais pas eu la moindre difficult? ? mettre un mot sur un concept autour duquel je tournillais depuis des mois : la sortie de l??tat de nature. On est un peu bouch?, parfois.

La fabrication de l?Humanit?

Nous ne pouvions pas na?tre ? un meilleur endroit. Car il n?y a pas de berceau plus sauvage que l?Afrique, surdop?e, foisonnante de vie, remplie de pr?dateurs infatigables et de petites proies surarm?es. Le dessin de la pyramide alimentaire de ce continent fait appara?tre toute sortes de carnivores occup?s ? s?entre-assassiner, que redoutent et combattent d?abominables herbivores g?ants tels que rhinoc?ros, buffles, ?l?phants ou hippopotames. Viennent ensuite une foule d?esp?ces bien retorses, agiles, muscl?es, rapides, venimeuses, volantes, piquantes, mordantes et fourmillantes, jusqu?aux Singes, jusqu?aux Hominiens qui, pour leur malheur, ne firent pendant des ?res enti?res peur qu?aux ?cureuils, aux coucous et aux musaraignes.

L?Afrique est le pire de tous les continents possibles pour qui a les capacit?s physiques d?un caniche. Alors, quand on part d?aussi bas dans un endroit aussi dingue, on ne peut s?en sortir qu?en devenant un monstre in?dit. L?Afrique fut notre ar?ne d?entra?nement. Nous serions n?s en Am?rique du Sud, nous y serions encore, tellement ce continent est calme en comparaison de notre berceau.

Comment, pourquoi avons-nous fini par nous consid?rer partout comme chez nous ? Pourquoi n?avons-nous m?me plus peur des requins, que nous commen?ons ? vouloir prot?ger ?

On pense que c?est ? cause de certaines mutations dans les s?quences r?gulatrices des g?nes du d?veloppement de la t?te – dans un g?ne, une s?quence r?gulatrice g?re la fa?on dont la s?quence codante agit : un peu, beaucoup, lentement, rapidement ; c?est un adverbe.

Nous naissons et demeurons jeunes. Notre esp?ce est la seule de tous les Hominid?s ? conserver jusqu?? la mort des caract?res juv?niles qui, tous, ont favoris? ? la fois notre d?pendance ? l??gard de nos cong?n?res, et notre survie gr?ce ? une formidable capacit? de comprendre, de th?oriser, d?exp?rimenter et de conclure.

Quels sont nos caract?res juv?niles ? Pas beaucoup de poils, peu de menton, peu d?arcades sourcili?res. Nous marchons debout comme les b?b?s singes au lieu d?aller ? quatre pattes comme les grandes personnes.

Un joli trait, et non des moindres, nous explique bien des choses : le vagin des femelles humaines est cambr? vers l?avant, comme chez les petites filles des autres singes, au lieu d??tre arqu? vers la colonne vert?brale comme il est d?usage chez les guenons adultes. Ce qui fait que les humains s?accouplent par devant. Mais comme les m?les de cette esp?ce ont gard?, de leurs anc?tres, un go?t prononc? pour les signes sexuels de l?ancien temps, ?poque o? ils allaient ? quatre pattes et ne voyaient des filles que leurs popotins, ils sont toujours tr?s attir?s par les fesses ; chez eux, un bon post?rieur vaut mille promesses. Ainsi, en France, o? l?on est volontiers traditionaliste, les histoires de sexe sont-elles appel?es des histoires de cul.

Mais le trait le plus ?tonnant, c?est notre t?te, au d?veloppement de laquelle fut apparemment coll? l?adverbe le plus ?ruptivement outrancier de tout le vocabulaire du Bon Dieu. Nous sommes tellement jeunes que, tout comme les juv?niles des autres singes, nous avons une t?te disproportionn?e ; mais la n?tre est si ?norme qu?il faut que nos m?res nous expulsent avant terme, ce qui fait que nous naissons encore ? l??tat de larves, incapables de rien faire sans aide, pr?matur?s d?office. Cependant, c?est cette grosse t?te qui nous aura sauv?s des hy?nes, des serpents et des lions.

