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Sir Alfred Hitchcock

Sir Alfred Hitchcock, père du thriller moderne

 

« Hitchcock est (…) l’un des plus grands inventeurs de formes de toute l’histoire du cinéma. (…) À partir de cette forme, en fonction de sa rigueur même, tout un univers moral s’est élaboré. La forme, ici, n’enjolive pas le contenu, elle le crée. Tout Hitchcock tient en cette formule. » (Éric Rohmer et Claude Chabrol, 1957).

Adulé par les réalisateurs de la « Nouvelle Vague », le maître du suspense au cinéma Alfred Hitchcock est mort il y a quarante ans, le 29 avril 1980 à Los Angeles, aux États-Unis. Réalisateur (et producteur) britannique (et américain à partir de 1955, après s’être installé à Los Angeles en mars 1939), il avait 80 ans, né quelques mois avant son siècle (le 13 août 1899) à Londres. Conteur exceptionnel, il était connu pour sa corpulence, son visage assez bouffi au flegme british et à l’autodérision mordante, un humour qu’il chérissait, et il savait s’insérer très discrètement dans ses films, dans des rôles dérisoires. Ses apparitions furtives (caméos) mettaient du sel dans ses ouvrages : « C’était strictement utilitaire, il fallait meubler l’écran. Plus tard, c’est devenu une superstition, et ensuite, c’est devenu un gag. Mais à présent, c’est un gag assez encombrant, et pour permettre aux gens de regarder le film tranquillement, je prends soin de me montrer ostensiblement dans les cinq premières minutes du film. » (1962 à François Truffaut, voir ce qui suit).

En août 1962, dans des entretiens avec François Truffaut, retranscrits dans un livre publié en 1966 (chez Robert Laffont), Alfred Hitchcock apportait quelques éléments de son secret : « La différence entre le suspense et la surprise est très simple. Nous sommes en train de parler, il y a peut-être une bombe sous cette table et notre conversation est très ordinaire, il ne se passe rien de spécial, et tout d’un coup, boum, explosion. Le public est surpris, mais avant qu’il ne l’ait été, on lui a montré une scène absolument ordinaire, dénuée d’intérêt. Maintenant, examinons le suspense. La bombe est sous la table et le public le sait, probablement parce qu’il a vu l’anarchiste la déposer. Le public sait que la bombe explosera à une heure et il sait qu’il est une heure moins le quart, il y a une horloge dans le décor ; la même conversation anodine devient tout à coup très intéressante parce que le public participe à la scène (…). Dans le premier cas, on a offert au public quinze secondes de surprise au moment de l’explosion. Dans le deuxième cas, nous lui offrons quinze minutes de suspense. ».

Inutile donc de dire que le faiseur de films qu’il était devenu était très friand de ce suspense, et son public aussi. Ses films ont beaucoup vieilli, déjà parce qu’ils sont souvent en noir et blanc (c’était souvent volontaire, parfois à cause d’un petit budget), ensuite parce qu’ils décrivent une société qui n’est plus la nôtre, avec deux voire trois générations en arrière. Le rythme est aussi beaucoup plus lent que maintenant. Mais justement, c’est cette lenteur qui alimente le suspense. Néanmoins, beaucoup de films à suspense récents reprennent les bonnes ficelles (pour ne pas dire cordes) de Hitchcock.

Pendant la guerre, Hitchcock était forcément du côté de la Résistance puisque britannique. Ainsi, sur demande du gouvernement britannique, Hitchcock a réalisé un court-métrage improbable de 32 minutes intitulé « Aventure malgache » et sorti en juin 1944 pour soutenir la Résistance française. L’histoire parle de Madagascar qui a oscillé entre la fidélité à Pétain et le refus d’être soumis aux nazis. La Grande-Bretagne libéra la Grande Île le 7 mai 1942.

Auteur de plus d’une soixantaine de longs-métrages, Alfred Hitchcock a réalisé son premier film en 1922, il avait une vingtaine d’années. Faisons un petit tour dans le musée Hitchcock avec quelques-uns de ses chefs-d’œuvre. J’indiquerai entre crochets le titre en version originale, souvent très différent de la version française.

