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Remplacer les idoles… par d’autres

Les ravages de Sainte-Hélene, au début du IV ème siècle, ont été immenses, comme on l’a vu.  En rapportant tout un lot de fausses reliques parmi les plus « sensibles », celles ayant été prétendument directement en contact avec la passion du Christ, elle a tout faussé dès le départ.  A cette époque troublée où l’Empire romain disloqué peine à se trouver un successeur et où les envahisseurs venus de partout ravagent des contrées entières, les gens se sont retournés vers des cultes idolâtres que la chrétienté débutante peine à contenir en espérant un jour la remplacer.  On assistera, pendant des siècles, à un trafic intense de reliques de toutes sortes et ses abus : cadavres de saints dépecés et revendus, morceaux de bois ou de fer supposés avoir été en contact avec le Christ, tout sera bon pour attirer les foules dans les églises et remplacer les idoles…  par d’autres, en fait. A ce jeu, un petit village de l’Aveyron se distinguera de façon étonnante en exposant une drôle de statuette « mystérieusement disparue » et fortuitement retrouvée… le symbole, en réalité, du passage de l’idolâtrie au sacré. 

De fausses reliques, dont le trafic a été intense et couvert, voire initié, par l’Eglise

« Les reliques, qu’on les vénère ou qu’on en condamne le culte, témoignent à la fois du besoin de mémoire de l’humanité, et de l’attachement indispensable et rassurant à des objets sacralisés, la forme la plus sainte du fétichisme « …Mentalité fétichiste qui a besoin de voir, de toucher, de…, voire de la magie. L’homme perdu dans l’univers, incertain de son devenir, a besoin de se rassurer, de croire que quelques morts d’exception, meilleurs que lui, peuvent le protéger, l’aider face aux inconnues de son destin et intercéder auprès de Dieu pour son salut. Il lui faut conjurer ses peurs et quoi de plus réconfortant que la matérialité d’un objet, que l’on peut contempler et toucher. « Celui qui touche les os des martyrs participe à la sainteté et à la grâce qui y réside », disait saint Basile. »  C’est un article extrait d’ « Aperçu sur les reliques chrétiennes  » dans « d’Études sur la mort« , de la « Revue de la Société de thanatologie », genre de texte qui intéresse nettement moins Stéphane Bern que la mort de Grace de Monaco… il est signé Françoise Biotti-Mache dont on peut recommander tous les ouvrages en lecture …  car elle suit aussi de près aussi le monde actuel !

L’excavatrice Saint-Hélène (aperçue dans notre épisode précédent) a donc bien été à l’origine d’un trafic de fausses reliques qui va atteindre son paroxysme au XIVeme siècle et que je préciserai davantage encore demain, puisque c’est l’ancêtre de la plus gigantesque fake-news jamais inventée au sujet de la résurrection, sans laquelle il ne peut y avoir de chrétienté (ça tombe bien d’en parler, en ce moment, c’est la période de Pâques (1) !) . « Il fallait des reliques pour renforcer la foi et on en trouva… On en fabriqua de fausses, récupérant même des idoles du Bas-empire :  les reliques de sainte Foy ayant disparu à Conques » (son église illustre ici tout ce chapitre), « on les retrouva en 875 et la statuette d’une reine carolingienne en majesté est depuis présentée comme étant une Majesté de sainte Foy. La mère de Constantin le Grand, Sainte Hélène, celle qui inventa le Saint Sépulcre, fit construire la chapelle pour les pèlerins qui affluaient déjà en Palestine. Elle voulait absolument rapporter de Jérusalem le bois de la « vraie croix « Quand elle arrive sur place, rappelle ici l’auteur de notre ouvrage de référence déjà cité, le paysage a déjà été largement bouleversé et on peut donc légitimement s’étonner qu’elle ait pu dans ce chaos retrouver intacts, trois cent ans après, des vestiges de… roseaux (ceux de la Croix de Notre-Dame, comme montré dans l’épisode précédent et comme nous l’étudierons plus en détail dans le prochain texte) : « alors que la ville avait été rasée deux fois, la première fois après le désastre de 70 ap. J-C (incendie lors de la chute de Jérusalem) et une seconde fois 60 ans après (pour être entièrement reconstruite en style gréco-romain sous le nom d’Aelia), on lui trouva ce « précieux » morceaux de bois des « lieux saints ». Plus tard, on en vendit aussi aux Croisés, l’un d’eux en fit don au Duc d’Anjou qui l’emporta en Lorraine, ce qui donna la « croix de Lorraine ». Le reliquaire d’une chapelle près de Beaugé en contient un morceau, un autre est conservé dans le reliquaire de l’église du Lion d’Angers (trésor actuellement exposé à la Collégiale St Martin à Angers) et un autre à Zadar, en Croatie, il y en a partout… » y compris au fin fond de l’Aveyron où s’est passé un phénomène primordial en réalité ! Celui du détournement d’une ferveur locale bien ancrée, issue de l’admiration pour des idoles païennes, et récupérée de main de maître par l’Eglise… mais non sans difficultés, pas mal de manipulations et même d’hésitations…

