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So long Leonard

So long Leonard

 

Pessimiste lumineux et poète visionnaire (Prix Prince des Asturies 2011), Leonard Cohen a tiré sa révérence dans la nuit du 10 au 11 novembre 2016,  nous laissant à nos incertitudes après avoir nous avoir légué une œuvre d’une force de transformation spirituelle inégalée – et réarmé nos consciences…

 

cohen

Longtemps, le poète devenu légende vivante avait suspendu son départ, comme pour tenter de nous éveiller encore et toujours à ce que nous avons d’essentiel – à ce qui n’a pas de prix, à ce dont nous avons perdu la valeur, quelque chose comme la puissance lumineuse du verbe qui nous apprend à changer le noir en lumière et à nous éclairer le chemin… Jamais avant sans doute, la chanson n’avait atteint une telle intensité poétique. Et jamais sans doute cette profondeur poétique n’avait rencontré un tel génie mélodique…

Voilà un mois, Leonard Cohen nous donnait You want it darker, un sépulcral quatorzième album comme on donne un adieu au sommet – un bruissement d’âme ample, vibrant et profond, aux accents d’outre-tombe et aux chœurs yiddish (ceux de la chorale de la Congrégation Shaar Hashomayim), qui interpelle la nuit qui vient ou la lumière au bout du chemin…

 

Guerrier de la spiritualité et métaphysicien du cœur brisé

 

En janvier 2012, un poète de soixante-dix-huit ans redescendu de sa montagne (le Mont Baldy où il avait fait retraite) renouait avec une renommée internationale de rock star distraitement abandonnée au seuil d’un monastère zen : serial séducteur vivant en ermite et « chanteur sans voix », Leonard Cohen venait de publier un nouvel album haut de gamme de pure poésie délicatement ciselée et de grâce, Old Ideas.

Le vieil homme n’aspirait qu’à la paix et au recueillement dans son monastère (assiégé, disait-on, par les plus irréductibles de ses groupies), mais il avait d’impératives raisons de revenir sur scène : sa « gestionnaire de fortune » venait de le gruger de près de dix millions de dollars et il n’avait plus de quoi payer ses impôts… Son malheur patrimonial et fiscal a fait le bonheur de tous ceux qu’il laissait orphelins : ils retrouvaient un maître de musique et de vie – et le cercle de ferveur de ses inconditionnels n’a pas fini de s’agrandir autour d’une œuvre en perpétuel renouvellement.

Pourtant, son départ était bien préparé. En 1995, le magazine Les Inrockuptibles consacrait (après bien d’autres…) sa Une à Leonard : le journaliste Gilles Tordjman l’avait visité sur le « mont chauve » (Californie) pour nous le révéler en « guerrier de la spiritualité » voire comme « l’un des derniers grands mystiques de notre époque ».

Son nom ne signifie-t-il pas « prêtre » en hébreu ? Son grand-père avait posé en 1921 la pierre angulaire de la synagogue de Montréal. Son œuvre n’évoque-t-elle pas ce koan zen : « Un âne regarde un puits jusqu’à ce que le puits regarde l’âne ? »

Leonard n’était pas né pour la futilité d’être « quelqu’un » serait-ce « quelqu’un qui compte » (la preuve hélas qu’il préférait ne pas savoir « compter »…) mais pour la lutte avec l’ange et avec l’abîme. Alors il a réinventé sur un médium de masse des figures très anciennes – la figure sacerdotale du prêtre juif, celle du troubadour, du poète mystique et du crooner, balayant tous les registres de la vie du cœur comme le rappelle l’un de ses biographes, Chris Lebold, interviewé à l’occasion de la sortie de son livre (Leonard Cohen, l’homme qui voyait tomber les anges, éditions Camion Blanc, 2013) : «  Leonard voit les corps tomber dans un monde soumis aux lois de la gravité, il est dans le jeu avec la gravité et nous donne des armes spirituelles avec son pouvoir de changer une chose en son contraire, une charge lourde en légèreté. Ce visionnaire de la gravité sait utiliser le pessimisme pour nous rendre plus affûtés, plus vivants et plus joyeux. Il nous fait du bien en utilisant des chansons douces comme des armes spirituelles. Les gens n’en sont pas revenus que ce métaphysicien du cœur brisé leur parle de leur condition d’être en chute libre – et leur propose d’entendre une miséricorde angélique, un appel à l’élévation…C’est sur cette brisure du cœur que l’on peut fonder une vraie fraternité… Son premier album n’a pas pris une ride : déjà minimaliste, il est tranchant et aussi indémodable qu’une calligraphie zen… ».

