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« Sixteen Tons » : 70 ans déjà !

8 août 1946 : le chanteur de musique country Merle Travis enregistre dans un studio californien Sixteen Tons, la complainte d’un mineur confronté aux exigences des exploitants. Bien d’autres versions de la chanson suivront. Parmi elles, la plus célèbre de toutes, celle de Tennessee Ernie Ford…

En 1946, Merle Travis signe un contrat avec Capitol Records pour enregistrer, alors en format 78 tours, un album de quatre chansons traditionnelles ou de créations en rapport avec la vie des classes populaires. Originaire du Kentucky, le chanteur se souvient des commentaires que faisait sur le métier de mineur son propre père qui travaillait durement dans les galeries de charbon des mines du Comté de Muhlenberg. Merle Travis tire trois chansons en mixant ces souvenirs à d’autres propos collectés à l’époque sur la vie des mineurs. Ces trois chansons se nomment Over By Number Nine, Dark As A Dungeon et Sixteen Tons.

Si les deux premières sont bien oubliées, la troisième reste encore de nos jours un objet de fascination, à la fois par le rythme envoûtant de sa musique et par son contenu social inhabituel. Au-delà des « 16 tonnes » que doit extraire chaque jour le mineur, c’est le mode de vie imposé par la direction de la mine qui prend toute sa place dans cette complainte. Comme le racontait à son fils le père de Merle Travis, le mineur ne voyait jamais la couleur de l’argent : lorsqu’il avait des besoins, il se rendait au bureau de la mine et touchait des jetons de métal avec lesquels il pouvait acheter ce dont il avait besoin dans le magasin de la Compagnie. Et cela quasiment sans limite, le but étant de maintenir les mineurs en état de dette permanente vis-à-vis du patron afin de les aliéner totalement à la Compagnie.

« I can’t afford to die : I owe my soul to the Company store » (Je ne peux pas me permettre de mourir : je dois mon âme au magasin de la compagnie), avait coutume de dire le père de Merle Travis en un constat impuissant pour illustrer cette situation. Une phrase que l’on retrouve dans le refrain de la chanson sous cette forme : « Saint Peter don’t you call me ‘cause I can’t go : I owe my soul to the Company store » (Saint Pierre, ne m’appelez pas parce que je ne peux pas partir…). De même retrouve-ton un propos tenu par John, l’un des frères de Merle Travis, dans une lettre envoyée durant la 2e guerre mondiale : « You load sixteen tons, and what do you get ? Another day older and deeper in debt ! » (Vous chargez 16 tonnes, et que gagnez-vous ? Un nouveau jour plus vieux et une dette encore plus creusée).

Les quatre titres ont été gravés en juillet 1947 sous l’appellation Folk Songs Of The Hills, mais ils n’ont bénéficié d’aucune publicité. Et pour cause : dans le contexte de guerre froide pré-maccarthyste qui prévalait alors, les chansons écrites sur la condition ouvrière par ceux que l’on nommait les « Folk Music Activists » étaient considérées comme subversives. Merle Travis fut même ciblé par le FBI et qualifié de « sympathisant communiste », ce qu’il n’a jamais été. Dans un tel climat, il ne faut pas s’étonner que la diffusion sur les ondes de Sixteen Tons ait été interdite. Et c’est ainsi que le titre est resté dans l’ombre, ignoré du public et absent des hit-parades,

Inscrite au panthéon des chansons américaines

  1. Cette année-là, Tennessee Ernie Ford reprend à la NBC Sixteen Tons dont le texte lui tient à cœur pour des raisons familiales, son propre grand-père et l’un de ses oncles ayant eux-mêmes été mineurs. Des milliers d’appels arrivent à la station : les auditeurs veulent en savoir plus sur cette chanson. Quelques mois plus tard, le chanteur interprète de nouveau Sixteen Tons, cette fois lors d’un show devant plusieurs dizaines de milliers de spectateurs : l’Indiana State Fair. Le succès est considérable.

Or, il se trouve que Tennessee Ernie Ford doit par contrat un disque deux titres à Capitol Records. D’ores et déjà, une reprise de You Don’t Have To Be A Baby To Cry, l’un des titres favoris de Moon Mullican, a été enregistrée pour constituer la face A du disque. Mais il manque le titre de la face B : ce sera Sixteen Tons, enregistré le 17 septembre 1955 au studio Capitol d’Hollywood avec l’apport d’instruments variés dont une clarinette basse au rôle décisif, sans oublier les claquements de doigt du chanteur, improvisés durant une répétition et maintenus dans la version finale.