L’exemple de l’Anjou : la dissémination de fragments

Mais avant l’Aveyron et ses idoles, visitons donc l’Anjou, plus tardivement, vers le XIVeme siècle, où les reliques son déjà devenues un enjeu très…. politique. Un texte de Jean-Michel Matz , du CNRS, « Pour une histoire des reliques à la fin du Moyen-Age : le diocèse d’Angers » explique en détail l’usage de ces reliques et leur importante dissémination. « La croyance en la vertu des reliques − qui remonte aux premiers temps du christianisme et au développement du culte des martyrs − est l’un des traits caractéristiques de la vie religieuse au Moyen Âge et, plus généralement, de la civilisation médiévale, comme l’ont montré diverses synthèses ou ouvrages collectifs récents » rappelle-il en ouverture, avant d’en venir aux faits, à savoir la captation des reliques par les princes pour assurer leur pouvoir local : les reliques  devenant alors très politiques. « Principauté territoriale depuis le Xe siècle, l’Anjou a vu se succéder à sa tête plusieurs dynasties de comtes puis de ducs. Les princes angevins ont eu à cœur d’enrichir les trésors des églises de leurs domaines. À la fin du Moyen Âge, l’église Saint-Laud d’Angers devait encore l’essentiel de ses reliques à la générosité des comtes qui l’avaient érigée en collégiale La seconde maison apanagée d’Anjou (1356-1480), issue des rois Valois, n’a pas dérogé à cette tradition ; l’ascendance de ces princes explique qu’ils aient été d’ardents propagateurs des reliques de la Passion, Vraie Croix et Couronne d’épines en particulier. Parmi les reliques possédées par le premier d’entre eux, Louis Ier d’Anjou (1356-1384), figure le fameux reliquaire-tableau connu sous le nom de Libretto (« Reliquaire du livret ») aujourd’hui conservé à Florence au Museo dell’Opera del Duomo.  Il s’agit d’un reliquaire dont la forme évoque celle d’un petit livre, d’où son nom, composé d’une partie centrale contenant un fragment de la Vraie Croix autour de laquelle s’articulent de chaque côté trois volets où des rangées de fenestrages trilobés abritent 72 reliques, identifiées par des authentiques, prélevées dans le trésor de la Sainte-Chapelle de Paris par le roi Charles V afin de les offrir à son frère cadet ». Des reliques provenant on le voit de Paris, devenu magasin grossiste de la répartition des reliques ; avec la propension d’un Saint-Louis à les émietter partout sur son chemin ! Le Libretto, est un un polyptyque en or de petites dimensions, composé de six compartiments comme les pages d’un petit livre (il est étalé ici à gauche sorti de son reliquaire pour restauration).  Il a été fait en France, par des artisans français, vers 1370, comme en témoigne la comparaison entre le portrait de Charles V contenu dans la miniature à l’intérieur du livret, (comparable à son portrait reconnaissable dans une Bible de 1371). C’est un véritable petit magasin à reliques, contenant et un morceau de Croix et une épine de la couronne de Jésus !!!  Un magasin portatif à reliques à lui tout seul ! « Une fois ouvert, il montre les reliques sacrées, identifiées par des phylactères et insérées dans 72 colonnes, disposées sur quatre rangées par compartiment. Les reliques relatives à la Passion, les plus précieuses, sont placées dans le compartiment central dans des réceptacles cruciformes (pour les fragments de la Croix) ou sous des formes allusives au fragment contenu (la Lancia, la couronne d’épines), tandis que dans le compartiment supérieur, il y a deux miniatures sur parchemin (dont les originaux sont conservés, pour des raisons de conservation, dans les dépôts du musée). Au recto, ils représentent la crucifixion du Christ entre Saints Jean et Marie Madeleine, tandis que, au revers, la Trinité et les portraits de Charles V de France (1338-1380) et de son épouse Jeanne de Bourbon, clients (…)  du reliquaire lui-même. »