Toutefois, je ne passe pas en revue tous les films connus, trop nombreux, je laisse ainsi de côté notamment « Rebecca » (27 mars 1940, avec Joan Fontaine), « Soupçons » (14 novembre 1941, avec Cary Grant et Joan Fontaine), « Cinquième colonne » (22 avril 1942, avec Robert Cummings), « L’ombre d’un doute » (12 janvier 1943), « La maison du docteur Edwardes » (31 octobre 1945, avec Ingrid Bergman et Gregory Peck), « Les Enchaînés » (15 août 1946, avec Cary Grant et Ingrid Bergman), etc.

1. Dans « L’homme qui en savait trop » [« The Man who knew too much »] (9 décembre 1934), l’histoire se passe dans une station de sports d’hiver, à Saint-Moritz, en Suisse. Les victimes sont une petite famille tranquille de vacanciers, un couple et une fille. Cette famille est jetée sans ménagement dans une histoire d’attentat politique à Londres. Histoire de prise d’otage et de chantage. L’ambiance est très « vacances de ski ». Une autre version (remake) a été réalisée par Hitchcock lui-même dans un autre cadre, à Marrakech, avec James Stewart et Doris Day, sorti le 20 avril 1956.

2. « La Corde » [« Rope »] (23 août 1948), avec James Stewart, est probablement le premier film totalement hitchcockien en ce sens où il n’y a quasiment qu’une seule unité de temps et une seule unité de lieu. Comme à son habitude, cela pourrait être du théâtre (d’ailleurs, ce film est l’adaptation d’une pièce de Patrick Hamilton). L’idée de l’histoire est très originale : deux étudiants, l’un cynique et l’autre stressé, tuent un de leur camarade selon une thèse philosophique foireuse d’un de leurs professeurs. Par provocation, ils invitent ensuite à dîner la famille de la victime ainsi que leur professeur en présence même du corps de l’infortuné. Un scénario qui a toutes les vertus pour mettre le suspense en crescendo : le corps va-t-il être découvert ?

3. « Le crime était presque parfait » [« Dial M fort Murder »] (29 mai 1954), un des tout premiers films sortis en 3D !, avec Grace Kelly, Ray Milland et Robert Cummings, serait presque un film policier ordinaire si Hitchcock n’y avait pas mis tout son talent tant dans le suspense que dans les rebondissements. Le principe des petits détails qui conduisent aux preuves a beaucoup influencé les films policiers et séries policières qui ont suivi.

4. Film atypique, « Fenêtre sur cour » [« Rear Window »] (1er août 1954), avec Grace Kelly et James Stewart, met le spectateur dans une situation rêvée, celle du mateur voyeur. Mais très vite, il va se sentir de plus en plus gêné. James Stewart est bloqué avec une jambe dans le plâtre et observe les fenêtres de l’immeuble en face au point de s’en faire un film, celui d’un meurtre. En fait, c’est Hitchcock qui en a fait un film ! L’idée principale du film a inspiré beaucoup de réalisateurs par la suite.

5. Dans « La main au collet » [« To catch the Thief »] (5 août 1955), avec Cary Grant, Grace Kelly et Charles Vanel, Hitchcock montre (une nouvelle fois) sa connaissance et son intérêt pour la France avec une histoire d’ancien cambrioleur qui fut résistant et qui se fait imiter par un autre cambrioleur. Pourchassé par la police, l’ancien résistant s’enfuit pour trouver le vrai coupable des cambriolages.

6. « Mais qui a tué Harry ? » [« The trouble with Harry »] (13 avril 1955), avec Shirley MacLaine et John Forsythe, est un film particulier pour Hitchcock qui privilégie ici plus le côté surréaliste et humoristique d’une situation absurde (découverte d’un cadavre encombrant) que le suspense habituellement présent dans ses films.

