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Rugby : 110 bougies pour le Tournoi

1er janvier 1910. Partis la veille de Paris, les joueurs de l’équipe de France de rugby sont tendus en cette froide matinée hivernale : dans quelques heures, ils vont affronter à Swansea la redoutable sélection du Pays de Galles pour le 1er match de l’histoire du « Tournoi des Cinq Nations ». Le Coq gaulois contre le Poireau gallois. 110 ans déjà !

L’équipe de France a découvert le rugby britannique quatre ans plus tôt, en 1906. Curieusement, son premier match international ne l’a pas opposée à une équipe d’outre-Manche, mais aux… All Blacks, alors en fin de tournée européenne. Des All Blacks qui, en 32 matches, ont aligné… 31 victoires et passé la bagatelle de 839 points à leurs adversaires contre seulement 39. 1er janvier 1906 : devant 3000 spectateurs, les Néo-Zélandais l’emportent 38 à 8 au Parc des Princes. Mais, avec 2 essais marqués (contre 10 encaissés il est vrai), les Français n’ont pas été plus ridicules que certaines sélections britanniques, humiliées par les rugbymen des Antipodes.

Dès lors, les Français sont admis à rencontrer les sélections de Grande-Bretagne et d’Irlande, ce qu’ils font assez régulièrement mais sans être intégrés à la compétition (Home International Championship) qui, depuis 1884, oppose avec plus ou moins de vicissitudes l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande et le Pays de Galles. Ce 1er janvier 1910 est donc à marquer d’une pierre blanche : l’IRFB (International Rugby Football Board), prenant acte de la levée du véto écossais qui prévalait jusqu’alors, a décidé d’élargir la compétition à la France, devenue en quelques années une nouvelle terre de rugby, notamment dans sa capitale et ses provinces du sud-ouest sous l’impulsion décisive des clubs universitaires.

Le 31 décembre 1909, les choses ne se présentent pourtant pas au mieux : 14 joueurs seulement sont présents peu avant le départ de la gare Saint-Lazare. Charles Brennus*, chef de la délégation et président du SCUF (Sporting Club Universitaire de France) décide alors, pour compléter l’effectif, de convoquer en urgence le Scufiste Joe Anduran qui travaille dans une galerie de peinture voisine. Le joueur arrive in extremis et peut embarquer dans le train avec ses coéquipiers principalement venus du Racing et du SCUF, mais aussi du Stade Français, de l’Aviron Bayonnais, du Stade Toulousain et bien évidemment du SBUC (Stade Bordelais Université Club) qui truste alors les titres en championnat.

Lorsque le match débute contre les Gallois, on ne donne pas cher de la peau des Français. Et de fait, malgré les progrès réalisés par nos joueurs, l’équipe de France composée par les sélectionneurs de l’USFSA (Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques) s’incline lourdement 49 à 14 (et 10 essais à 2) sur la pelouse de Swansea. Et cela sans que les joueurs du Poireau aient forcé leur talent. On prétend même que le jeu a été suspendu à plusieurs reprises, le temps pour les Gallois d’expliquer à leurs adversaires les fondamentaux du jeu. Et particulièrement le sens du collectif qui fait terriblement défaut à des Français vaillants mais désordonnés. Le match terminé, l’arrière gallois Jack Bancroft ne peut s’empêcher de railler ses adversaires : « Vous ne triompherez chez nous que le jour où il n’y aura plus de charbon en Galles du Nord ! » Vexés, les joueurs de l’équipe de France feront tout, les années suivantes, pour faire mentir Bancroft. Il leur faudra pourtant attendre… 1948 pour s’imposer enfin sur le sol gallois. Et faire mentir Bancroft car le charbon est encore omniprésent à Swansea dans les années d’après-guerre.

La déculottée du Coq gaulois

Battue par le Pays de Galles lors de ce match inaugural du Tournoi des Cinq Nations, l’équipe de France subit, en cette année 1910, trois autres défaites à Édimbourg face à l’Écosse (27 à 0), et au Parc des Princes contre l’Angleterre (11 à 3) et l’Irlande (8 à 3). Le XV de la Rose décroche le premier titre, au grand dam des Gallois, favoris de l’épreuve, mais vaincus 11 à 6 par les Anglais.

Laminé par le Poireau gallois, étrillé par le Chardon écossais, vaincu par la Rose anglaise et honorablement défait par le Trèfle irlandais, le pauvre Coq gaulois a laissé des plumes dans les affrontements et perdu quelque peu de sa superbe. En cette année 1910, notre volatile hérite, en guise de trophée, de la symbolique cuillère de bois, récompense virtuelle du dernier classé**. Une récompense accompagnée, côté anglais, du peu enviable commentaire « White Wash » (déculottée) stigmatisant l’équipe vierge de tout point dans le classement définitif du Tournoi. Mais, grâce à l’apport des Français, la compétition a pris une autre dimension : le Tournoi des Cinq Nations – ainsi dénommé par un journaliste anglais – est né***, et avec lui une longue série de frictions, souvent viriles, entre les « Froggies » hexagonaux et les « Rosbifs » anglais, de loin nos « meilleurs ennemis » sur le plan rugbystique, à tel point que la confrontation France-Angleterre est très vite surnommée le « Crunch » en raison de son âpreté !