« La monture des perles de ce reliquaire (ici à gauche) rappelle celle des perles de la Vraie Croix de Baugé réalisée avant 1377 pour le premier duc d’Anjou, par ailleurs fondateur d’un ordre de chevalerie placé sous la dédicace de la Croix. La seconde maison apanagée a en effet érigé la Vraie Croix au rang d’emblème lignager. » Une Sainte Croix déjà pas mal éparpillée, à en finir en copeaux minuscules : « le petit-fils de Louis Ier, René d’Anjou (1434-1480), également comte de Provence et roi de Jérusalem, en a offert des parcelles à plusieurs églises d’Angers : la collégiale ducale Saint-Laud en 1452, l’église paroissiale Sainte-Croix en 1466, l’abbaye des moniales du Ronceray en 1470, et à nouveau l’église Sainte-Croix l’année suivante. Fondateur du couvent des franciscains observants de la Baumette, situé aux portes d’Angers, René a posé les fondements du trésor de cet établissement à l’occasion d’une véritable cérémonie théâtralisée du don, en 1454 : reliques de la Croix, de la Couronne d’épines, de la Sainte Lance, un cheveu et des vêtements de Marie Madeleine, « le tout enfermé dans un très riche reliquaire de cristal de roche attaché avec des petites chaines ». La plupart des reliques offertes par ce prince venaient de Rome et les actes relatant ces dons insistent tous sur leur authenticité, mise à l’épreuve en curie ». On le constate, au vu du reliquaire censé contenir 72 morceaux à lui tout seul : les fragments de reliques sont devenus minuscules à force d’avoir été découpés puis recoupés avant d’être distribués partout. Possédant l’énergie de la foi issue de la religion, ce grand mystère entretenu, ils n’ont pas besoin d’être énormes pour être efficaces : la moindre  « parcelle », comme on dit d’ailleurs à l’époque, peut protéger (des démons) toute une ville… voir tout un pays.  Cette vertu magistrale explique en grande partie cet incroyable émiettement des reliques, même les plus sacrées :  le Christ partageur peut bien accepter qu’on partage ce qui a été en contact avec lui !!! Quant à l’origine de cette dissémination, elle s’explique aussi au plus bas niveau par le simple besoin.. d’argent :« en marge des pèlerinages et des lieux de culte qui attirent la foule des touristes en soif de merveilles et de miracles, aubergistes et taverniers se préoccupaient de la prospérité de leurs établissements, garantie par l’afflux des pèlerins sur les routes de pèlerinages ou dans les rues menant au bourg cathédral.  Aussi, on les voit, entre deux verres de vin, trafiquer quelques petites reliques, bien souvent fabriquées dans quelque arrière-boutique voisine auprès de croyants fatigués, assoiffés et affamés après de longs jours de marche. La renaissance urbaine, dès la fin du xie, siècle verra croître ce tourisme mystique et profitera de ce trafic secondaire, mais non négligeable, de reliques presque toujours frauduleuses » nous dit Françoise Biotti-Mache. Une petite portion de saint, proposée à la place du fromage, en fin de repas ???

Sainte barbecue ?