7. « Sueurs froides » [« Vertigo »] (9 mai 1958), avec James Stewart et Kim Novak, est un savant mélange de suspense psychologique et criminel, une machination très sophistiquée et surtout, une fameuse scène, celle de la montée du clocher en plein soleil caniculaire et du vertige du héros. Encore une histoire qui raconte une tentative de crime parfait, ici camouflée en suicide pour cause de dépression nerveuse.

8. « La mort aux trousses » [« North by Northwest »] (17 juillet 1959), avec Cary Grant et Eva Marie Saint, est un film très connu et emblématique de Hitchcock. Pris pour un autre (George Kaplan, un agent secret), le héros subit un grand nombre de mésaventures, dont cette fameuse scène où il court dans les champs, poursuivi par un biplan qui le mitraille. Initialement, Cary Grant avait refusé le rôle à Hitchcock car il voulait prendre sa retraite, mais, même s’il n’a pas compris tout au moment du tournage, il n’a pas regretté de lui avoir cédé, puisque le film a connu un très grand succès (au point qu’il a même été au programme du baccalauréat littéraire en France en 2008).

9. Autre film très célèbre, « Psychose » [« Psycho »] (16 juin 1960), avec Anthony Perkins (à l’époque peu connu, 27 ans) et Janet Leigh (déjà star), et avec la musique composée du musicien habituel de Hitchcock, Bernard Herrmann, donne au spectateur un véritable malaise, un malaise qui va croissant. L’héroïne s’arrête dans un motel au milieu de nulle part dans la nuit, en plein orage. Dans la drôle de maison du gérant du motel, d’étranges mouvements ont lieu à l’intérieur avec des cris. La scène de la douche dans la chambre du motel est sans doute la scène la plus exemplaire du suspense au cinéma. Une histoire très éloquente de dédoublement de la personnalité (avec deux cadavres) qui apporte un dénouement inattendu pour ceux qui ne l’ont encore jamais vu.

10. Encore plus emblématique, « Les Oiseaux » [« The Birds »] (28 mars 1963), avec Rod Taylor, Tippi Hedren et Jessica Tandy, est pour moi le sommet de l’art hitchcockien. Le film s’inspire d’une nouvelle de Daphne du Maurier. Hitchcock a voulu faire d’éléments totalement inoffensifs, ici des oiseaux, nombreux et ordinaires en ville comme à la campagne, a voulu en faire de nouveaux ennemis. Et rien ne dit alors, c’est aussi l’un des sujets du film, que l’espèce humaine gagne face aux oiseaux (qui sont les descendants des dinosaures). La clef du succès, voulue par Hitchcock, c’est de ne donner aucune clef, aucune explication sur la motivation des oiseaux à attaquer les humains. Ce mystère nourrit l’angoisse jusqu’à la fin du film. Une fois le film terminé, le spectateur reste alors frustré, avec un goût d’amertume dans ses émotions et pourrait voir les oiseaux d’une nouvelle manière. Au-delà de l’histoire, au contraire de « La Corde » et de nombreux autres de ses films, même « Psychose », Hitchcock propose de nombreux plans différents, de très beaux paysages, des photographies devenues « clichés » aujourd’hui, qui donnent au film un aspect esthétique très achevé. La musique est également essentielle, le trautonium d’Oskar Sala a été mis à contribution avec les compositeurs Remi Gassmann et Bernard Herrmann. L’avant-première française a eu lieu au Festival de Cannes avec cette présentation : « Ce n’est pas le lâcher de quelques pigeons débonnaires, ni le charme de son interprète Tippi Hedren qui pourront atténuer l’impression d’horreur ressentie à la présentation de son film « Les Oiseaux ». ». Quant à Hitchcock, il disait dès le 6 janvier 1963 : « On pourrait dire que le thème des « Oiseaux » est l’excès d’autosatisfaction qu’on observe dans le monde : les gens sont inconscients des catastrophes qui nous menacent. ».

