Accueil / A C T U A L I T É / SOCI?T? : ? LE CAPITALISME EST ENTR? DANS DES LOGIQUES DE DESTRUCTION ?

SOCI?T? : ? LE CAPITALISME EST ENTR? DANS DES LOGIQUES DE DESTRUCTION ?

Entretien avec Saskia Sassen conduit par Olivier Guez

 

 

Pour Saskia Sassen, sociologue ? Harvard, les ch?meurs radi?s, les classes moyennes chass?es des centres-villes et les ?cosyst?mes d?vast?s subissent un m?me ph?nom?ne?: l???expulsion??.

Aujourd?hui ? Bilbao, la veille ? New York, le lendemain au Royaume-Uni?: entre deux avions, Saskia Sassen, professeure de sociologie ? l?universit? Columbia, ? New York, discourt, d?bat, provoque. Depuis vingt ans, elle scrute la mondialisation dans toutes ses dimensions ? ?conomiques, financi?res, politiques, sociales et environnementales. Cosmopolite, cette polyglotte n?e aux Pays-Bas, en 1949, a grandi ? Buenos Aires avant d??tudier en France, en Italie et aux Etats-Unis. Elle publie ces jours-ci, aux Etats-Unis, Expulsions (Harvard University Press).

Dans votre nouveau livre, vous avancez que la mondialisation est entr?e dans une phase d? ??expulsion??. Qu?entendez-vous par l???

Ces deux derni?res d?cennies, un nombre croissant de gens, d?entreprises et de lieux physiques ont ?t? comme ??expuls?s?? de l?ordre ?conomique et social. Des ch?meurs sont ray?s des listes de demandeurs d?emploi. Certains travailleurs pauvres ne b?n?ficient plus d?aucune protection sociale. Neuf millions de m?nages am?ricains ont perdu leur foyer apr?s la crise des subprimes. Dans les grandes m?tropoles du monde entier, les ??classes moyennes?? sont peu ? peu chass?es des centres-villes, d?sormais hors de prix. La population carc?rale am?ricaine a augment? de 600?% ces quarante derni?res ann?es. La fracturation hydraulique des sols pour extraire le gaz de schiste transforme des ?cosyst?mes en d?sert ? l?eau et le sol sont contamin?s, comme si on expulsait de la biosph?re des morceaux de vie. Des centaines de milliers de villageois ont ?t? d?log?s depuis que des puissances ?trang?res, ?tatiques et priv?es, acqui?rent des terres aux quatre coins du monde?: depuis 2006, 220 millions d?hectares, principalement en Afrique, ont ?t? achet?s.

Tous ces ph?nom?nes, sans liens manifestes, r?pondent-ils, selon vous, ? une logique unique??

En apparence, ils sont d?connect?s les uns des autres et chacun s?explique s?par?ment. Le sort d?un ch?meur radi? n?a bien ?videmment rien ? voir avec celui d?un lac pollu? en Russie ou aux Etats-Unis. Il n?emp?che qu?? mes yeux, ils s?inscrivent dans une nouvelle dynamique syst?mique, complexe et radicale, qui exige une grille de lecture in?dite. J?ai le sentiment que ces derni?res ann?es, nous avons franchi une ligne invisible, comme si nous ?tions pass?s de l?autre c?t? de ??quelque chose??. Dans bien des domaines ? ?conomie, finance, in?galit?s, environnement, d?sastres humanitaires ?, les courbes s?accentuent et les???expulsions?? s?acc?l?rent. Leurs victimes disparaissent comme des bateaux coulent en haute mer, sans laisser de trace, du moins en surface. Ils ne comptent plus.

Quelle est la diff?rence entre un ??exclu?? et un ??expuls???

L?exclu ?tait une victime, un malchanceux plus ou moins marginal, une anomalie en quelque sorte, tandis que l?expuls? est la cons?quence directe du fonctionnement actuel du capitalisme. Il peut ?tre une personne ou une cat?gorie sociale, comme l?exclu, mais aussi un espace, un ?cosyst?me, une r?gion tout enti?re. L?expuls? est le produit des transformations actuelles du capitalisme, entr?, ? mes yeux, dans des logiques d?extraction et de destruction, son corollaire.

C?est-?-dire??

Auparavant, pendant les ??trente glorieuses?? en Occident, mais aussi dans le monde communiste et le tiers-monde, malgr? leurs ?checs, la croissance des classes ouvri?res et moyennes constituait la base du syst?me. Une logique distributive et inclusive pr?dominait. Le syst?me, avec tous ses d?fauts, fonctionnait de cette fa?on. Ce n?est plus le cas. C?est pourquoi la petite bourgeoisie et m?me une partie non n?gligeable des classes moyennes perdent pied. Leurs enfants sont les principales victimes?: ils ont respect? les r?gles du syst?me et fait consciencieusement tout ce qu?il exigeait d?eux ? des ?tudes, des stages, pas mal de sacrifices ? afin de poursuivre l?ascension sociale de leurs parents. Ils n?ont pas ?chou? et pourtant le syst?me les a expuls?s?: il n?y a pas assez de place pour eux.

Qui sont les ??expulseurs????

