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Salieri a-t-il assassiné Mozart ?

Soupçonné d’être le responsable de la mort de Mozart, Salieri n’en finit plus de subir dans l’opinion les effets d’une image désastreuse. Et cela au détriment de la notoriété musicale que son talent aurait dû lui valoir dans les rangs des amateurs de musique classique. Il serait temps de réhabiliter ce compositeur, auteur de quelques-unes des plus belles pages musicales de son époque, et à juste titre adulé par ses contemporains…

Quatre hommes sont responsables de la disgrâce dont Antoni Salieri, le plus viennois des compositeurs italiens, ne cesse de payer le prix depuis des dizaines d’années : le poète et dramaturge russe Alexandre Pouchkine, le compositeur russe Nicolaï Rimski-Korsakov, le dramaturge et scénariste britannique Peter Shaffer et, pour enfoncer plus profondément le clou par le biais d’un film très largement diffusé sur les cinq continents, le cinéaste américain d’origine tchèque Miloš Forman. Tous ont accrédité dans leurs œuvres la réalité de faits criminels empruntés à une rumeur calomnieuse.

Partie d’on ne sait où dans la Vienne impériale quelques années après la mort de Mozart, et reprise à son compte par le très mal inspiré compositeur Carl-Maria von Weber, cette rumeur n’a cessé de prendre de l’ampleur au fil des ans. Elle a couru sur les pavés des rues. Elle s’est propagée dans les allées du Prater. Elle a flâné sur les quais du Danube. Elle s’est immiscée sous les porches des hôtels particuliers. Elle a été chuchotée sous les ors et les lustres du palais de Hofburg. Elle s’est même répandue d’étal en étal sur les marchés d’une ville où la musique était reine jusque dans les milieux populaires. Une rumeur à la tonalité tragique : miné par une jalousie viscérale à l’encontre de son génial cadet, Salieri aurait assassiné Mozart !

C’est le célèbre homme de lettres russe Pouchkine qui, très vite, a eu – dès 1830 – le premier l’idée de mettre en scène, dans le cadre d’une brève pièce de théâtre, Mozart et Salieri, la rivalité prétendument exacerbée entre les deux compositeurs. Une rivalité poussée jusqu’à son paroxysme : l’empoisonnement du brillant compositeur salzbourgeois par l’ambitieux maestro italien lors d’un dîner en tête à tête. Composé en 1897 par Rimski-Korsakov, le drame homonyme s’appuie sur un livret directement tiré des vers de Pouchkine. Ce pauvre Mozart y est, une deuxième fois, empoisonné par Salieri !

Quelques décennies passent, et en 1979, c’est au tour de l’Anglais Peter Shaffer de donner à Salieri le mauvais rôle dans sa pièce à succès Amadeus. Un drame en deux actes dans lequel le compositeur italien use de stratagèmes machiavéliques pour empoisonner métaphoriquement son jeune et surdoué rival en le contraignant à un surmenage fatal. Cinq ans plus tard, en 1984, ce même Shaffer récidive en signant le scénario du flamboyant film homonyme de Miloš Forman. Pauvre Mozart que l’on ne cesse d’assassiner dans les salles de spectacle et dont la dépouille finit ensevelie sous la chaux vive d’une fosse commune du cimetière Sankt Marx.

Pauvre Mozart, donc ! Mais aussi pauvre Salieri, pointé du doigt pour un acte criminel qu’il n’a pas commis. Plus personne de sérieux ne semble en effet croire que, d’une manière ou d’une autre, le compositeur italien ait été pour quelque chose dans la mort prématurée de l’un des plus grands génies de la musique que la Terre ait porté. La réalité est que Mozart, de santé fragile, avait atteint en cette année 1791 un degré de fatigue d’autant plus élevé que ses difficultés financières le contraignaient à composer toujours plus. C’est dans ce contexte que le comte Franz von Walsegg-Stuppach a passé commande d’une « messe des morts », autrement dit un Requiem, destiné à honorer la mémoire de sa jeune épouse prématurément disparue.

Dans les semaines qui précèdent sa mort, Mozart, malgré un insigne état de faiblesse, continue de faire preuve d’une extraordinaire créativité. Il compose successivement La Clémence de Titus, La flûte enchantée, le concerto pour clarinette et deux cantates maçonniques. Et cela en travaillant, dans le même temps, à l’écriture du Requiem. On serait épuisé à moins. Lorsque Mozart meurt dans la nuit du 4 au 5 décembre 1791, le médecin qui constate le décès mentionne sur l’acte une « fièvre militaire » comme cause de la mort. Autrement dit le typhus. Les restes du compositeur n’ayant jamais pu être retrouvés, il n’a pas été possible par la suite de procéder à des analyses afin de lever les spéculations qui ont entouré la disparition de ce génie de la musique.