Avant de devenir les alliés du pouvoir (qui les détenait en les ayant achetées à prix d’or et qui les offrait dans l’assurance d’une admiration en retour), les reliques du Christ ou de Saints (de moindre catégorie, le top du top étant bien sûr celles du Christ), les reliques ont démarré comme… fétiches véritables, dont une peut servir d’exemple parfait de transition de la période pré-moyenâgeuse admiratrice de vieilles idoles provenant du tréfonds de l’histoire locale, au culte chrétien, qui a vu ces premières manifestations de ferveur et d’attachement d’un fort mauvais œil. En cens, celle de Conques est plus que révélatrice. La relique admirée à Conques, abbaye située au nord de l’Aveyron, dans un endroit pas facile d’accès, est en effet bien… grotesque en apparence avec son crâne énorme juché sur un corps minuscule. Une sorte de pré poupée Pop « Princesse des Neiges » (?) me soufflent derrière moi des jeunes filles accortes qui les ont collectionnées.  Mais ça s’expliquait quelque peu, comme on va le voir : bien avant, la période, on devait admirer quelque part près d’Agen, peut-être bien, une statuette païenne représentant plutôt une femme, ou une jeune fille, voire une fillette, assise sur un siège. Or en 303, à Agen, à plus de 200 km de Conques, une jeune vierge originaire de la ville, avait été brûlée puis décapitée (oui dans cet ordre !) pour avoir refusé de renier sa foi. On avait alors mis de côté son crâne, semble-t-il, seul élément visible restant de la défunte carbonisée. Mais plus personne ne l’avait revu depuis, dans les environs d’Agen. C’est Sainte Foy, qui a été « cuite sur un lit d’airain et décapitée, à l’âge de treize ans, à Agen, en 303, après avoir comparu devant le tribunal de Dacien, proconsul romain durant le règne de l’empereur Maximien » résume Wikipedia, en un raccourci digne d‘un barbecue. La jeune fille, appartenant à une très riche famille gallo-romaine (Fides, devenue Foy), a bel et bien été torturée, comme le montre l’imagerie populaire (ici à gauche). Pour ajouter à l’horreur , la légende aussi raconte, qu’ayant reçu le baptême et ayant mené  « une vie exemplaire, en aidant les plus pauvres « , c’est aussi son père qui l’aurait dénoncée à Dacien, le proconsul romain !! Pour quelle raison, on l’ignore. L’exemple, particulièrement horrible, avait eu un grand retentissement, renforcé par d’autres, dont celui de sa propre sœur, sainte Alberte (celui qui deviendra plus tard saint Caprais) et d’autres habitants chrétiens de la ville « venus partager le sort de la martyre » : en somme, morts par solidarité pour former tout un lot de martyrs, dont l’histoire tient davantage du racontar que de la vérité, même s’il doit y avoir eu des cas évidents (2). Devenue Sainte-Foy, son culte était vite devenu vivace et plein d’églises lui étant consacrées. Un culte immense, puisqu’exporté dans d’autres contées, il est en effet à l’origine du mot Santa Fe (les marrants détournant le train de l’Histoire affirmant qu’en Amérique c’était un culte qui s’était répandue à la vitesse de la locomotive…!). Une renommée mondiale !!!

Sainte Foy, la disparition 

Le vestiges du corps de la martyre sainte Foy vont ensuite suivre tout un tas de tribulations.  Ils auraient été d’abord ensevelis à Agen, dans la petite église du Martrou (lieu du martyre en langue d’oc).  Ça se complique d’emblée sur place, avec d’autres histoires racontant que les corps du lot de martyrs agenais auraient été jetés dans des marais situés au nord de la ville, qui aurait ensuite été asséchés plus tard, permettant de les retrouver.  Ou selon une autre théorie : «  d‘après le Livre des miracles de sainte Foy, les corps de sainte Foy et des principaux martyrs qui avaient été abandonnés sur le lieu de leur martyre auraient été recueillis par des chrétiens et lavés avant d’être ensevelis pour les cacher. Les chrétiens ont construit une crypte appelée Saint-Caprais-du-Martyre, au Veme siècle. Elle subsiste encore sous l’ancienne chapelle des Pénitents gris qui a été la chapelle de l’ancien hôpital Saint-Jacques. Cette crypte est appelée le Martrou, ou caveau des martyrs. On y trouve un puits où ont été précipités les corps des martyrs » (l’accès à la crypte sera fermé au XIIeme  siècle). Puis déboule Saint Dulcide (ou Dulcidius), bombardé évêque d’Agen au début du Veme siècle, qui décida de retirer les vestiges de sainte Foy de leur lieu de sépulture (on ne précise pas à qui ça ressemble) et de lui construire une église dédiée pour abriter ses reliques (et assurer le succès à coup sûr de son bâtiment auprès des foules !). « Le corps de saint Caprais est aussi séparé des autres reliques des martyrs par l’évêque Dulcide qui le fait transporter à l’intérieur de la ville, placer dans un sarcophage qui est placé dans une église, devenue la collégiale Saint-Caprais après sa reconstruction au XIIeme  siècle. Cette basilique est citée par Grégoire de Tours, en 592 ». Puis plus personne ne sait ce qu’il est advenu des reliques de Sainte Foy, après la « translation » de Dulcide… se serait-on aperçu, déjà, que la redécouverte était une fake news ?  Pourquoi donc ce désintérêt pour ces reliques alors que son culte, savamment orchestré et entretenu par l’Eglise, était devenu énorme ?