Je ne parle pas de quelques individus ni m?me de multinationales obnubil?es par leurs chiffres d?affaires et leur cotation en Bourse. Pour moi, il s?agit de ??formations pr?datrices???: un assemblage h?t?roclite et g?ographiquement dispers? de dirigeants de grandes entreprises, de banquiers, de juristes, de comptables, de math?maticiens, de physiciens, d??lites globalis?es second?es par des capacit?s syst?miques surpuissantes ? machines, r?seaux technologiques? ? qui agr?gent et manipulent des savoirs et des donn?es aussi composites que complexes, immens?ment complexes ? vrai dire. Plus personne ne ma?trise l?ensemble du processus. La d?r?gulation de la finance, ? partir des ann?es 1980, a permis la mise sur pied de ces formations pr?datrices et la cl?, ce sont les produits d?riv?s, des fonctions de fonctions qui d?multiplient les gains comme les pertes et permettent cette concentration extr?me et in?dite de richesses.

Quelles sont les cons?quences du paradigme que vous d?crivez??

Amput?es des expuls?s ? travailleurs, for?ts, glaciers? ?, les ?conomies se contractent et la biosph?re se d?grade, le r?chauffement du climat et la fonte du permafrost s?acc?l?rent ? une vitesse inattendue. La concentration de richesses encourage les processus d?expulsion de deux types?: celle des moins bien lotis et celle des super-riches. Eux s?abstraient de la soci?t? o? ils vivent physiquement. Ils ?voluent dans un monde parall?le r?serv? ? leur caste et n?assument plus leurs responsabilit?s civiques. En somme, l?algorithme du n?olib?ralisme ne fonctionne plus.

Le monde que vous nous d?crivez est tr?s sombre. Vous ne forcez pas un peu le trait??

Je ne crois pas. Je mets en lumi?re des ph?nom?nes sous-jacents, encore extr?mes pour certains. Et la logique que je d?nonce coexiste avec des formes de gouvernance plus polic?es et plus sophistiqu?es. Mon objectif est de tirer la sonnette d?alarme. Nous sommes ? un moment de basculement. L??rosion des ??classes moyennes??, acteur historique majeur des deux si?cles pr?c?dents et vecteur de la d?mocratie, me pr?occupe particuli?rement. Sur le plan politique, c?est tr?s dangereux, on le constate partout d?s ? pr?sent.

Comment r?sister ? ces formations pr?datrices??

C?est difficile?: de par leur nature complexe, ces enchev?trements d?individus, d?institutions, de r?seaux et de machines sont difficilement identifiables et localisables. Cela dit, je trouve que le mouvement Occupy et ses d?riv?s ??indign?s??, voire les printemps arabes ou les manifestations ? Kiev, malgr? des contextes sociopolitiques ?minemment diff?rents, sont des r?ponses int?ressantes. Les expuls?s se r?approprient l?espace public. En s?ancrant dans un ??trou?? ? toujours une grande place, un lieu de passage ? et en mettant sur pied une soci?t? locale temporaire hyperm?diatis?e, les expuls?s, les invisibles de la mondialisation font territoire. M?me s?ils n?ont ni revendications pr?cises ni direction politique, ils retrouvent une pr?sence dans les villes globales, ces m?tropoles o? la mondialisation s?incarne et se d?ploie. A d?faut de viser un lieu d?autorit? identifi? ? leurs d?boires ? un palais royal, une assembl?e nationale, le si?ge d?une multinationale, un centre de production??-, les expuls?s occupent un espace ind?termin? symboliquement fort dans la cit? pour revendiquer leurs droits bafou?s de citoyens.

Aboutissent-ils, selon vous, ? quelque chose??

Si vous les consid?rez comme des com?tes, la messe est dite, en effet. Moi, j?ai tendance ? les assimiler ? un d?but de trajectoire, chaque ????occupation?? constituant une petite pierre. S?agit-il d?un embryon de chemin?? Je ne sais pas. Mais le mouvement des nationalit?s au XIXe si?cle et le f?minisme ont, eux aussi, commenc? par petites touches, jusqu?? ce que les cellules disparates finissent par faire leur jonction et former un tout. Ces mouvements finiront peut-?tre par inciter les Etats ? lancer des initiatives globales dans les domaines de l?environnement, de l?acc?s ? l?eau et ? la nourriture.

Quel ?v?nement pourrait d?clencher la ??jonction????

Une nouvelle crise financi?re. Elle surviendra, j?en suis certaine. Je passe au crible la finance depuis trente ans?: les march?s sont trop instables, il y a trop de donn?es ? analyser, trop d?instruments, trop d?argent, l?Occident ne r?gne plus seul sur les march?s. Je ne sais pas quand cette crise interviendra ni quelle sera son ampleur mais je sens que quelque chose mijote. En fait, nous sentons tous que le syst?me est tr?s fragile. (Entretien publi? dans le quotidien Le Monde en date du 26 avril 2014)

A lire?: Expulsions. Brutality and Complexity in the Global Economy de Saskia Sassen (Harvard University Press, 280 p.) A para?tre le 5 mai 2014.

?http://www.pressegauche.org/spip.php?article17453

Commentaires

commentaires

A propos de

avatar

Check Also

Pour Trump, un soldat peut assassiner sans vergogne !

La petitesse d’esprit du dirigeant de la plus forte armée au monde n’est pas une ...