Pessimiste radical réputé « déprimant », surnommé le « maître de la dépression », le Canadien nous laisse une œuvre lumineuse en guise de « manuel pour vivre avec la défaite » : si nos cœurs sont destinés à être brisés et nos âmes à être laminées, autant accueillir la lumière du monde par cette brisure car ce n’est que par là qu’elle peut entrer…Suffirait-il de broyer du noir pour cela ?

En soixante ans de création depuis Let Us Compare Mythologies (1956), le premier de ses neuf recueils de poésie, deux romans et quatorze albums depuis Suzanne (1967), l’alchimiste nous a appris à faire advenir dans nos vies cette lumière qu’il éveillait sur ses pas, prêchant par l’exemple : jusqu’au bout, il est resté un homme debout, une conscience allumée dans la nuit qui tombe sur notre monde…

Dans les concerts de ce grand initié, dit-on, il se faisait un tel silence que l’on entendait « une métaphore tomber » – l’on y sentait même s’ouvrir, à la manière d’une fleur japonaise dans l’eau, quelque chose comme une ardente et vibrante profondeur…

Leonard est parti dans la paix et la joie de l’accomplissement. Parce qu’il y a des morts plus immensément et intensément vivants que jamais, comment rendre hommage à un poète qui s’en va si ce n’est en lui parlant dans sa langue, juste pour lui dire que, jusqu’au bout du chemin, il a été « quelqu’un de bien » ? Quelqu’un à qui il est absolument impossible de dire adieu. Leonard forever…

 

Le monde de Leonard

 

Tu as planté dans nos cœurs

L’épée et la fleur

Cette force et cette fleur d’éternité

Qui nous rendent à la joie d’aimer

 

Si les chansons

Pouvaient faire des maisons

Alors nous avons trouvé notre demeure

Là où jamais rien ne meurt

Au seuil de tendres jardins chantants

Ranimés par le printemps

 

Si une chanson

Pouvait ramener à la raison

Alors cette Terre serait notre maison

Et l’amour notre seule saison

Nous en ferions notre cathédrale

Bâtie sur une mémoire sans mal

 

Si tes chansons

Ont tant embelli la Création

Alors elle a ton visage

De calme briseur d’orages

  • Comme la poésie donne le sien

Aux hommes de bien

 

Nous avons vécu en hôtes ingrats dans ton monde

Tu nous as donné le feu

Pour poursuivre le jeu

Hallelujah tant que la Terre sera ronde

Ta légende nous a transpercés de la fleur ardente

Qui nous voue à sa grâce vivante

 

Mais chiens de guerre

Nous veulent en enfer

Et affairistes au fond du puits

Pourtant le mal tu l’avais aboli

Dans notre nuit affligée ta poésie ouvre les poings

Pour aller toujours plus loin

Allumer d’autres astres

Ou conjurer nos désastres

 

Mais ta légende vivante nous a plantés au cœur

L’épée et la fleur

Le remède à la peur

Le refus de la fadeur

L’antidote à l’horreur

Pour semer nos purs bonheurs

 

Tu as planté dans nos cœurs

La plume et la fleur

Pour tomber les leurres

Ta poésie a armé nos âmes en pleurs

Pour ouvrir aux affligés un chemin à fleur de mots

Vers un monde merveilleusement beau

 

Ceux qui ouvrent les mots que tu leur donne

Entrent dans ce bel automne

Incendié par le bonheur des roses

Ils se défont de leurs chaînes de si vieilles choses

Ou de mots sans suite

Par-dessus leur ligne de fuite

 

 

Quand rien ne nous parle de ce temps d’affligés

Quand le ciel obscurci par notre poussière

Nous fait grise mine sans plus aucune chance d’aimer

Quand la promesse de chaque matin nous est volée par les chiens de guerre

Quand les vivants commencent à envier les morts

Tu nous mène là où le monde a enfin le visage d’un poème qui s’endort

 

 

Ta légende vivante plante dans nos cœurs

L’épée et la fleur

Cette fleur d’éternité

Qui nous rappelle à tant d’autres raisons d’aimer

 

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