11. « Pas de printemps pour Marnie » [« Marnie »] (9 juillet 1964), avec Tippi Hedren, Sean Connery et Diane Baker, a eu beaucoup moins de succès que le précédent lors de sa sortie à l’époque. Pourtant, le scénario est également très sophistiqué avec une lente progression du mystère et du suspense. Une histoire avec une femme psychotique et kleptomane et un employeur devenu mari, amoureux et intrigué et soupçonneux. Hitchcock : « Si j’avais (…) utilisé le procédé du monologue intérieur, on aurait entendu Sean Connery se dire à lui-même : « Je souhaite qu’elle se dépêche de commettre un nouveau vol afin que je puisse la prendre sur le fait et la posséder enfin ». De cette manière, j’aurais obtenu un double suspense. Nous aurions filmé Marnie du point de vue de Mark et nous aurions montré sa satisfaction lorsqu’il voit la fille commettre son vol. (…) J’ai bien pensé construire l’histoire de cette façon ; j’aurais montré cet homme regardant et même contemplant secrètement un véritable vol. Ensuite, il aurait suivi Marnie la voleuse, l’aurait attrapée en feignant d’avoir retrouvé sa trace et il se serait emparé d’elle en jouant l’homme outragé. ».

12. « Le Rideau déchiré » [« Torn Curtain »] (14 juillet 1966), avec Paul Newman et Julie Andrews, est un film d’espionnage initialement assez « classique » pour la période de la guerre froide. Le héros est un physicien américain qui rompt avec sa fiancée pour se réfugier à Berlin pour s’entretenir avec des scientifiques est-allemands spécialisés en énergie nucléaire. Tout cela dans une ambiance berlinoise avec des gros clichés antisoviétiques visant à s’en moquer.

13. Le film « L’Étau » [« Topaz »] (19 décembre 1969), avec Frederick Stafford, Dany Robin, Karin Dor, John Forsythe, aussi Claude Jade, Michel Piccoli, Philippe Noiret, Michel Subor, etc. reprend aussi le thème de l’espionnage dans une période de guerre froide entre Est et Ouest sur fond de crise des missiles à Cuba. Les Français ici n’ont pas les meilleurs rôles puisqu’il s’agit de traîtres à la solde de l’URSS qui trahissent aussi les agents de renseignement américains. Hitchcock tenait à tourner avec Philippe Noiret qui a alors dû jouer avec une béquille car il avait eu un accident.

14. « Frenzy » [« Frenzy »] (19 mai 1972), avec Jon Finch, Barbara Leigh-Hunt, Anna Massey et Barry Foster, est une histoire d’assassinat dans un bureau. Une femme, patronne, est étranglée avec une cravate et son ex-mari chômeur et alcoolique (le héros) est soupçonné. Une amie l’aide à fuir. Le héros cherche de l’aide auprès d’un ami qui est en fait le véritable assassin (le suspense est là puisque le spectateur connaît l’assassin). Avant-dernier film de Hitchcock, c’est aussi le premier et l’unique à montrer des scènes de nudité. Roman Polanski a réalisé « Frantic » (sorti le 26 février 1988), avec Harrison Ford et Emmanuel Seigner, en hommage à ce film.

S’il fallait sélectionner seulement trois films à hisser sur le podium hitchcockien, je placerais sans originalité (je pense) en numéro un « Les Oiseaux », en numéro deux « Psychose » et enfin, en numéro trois « Sueurs froides ». C’est un choix personnel arbitraire, mais je ne pense pas être le seul à pour faire un tel choix, tant ces trois films sont de véritables chefs-d’œuvre… même si « La mort aux trousses » ne devrait pas se placer très loin.

Régulièrement, la chaîne franco-allemande Arte rediffuse des films d’Alfred Hitchcock à différentes heures de la journée ou de la nuit. Il faut en profiter car décidément, ces films sont devenus hors du temps, et par conséquent, très peu à la mode. La période de confinement pourrait même être l’occasion de se faire une petite cure hitchcockienne, à défaut de sortir du cauchemar du coronavirus.

Sylvain Rakotoarison (25 avril 2020)
http://www.rakotoarison.eu

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