La grosse t?te?:

Il y a, chez les Hominid?s, une r?gle qui ?tablit une relation directe entre la taille du cerveau et l?ampleur du syst?me sensoriel-moteur. Gros muscles, gros cerveau ; petits muscles, petit cerveau. Vaste bidoche, vaste caboche.

On peut ainsi ?tablir un graphique, avec en abscisse le poids de la b?te, et en ordonn?e son cubage c?r?bral. On obtient, depuis le gracile Pan paniscus jusqu?au massif Gorilla gorilla, une ligne relativement droite, qui indique assez clairement que tous les Hominid?s respectent un m?me rapport cerveau/biceps. Cette ligne est un peu courbe, car la relation n?est pas tout ? fait proportionnelle : le cerveau gonfle l?g?rement moins vite que la chair.

Et o? sont les humains, dans ce beau graphique ? Ils sont terriblement loin, bien au-dessus, tout ? fait dans les nuages. En outre, le long du temps, l?accroissement du volume s?acc?l?re. Une vraie fus?e :

  • Lucy : 300cm3, 1m10, il y a 2,5Ma, pointe le museau au-dessus de la ligne commune.
  • Ses enfants, ch?tifs Australopith?ques, 45kg tout mouill?s, ont un cerveau de 400 ? 450cm3. D?j?, ils pulv?risent la norme. Le meilleur chimpanz? moderne ne leur arrive pas ? la cheville. Mais voyez la suite :
  • 700.000 ans plus tard seulement, voici le roi de l?outillage, 1m30, 600cm3 ; habilis, qui aurait ?t? ravi de recevoir une perceuse ? piles pour son anniversaire.
  • Ensuite vient ou viendrait erectus : 55kg, mais 1000cm3 !
  • Et puis l?, il y a 120.000 ans, Homo sapiens : 50-55kg, 1m60 ? tout casser, et pourtant? 1400cm3? Un moteur de grosse cylindr?e mont? sur une trottinette. Mille quatre cent centim?tres cubes ! Si nous avions respect? la r?gle commune, nous ne devrions m?me pas en avoir quatre cent.

Nous ne sommes plus dans le sch?ma normal des Singes. Notre cerveau a ?t? dop?. Nous avons re?u la connaissance du temps, avec les terreurs insondables du futur opaque. Nous avons re?u tout pouvoir pour observer, imiter, am?liorer : songez qu?un enfant chimpanz? met des ann?es ? d?couvrir comment casser des noix, alors qu?il a sa m?re sous le nez pendant tout ce temps-l?, qui lui pr?pare sa nourriture ; nos enfants ne mettraient pas deux heures.

La solidarit? anime nombre de nos histoires

Combien d?exemples, encore plus ?difiants que celui qui vient maintenant, ont pu nous impressionner au cours des ?ges, et nous mettre sur le chemin de la plus radicale des solidarit?s !

Kruger Park est une vaste r?serve de vie sauvage qui se trouve dans l?est du Transvaal, ? la fronti?re avec le Mozambique. Lions et buffles y vivent tranquillement, les uns mangeant les autres comme c?est la tradition depuis des centaines de milliers d?ann?es. Mais un jour, il se passa quelque chose qui mit en ?moi une bande de touristes en visite dans le parc sans penser ? mal, et qui les transforma en rebelles furieusement gauchistes, pr?ts ? bouffer du lion ? la premi?re occasion. Voici ce qui se passa.

Un troupeau de buffles longeait paisiblement la berge d?un lac quand le grand m?le de t?te d?tecta une menace tapie dans les herbes devant lui. Il s?avan?a, suivi de quelques membres de son clan, en direction du danger. C??taient des lions, rampant aplatis, jaunes sur l?herbe jaune, et qui n?avaient d?yeux que pour cette viande qui venait ? eux. Le grand m?le demanda le passage ; les lions r?pondirent en se jetant sur le groupe, qui d?tala.