Une liqueur vénéneuse

Une chose semble néanmoins avérée : compte tenu des symptômes évoqués dans les témoignages de l’époque, le typhus ne semble pas devoir être retenu comme cause du décès. Depuis les années 90, c’est la thèse du médecin viennois Anton Neumayr – une sommité respectée en Autriche – qui prévaut : Mozart serait mort d’une « fièvre rhumatismale aiguë ». Mais là encore, les experts sont loin d’être tous convaincus. Ils le sont d’autant moins que cette affection n’est pas mortelle. En 2011, la musicologue Michèle Lhopiteau-Dorfeuille et le Dr François Cerutti unissent leurs efforts pour tenter d’aller au-delà des apparences. Durant l’automne 1791, Mozart se plaint d’« épisodes de grande fatigue, vertiges, grande douleur dans les reins, langueur générale (…), œdèmes généralisés, vomissements fréquents ». Pour le Dr Cerutti, ce tableau « réunit (…) les symptômes d’une intoxication sévère, rapidement péjoratifs et mortifères ». Mozart serait donc bien mort empoisonné.

Mais empoisonné par qui ? Et dans quel but ? Il se trouve que Mozart avait recours à de nombreuses médications. Parmi elles figurait la « liqueur de Van Swieten » dont on sait avec certitude qu’il usa pour soulager ses problèmes de santé. Or, ce « remontant » très populaire contenait du mercure. C’est donc bien involontairement le Hollandais Gerhardt Van Swieten qui a très probablement tué Mozart d’une intoxication prolongée au mercure causée par l’ingestion répétée de cette « liqueur « que Raspail qualifiera de « venin » en 1863 avant qu’elle ne soit interdite quelques années plus tard par les autorités médicales. Le comble de cette affaire est que l’un des meilleurs amis de Mozart n’était autre que Gottfried van Swieten, le fils du célèbre médecin. Peut-être est-ce d’ailleurs cet ami dévoué qui a conseillé à Mozart de prendre ce remède toxique sans avoir évidemment la moindre idée de sa nocivité dans la durée. On ne se méfie jamais assez de ses proches.

Salieri devrait donc être définitivement blanchi ce qui permettrait de remettre enfin au premier plan ses propres mérites de musicien. Si les rapports de Salieri avec Mozart n’ont jamais été très étroits, le compositeur italien a en revanche été l’ami de deux grands noms de la musique germanique : le talentueux Christoph Willibald Glück et l’immense Joseph Haydn. Deux personnalités qui reconnaissaient en lui un compositeur remarquable. Et de fait, Salieri l’a été, à tel point qu’il a occupé à Vienne le prestigieux poste de Kapellmeister (maître de chapelle) de la Cour d’Autriche durant 36 années ! Une remarquable longévité à un tel poste, qui témoigne de l’estime dont bénéficiait Salieri dans cette ville de connaisseurs que l’on considérait alors comme la capitale européenne de la musique.

Bien qu’il ait composé quelques superbes symphonies et œuvres concertantes ainsi que des oratorios et des messes, c’est surtout dans le domaine théâtral que Salieri s’est illustré. On lui doit une quarantaine d’opéras, principalement construits dans le style italien qui prévalait alors sur les scènes, tant au plan seria que buffa. Le maestro transalpin n’en a pas moins fait – sans doute inspiré par l’exemple de Mozart* – quelques incursions dans le domaine du Singspiel, très prisé des Viennois.

Salieri ne s’est pas contenté d’écrire, il a également été un pédagogue apprécié qui, par la qualité de son enseignement, a contribué à former quelques-uns des plus grands compositeurs de musique classique de son époque. Beethoven, Hummel, Meyerbeer, Schubert, Liszt, pour ne citer que ceux-là, ont été ses élèves, et la seule énumération de ces noms prestigieux suffit à mesurer l’immense estime dont bénéficiait Salieri dans la capitale autrichienne. Le compositeur italien est décédé en 1825 à l’âge de 75 ans. Son cercueil a été accompagné au Zentralfriedhof (cimetière central) de la capitale autrichienne par de nombreux Viennois, au premier rang desquels figuraient l’ensemble du personnel de la Chapelle impériale ainsi que les compositeurs qui résidaient alors à Vienne.

Incontestablement, l’honneur d’Antonio Salieri a été bafoué. Près de deux siècles après sa mort, il serait juste de réhabiliter la mémoire de cet homme.

Mozart a composé plusieurs Singspiele. Les plus célèbres sont L’enlèvement au sérail et La flûte enchantée.

Quelques œuvres de Salieri :

26 variations sur « La Folia di Spagna »

Sinfonia Veneziana

Sinfonia « Il giorno onomastico »

Concerto pour flûte et hautbois

Axur, Re d’Ormus (opéra complet)

Bande annonce du film Amadeus de Miloš Forman : lien

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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