Cette fois-ci l’enregistrement, envoyé à différentes stations de radio, passe dès la mi-octobre sur les ondes. À la surprise de l’éditeur qui pariait sur un succès du titre de Mullican, c’est la complainte du mineur qui déclenche l’enthousiasme du public. À tel point qu’il faut sans cesse presser de nouveaux disques pour répondre à la demande : en trois semaines, 1 million d’exemplaires sont vendus, et ce nombre sera porté à 2 millions dès la mi-décembre ! Un succès phénoménal synonyme d’énormes profits qui amènent le magazine Life à plaisanter en suggérant que le charbon de la chanson est en réalité de l’or. Tout naturellement, ce succès se répercute dans les « charts » : Sixteen Tons atteint la 1ère place du hit-parade country du magazine Billboard puis celle du hit-parade pop, des charts où la chanson reste respectivement 10 et 8 semaines au sommet. Au total, Tennessee Ernie Ford dira, dans une interview réalisée peu avant sa mort – survenue en 1991 –, avoir vendu… 20 millions d’exemplaires de la chanson !

Aujourd’hui encore, la version de Tennessee Ernie Ford est considérée aux États-Unis comme un trésor national. Et c’est à ce titre qu’elle a, privilège rare, été officiellement intégrée le 25 Mars 2015 au National Recording Registry (Registre national des enregistrements) de la bibliothèque du Congrès.

De B.B. King à Robbie Williams

Comme toujours lorsqu’un titre musical connaît un succès aussi spectaculaire, de nombreuses reprises ont été enregistrées. En l’occurrence pas moins d’une cinquantaine de chanteurs et de groupes de réputation internationale ont publié leur propre version en langue anglaise de Sixteen Tons, de B.B. King à Robbie Williams en passant par The Platters, Bo Diddley, Stevie Wonder, Johnny Cash, Eels ou The Dandy Warhols.

Aux reprises en anglais se sont ajoutées les adaptations étrangères, nombreuses elles aussi. Parmi elles, une version plutôt réussie en langue italienne, L’ascensore, par Adriano Celentano en 1986, et une version française, 16 tonnes, par Armand Mestral dès 1956.

Si la musique de Sixteen Tons est pour beaucoup dans l’accueil triomphal qu’a reçu la chanson lorsque la reprise de Tennessee Ernie Ford a été diffusée sur les ondes, les paroles n’ont pas été étrangères à ce fulgurant succès. Et pour cause : en quelques phrases, le texte de Merle Travis décrivait les rudes et aliénantes conditions de vie des mineurs américains. Un constat dans lequel de nombreux travailleurs se reconnaissaient de la côte est à la côte ouest des États-Unis. Jusque dans les années 60, non seulement ces mineurs ont travaillé dur, et souvent au péril de leur vie dans des puits mal sécurisés ou exposés aux « coups de grisou », mais ils étaient en outre asservis par un système d’exploitation qui leur ôtait de facto tout droit vis-à-vis de leurs patrons et toute possibilité d’émancipation. Une vie de galère !

Subversif, le texte de Sixteen Tons ne l’a jamais été. Il a tout simplement montré de manière crue la réalité de la vie des mineurs américains des années 50. Un texte malheureusement encore d’actualité car s’il ne concerne plus les États-Unis, il décrit avec réalisme la vie de nombreux mineurs sur la planète, confrontés ici et là à des conditions d’exploitation souvent proches de l’esclavage.

Liens musicaux :

Sixteen Tons par Tennessee Ernie Ford (version originale avec paroles)

Sixteen Tons par Tennessee Ernie Ford (version live de 1956)

Sixteen Tons par Merle Travis

Sixteen Tons par The Platters

16 tonnes par Armand Mestral

L’ascensore par Adriano Celentano

 

Autres liens musicaux sur la chanson anglophone :

Ils ont changé sa chanson (mai 2016)

Loreena McKennitt la flamboyante (avril 2014)

« Waltzing Matilda » ou l’enfer des Dardanelles (novembre 2009)

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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