Les pr?dateurs eurent t?t fait de rattraper un jeune buffle, qu?ils plaqu?rent au sol mais, dans les roulades de l?instant, le groupe d?gringola sur la berge et d?rapa dans la boue. Calmement, on entreprit de remonter la prise vers le sec. Tandis qu?une lionne ?touffait le veau en lui enfermant le museau dans sa gueule grande ouverte, les autres travaill?rent ? l?immobiliser. Ceci prit du temps. L?enfant faiblissait. Un crocodile flaira la bonne affaire et se jeta lui aussi sur la proie, dans l?id?e de la joindre ? son garde-manger. Il s?ensuivit une courte mais intense bataille au cours de laquelle le pauvre gamin, ?cartel? mais toujours vivant, fut disput? par le crocodile et par les f?lins. Tout ceci sous les yeux horrifi?s des buffles et des humains. ? Ne peut-on rien faire ? ? dit une personne. ? C?est trop tard ? r?pondit-on. ? Le gosse est foutu. ? Chez les buffles, on devait tenir de semblables propos, et la m?re se d?solait.

Cependant, le crocodile n?avait pas, dans l?eau du lac, d?aussi beaux appuis que les fauves dont les griffes tenaient fermement plant?es dans la terre. Apr?s un dernier coup de queue destin? ? enlever le morceau, voyant qu?il n?arriverait ? rien, le crocodile se recula. Les lions avaient vaincu. Ils remont?rent l?enfant sur l?herbe, et recommenc?rent ? vouloir l??touffer. ? cet instant, l?humeur chez les buffles changea, et les humains, devinant que quelque chose pouvait basculer, se tinrent encore plus attentifs.

R?sistance !

Le troupeau avan?a, p?tant de trouille mais r?solu, la queue en l?air, et se mit en arc de cercle devant les lions en capture. Ceux-ci se relev?rent mais, voyant que les buffles ne pouvaient aller au travers de leur conditionnement et qu?ils h?sitaient, tournoyant, ondulant mais n?attaquant point, ils se rallong?rent autour de l?enfant.

Tout d?un coup, un m?le n?y tint plus, et chargea. Une des lionnes se recula, et se fit courser par le buffle enrag?. Cela donna du courage aux autres qui, en moins de dix secondes, se mont?rent le bourrichon et se densifi?rent, en front haineux face aux fauves. Le m?le revint et faucha une autre lionne, qu?il envoya valdinguer sous les cris admiratifs des touristes qui, ? cette heure, n?en perdaient plus une miette et avaient pris fait et cause pour les buffles. Secou?e mais indemne, la lionne bouscul?e prit la fuite en remontant le troupeau qui, d?s lors, se scinda : les uns pourchassant la fuyarde, les autres pressant encore plus les lions rest?s allong?s autour et sur le jeune buffle qui, ?tal? par terre, ne bougeait plus d?un poil. ?tait-il seulement encore vivant ?

C?en fut trop. Des cris de guerre furent lanc?s, le front se mit en branle r?solument, les derniers lions se relev?rent, se raccroupirent, se relev?rent, ne croyant pas ? la fin de leur supr?matie. Chez les buffles, les derni?res peurs furent balay?es, et la force ?vidente qu?une masse de barbaque en col?re peut g?n?rer devint manifeste pour tous, jusqu?aux plus p?tochards qui, d?s lors, se l?ch?rent, et avanc?rent. Au m?me moment, le jeune se releva. Une lionne voulut le retenir mais une bonne menace collective la fit abandonner.

Les derniers lions, accul?s contre la berge, ne surent plus quoi faire. ? quatre m?tres d?eux, une trentaine de buffles, appuy?s par une multitude d?autres derri?re, ?taient en train de les pousser peu ? peu vers l?eau, qui se trouve ?tre le pays des crocodiles. Un des fauves se releva et s?enfuit sans demander son reste. Il fut rudement raccompagn?. La derni?re b?te restante fila ? son tour. Alors commen?a pour de bon une chasse aux lions, sous les cris enthousiastes des touristes en 4?4.