Excepté le centralien Marcel Communeau et le futur fondateur de l’AS Béziers Jules Cadenat – « Jules comme César, Cadenat comme serrure », se plaisait-il à dire –, aucun des pionniers de ce 1er Tournoi des Cinq Nations ne s’est imposé dans la légende du rugby. Deux joueurs ont pourtant imprimé leur nom dans la petite histoire de ce superbe sport : Anduran et Menrath. Le premier pour l’anecdote ferroviaire qui a marqué son unique sélection. Le deuxième pour avoir été le 1er joueur de couleur de l’équipe de France (Menrath était un métis d’origine antillaise).

Moins de quatre ans après ce 1er Tournoi des Cinq Nations éclatait la Grande Guerre. Un conflit qui se révélera effroyablement meurtrier pour les joueurs de 1910 jetés, comme tant de Français, dans la tourmente de 14-18. Huit d’entre eux périront au combat ou des suites de leurs blessures. Pour mémoire, ils se nommaient Joe Anduran (SCUF), René Bondreaux (SCUF), Marcel Burgun (RCF), mort en 1915 aux commandes de son avion sur les lignes allemandes, Pierre Guillemin (RCF), Rémi Laffite (SCUF), Gaston Lane (RCF), Marcel Legrain (Stade Français) et Alfred Mayssonnié (Stade Toulousain).

1954 : première victoire de la France

Les débuts poussifs de l’équipe de France seront suivis pour nos rugbymen d’un apprentissage difficile, assorti d’une longue exclusion de 1931 à 1939 pour… professionnalisme ! Il faudra attendre 1954 pour que la France gagne enfin un Tournoi des Cinq Nations. Une première victoire qui sera suivie de nombreuses autres, que ce soit dans le cadre du tournoi originel ou dans celui du Tournoi des Six Nations, initié en 2000 avec l’arrivée de l’Italie dans la compétition.

Au total, l’équipe de France de rugby a gagné à ce jour 25 tournois (dont 9 Grands Chelems****), plaçant la France au 3e rang des vainqueurs derrière l’Angleterre et le Pays de Galles, toutes deux avec 38 victoires (mais avec respectivement 33 et 35 participations de plus en tenant compte des compétitions qui ont précédé le Tournoi des Cinq Nations et de la période d’exclusion des années 30).

Comme le démontre l’épopée du XV de France, le sport est une belle école de patience. Une patience toutefois de plus en plus bousculée par les intérêts financiers des clubs et des autorités organisatrices. Sans oublier la pression, toujours plus forte, qu’exercent les médias, en quête de sensations porteuses d’audiences, et les sponsors, ces derniers misant sur de juteux retours sur investissement. La planète rugby contemporaine est décidément à des années-lumière de l’amateurisme qui prévalait en 1910 et a, tant bien que mal, subsisté jusqu’en 1995, année où la reconnaissance officielle du professionnalisme a mis fin à l’hypocrisie qui, depuis les années 60, s’était progressivement instaurée autour d’un système généralisé d’« amateurisme marron ».

La dénomination du tournoi depuis 2019, Guinness Six Nations, illustre bien les dérives commerciales auxquelles ce sport est exposé, tant au plan international qu’au plan national. Cela dit sans compter les soupçons de dopage qui pèsent ici et là, ce genre de pratique étant de facto encouragé par les intérêts des uns et des autres au motif, évidemment non formulé, que « la fin justifie les moyens ». Un autre danger, assez largement corrélé au gain de puissance des joueurs, menace le rugby : la violence des contacts sur le terrain. Naguère jeu d’évitement, le rugby privilégie désormais trop souvent l’affrontement physique, au risque d’occasionner des chocs aux conséquences dramatiques, comme cela s’est malheureusement vu à plusieurs reprises au cours des dernières années. D’ores et déjà, des mesures ont été prises pour limiter la survenue d’accidents graves. D’autres initiatives devraient suivre dans les années à venir.

À noter qu’il existe également un Tournoi des Six Nations féminin. Depuis 2007, il comporte les mêmes équipes que le tournoi masculin et les matches se déroulent aux mêmes dates. C’est l’Angleterre qui compte le plus de victoires et de Grands Chelems dans cette compétition devant la France.

* Charles Brennus est beaucoup plus connu pour le fameux trophée, dit bouclier de Brennus, qu’il a gravé sur un panneau de bois d’après un dessin de Pierre de Coubertin. Ce bouclier, surnommé le « bout de bois » par les rugbymen, est remis chaque année à l’équipe gagnante du championnat de France par des jeunes joueurs du SCUF.

** La tradition remonte à… 1884. L’Irlande ayant perdu tous ses matches du Home International Championship, le joueur anglais William Bolton offrit aux Irlandais une cuillère de bois géante achetée en Suisse et utilisée pour brasser la pâte à fromage dans les cuves. Dérobée 10 ans plus tard à Londres, la cuillère n’a pas été remplacée, mais l’appellation est restée. La France totalise 8 cuillères de bois, la dernière datant de… 1957.

*** L’IRFB mettra pourtant 5 ans pour adopter définitivement ce nom.

**** Le Grand Chelem consiste à gagner tous les matches d’un Tournoi. Les Grands Chelems de la France ont été réalisés en 1968, 1977, 1981, 1987, 1997, 1998 (Tournoi des Cinq Nations), puis en 2002, 2004 et 2010 (Tournoi des Six Nations), soit 9 au total.

La photo qui illustre cet article montre le match France-Galles de 1977, année du premier Grand Chelem français.

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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