Les lions ne voulaient ni ne pouvaient croire ? ce qui leur arrivait. Ils en revinrent m?me sur leurs pas, ?tonn?s au-del? du possible par cette charge contre-nature qui renversait tous les usages, effa?ait toutes les certitudes. Voulant regagner du territoire et de l?autorit?, un des f?lins s?avan?a vers le m?le de l?avant, qui lui meuglait des insultes. Mais il flancha. Il parada trois pas puis fit un tr?s digne quart-de-tour ? droite avant de s?enfoncer dans les fourr?s, ? la recherche de ses cong?n?res dispers?s. Le jeune buffle, qui avait retrouv? son troupeau, fut entour?, choy?, l?ch?, et tout le monde prit conscience qu?une le?on unique avait ?t? donn?e : un lion, ?a ne se subit pas, ?a se chasse. La vid?o de cet exploit fit le tour d?Internet.

Cette sc?ne a d? se d?rouler de nombreuses fois au cours des mill?naires, et les Hominid?s en vadrouille, ? la queue leu-leu sur un sentier, estomaqu?s par le cran des buffles, durent en retenir qu?un autre monde ?tait possible, et que la fraternit?, qui est une solidarit? de combat, pourrait leur en ouvrir les portes. D?s lors, ce ne fut plus qu?une question de temps avant que l?Afrique, berceau de l?Humanit?, n?en dev?nt l?ar?ne o? l?esp?ce s?entra?na jusqu?? ?tre partout chez elle, relativement tranquille, et juch?e au sommet de la fameuse pyramide alimentaire.

L?intelligence nous aura conf?r? la possibilit? de bien saisir l?absolue n?cessit? de d?velopper la solidarit?. La s?lection naturelle fonctionna ? plein pour nous purger des affreux?: toujours dans nos histoires les m?chants et ceux qui les suivent perdent, et dans l?Histoire aussi. Quand les temps m?rissent, que les grands monstres s?entretuent au milieu des carnages d?innocents, la solidarit? devient l?unique planche de salut possible.

Au-del? des portes de l?Afrique

Et un jour, les portes de l?ar?ne furent fracass?es. Il en sortit un d?mon. Des animaux il avait pris le meilleur : griffes, crocs, lames, boucliers, poisons, apparences et illusions. Jusqu?aux peaux dont il se couvrait. Cette chim?re terrifiante qui, en souriant aux b?tes, leur montrait les dents, rev?tue de leurs cadavres, regarda par la porte, au-del? de la mer, et r?va au monde immense qui se d?ployait devant elle.

Nous savons, par l??tude des vari?t?s de l?Herp?s, qui est notre plus fid?le parasite, que l??tre humain, sorti de l??tat de nature, quitta l?Afrique dans le secteur de Djibouti, et qu?il aborda l?Arabie vers Aden, ? la faveur, peut-?tre, d?un abaissement du niveau des mers d? ? une lointaine glaciation. Traversant la p?ninsule, ce fier Mo?se avant l?heure d?couvrit les jardins calmes ?tendus entre le Tigre et l?Euphrate. Il s?y installa, et de l? rayonna.

? cette ?poque, l?humain ?tait beaucoup plus variable qu?aujourd?hui, ? tel point que m?me encore maintenant, quelques arch?ologues soutiennent qu?il y eut plusieurs esp?ces cohabitant. Mais les ?tudes r?centes sugg?rent qu?il s?agissait uniquement de Homo sapiens Linn?us 1758, les uns r?bl?s et prognathes, les autres filiformes et au cr?ne en obus, tous discutant, depuis leur porche commun, ? propos des magnifiques horizons du futur, que le soleil couchant rougissait de gloire et de myst?re.

Il nous avait fallu des centaines de milliers d?ann?es pour nous implanter en Afrique ; nous allions nous r?pandre dans le reste du monde, si vide en comparaison du Berceau, en un claquement de doigts. Aujourd?hui, nous faisons le tour du globe en quatre-vingt heures.

L?atavisme, qui sert ? tout expliquer de ce qui para?t n?buleux dans les couches fossiles de nos comportements, nous pousse encore ? l?agressivit? envers nos anciennes sources d?effroi. Mais depuis longtemps maintenant nous avons vaincu, et de tr?s antiques histoires nous incitent ? tirer un trait sur notre pass? sauvage, pour nous civiliser.

Civilisation?:

2013_11_24_bLa civilisation est un processus qui institutionnalise la solidarit?, et qui l?affine ; voyez Norbert Elias. L?exemple devant souvent venir d?en haut, ce sont nos vieux h?ros qui nous montrent le chemin. ? commencer par Gilgame?, dont l??pop?e est ? ant?rieure de plusieurs si?cles ? l?Iliade et au Mah?bh?rata ?, ?crit Jean Bott?ro dans la pr?sentation de ce vieux r?cit qui contient m?me en son sein une histoire datant pile du D?luge. Gilgame?, jeune prince arrogant d?une puissante cit?, fier connard invincible, va s?associer apr?s de chauds combats ? son oppos? parfait, le sauvage Enkidu, ?lev? avec les gazelles, pur et innocent, naturel, indomptable et sage. L?un va d?teindre sur l?autre : aventures de tavernes, aventures en montagnes. Au cours de multiples p?rip?ties o? ils affronteront monstres de la nature et sortil?ges, les deux amis vont se civiliser, s?humaniser. Leur force se soumettra ? la sagesse. ? leur mort, les dieux placeront leurs noms dans les ?toiles pour que chaque mortel en soit ?clair?? Dans le bassin ?g?en, c?est H?racl?s qui tient le r?le, en d?broussaillant les derniers restes de la sauvagerie brute du monde, pour y installer la droiture, le devoir, la r?gle et l?ordre. De sangliers en gorgones, le h?ros partout abattra la b?te, jusqu?au plus profond du c?ur de quelques rois brutaux. La civilisation est en marche.

Aujourd?hui, nous sommes arriv?s aux confins de notre monde. Cependant, les peurs antiques nous taraudent toujours, alors qu?elles n?ont plus lieu d??tre : notre puissance est sans limites connaissables. N?importe quel quidam en Europe mobilise plus d??nergie que Gilgame? le fit en toute sa vie de bambochard fr?n?tique. La plan?te, notre nouvelle ar?ne, est sur le point de s?effondrer sous nos coups. Nous n?en sortirons pas sans faire confiance ? la nouvelle forme de solidarit? ? laquelle nous sommes accul?s, sous peine d?extinction : la solidarit? compl?te avec tout ce qui vit. Le Front de Gauche, en France, porte cette lumi?re – il n?est pas le seul, je tiens ? le pr?ciser imm?diatement pour ne peiner personne, mais lui la porte avec panache, p?tards et fumig?nes, et il s?active, fouett? d?un ind?niable sentiment d?urgence.

Il est donc normal que ce rassemblement de gauchistes se sente coup? de la population par de vastes ab?mes d?incompr?hension, car sa mission est double : apostolique ?videmment, mais aussi proph?tique. ? C?est que nous manipulons souvent des id?es encore peu pens?es, mais heureusement d?j? pensables ? me dit en substance l?ami Yannick un soir. Des alliances de circonstance avec les ?cologistes, qui sont les devanciers du Front de Gauche en mati?re d?environnement, sont donc dans l?ordre culturel des choses.

Je d?taillerai dans quelques semaines le principal moteur de l’activit? politique aujourd?hui dans le peuple engag? de gauche : l?esprit collaboratif, qui autorise des ajustements en temps presque r?el, par le biais de boucles de r?troaction qui se passent petit ? petit des processus anciens, trop marqu?s par la rigidit? partidaire – comme ces derniers font plus souvent office de filtres que d?acc?l?rateurs, ils sont amen?s ? perdre de leur importance.


Illustration lat?rale?: H?ros ma?trisant un lion, Khorsabad, 713-706 av. J.-C. Domaine public. L?interpr?tation est la suivante?: dompter la force sauvage pour la faire sienne, plut?t que la d?truire.

 

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