Sainte Foy, le retour

On attend un peu, c’est à dire cinq cent ans (et oui, ce n’est pas la vitesse du monde d’aujourd’hui, c’est un peu comme une série à épisodes d’aujourd’hui , une sorte de Game of Thrones mais qui aurait réparti ses saisons par siècle et non par année – à gauche ici c’est une illustration d’un église du Bourbonnais, où à Jenzat, on trouve  la Passion du Christ, en 23 tableaux étonnants façon bande dessinée !), et, ô miracle, un moine conquois, Ariviscus, le retrouve ce fameux crâne, ou plutôt le morceau, en affirmant l’avoir caché sous menace des pillages normands, et ce, vers 866 environ (on cite aussi 875 comme on l’a vu). On est alors plutôt loin d’Agen (c’est à 219 km aujourd’hui par la route !), là où les faits se sont passés 500 ans auparavant !!!  Evidemment, personne ne met en doute sa version (on verra un peu plus loin ce en quoi elle consistait en réalité).  Et le fragment de crâne se retrouve donc naturellement incorporé dans l’ancienne statuette existante de Conques, largement modifiée pour la recevoir. Ce qui fabrique cette représentation surprenante, difforme et assise (une Pop d’avant l’heure  ! ). En 960, Conques, il est vrai, s’était déjà largement distingué, ayant déjà orné toute son abbaye de figues humaines, de saints et de diables, à profusion, mêlant la peur idolâtre de Satan aux représentations plus apaisantes. Conques est en fait un vestige de la pensée précédente, des grandes peurs du bas Moyen-Age, des barbares, des invasions, du climat, des maladies dont on se protégeait par des… gris-gris protecteurs. En ce sens, l’arrivée de reliques de saints est à la fois salvatrice et une crainte par les deux partis en présence : comment les incorporer ou les fondre dans ce qui est déjà admiré et à peine toléré par l’Eglise qui peine alors à mettre de l’ordre dans un paganisme toujours omniprésent ? Deux mondes vont  pourtant réussir à cohabiter et se mélanger, à Conques : l’idolâtre et le sacré.

 

La récupération d’une idolâtrie : celle de la fillette de  Conques

On fait donc adorer dans le temple de l’Abbaye un drôle de « mix » d’orfèvrerie :  c’est en fait l’effigie plutôt d’une fillette (Ste Foy, donc), mais couronnée d’un casque ou bonnet de style carolingien et affublée sur le dos de l’ « amict », ou « dorsal », la toge liturgique qu’utilise le prêtre pour célébrer l’Eucharistie, bravant ainsi l’interdiction religieuse voulant que ces éléments ne soient dévolus qu’aux seuls membres du clergé.  On l’appelle « Majesté » car les Majestés « ont en commun d’être des reliquaires en bois revêtu de métal auxquels on a donné la forme humaine, celle d’un personnage assis sur un trône » nous dit-on.  Une « Majesté » qui intrigue fort en effet, par son apparence nous dit ici Jean Taralon en 1997  dans « La Majesté d’or de Sainte Foy de Conques » (ici à gauche extrait du « Bulletin Monumental » : « La Majesté de sainte Foy n’est pas une statue ordinaire. Son ancienneté, l’inestimable valeur que lui confère sa qualité de « pièce unique » parvenue jusqu’à nous à travers tant de circonstances hasardeuses, font que les considérations esthétiques ne sont pas seules en cause à son sujet. Même indépendamment de tout sentiment religieux — ou superstitieux —, l’impression qu’elle donne comporte une part d’étrangeté difficile à analyser, qui la place en dehors des normes habituelles d’appréciation.  On imagine ce que, au cours des âges, a pu représenter pour les pèlerins la sainte Foy d’or, assise sur son trône de Majesté, dans la splendeur de son étincelante parure, ainsi qu’une idole vers laquelle montaient les implorations et s’amoncelaient les offrandes. Son hiératisme, le regard fixe et sombre de cette statue d’or, écrit Darcel, joint à la rigidité et à la symétrie de ses lignes principales, lui donne un aspect des des plus étranges, quelque chose de la solennité et du mystère des figures égyptiennes ». Le mot est dit :  à Conques, on rejoint de très vieilles croyance enfouies et transmises de génération en génération.  C’est l’imaginaire compressant des siècles de légendes et un art pas loin de l’art primitif de la statuaire vaudou !!! La figurine trône depuis dans l’abbaye, chef d’œuvre roman aux allures de forteresse et aux décorations votives ou au tympan surprenant (voir sa description en bas de l’article) notamment pour sa représentation et sa profusion de diables, de Satan et de l’Enfer.

L’abbaye a été construite à partir de 1041 par l’abbé Odolric sur l’emplacement de l’ancien ermitage de Dadon (en 819) et est restée telle quelle depuis. Selon la légende, des chrétiens s’étaient en effet réfugiés tout autour dans les montagnes du Rouergue avant de fonder un ermitage et y finir tous massacrés par des hordes païennes en 371. Les reliques des saints ou de Jésus, en 800, commençaient à marquer leur territoire, pour attester à un endroit de la présence divine et pour le protéger du retour des païens armés. La foi naissante nécessitait des mises en spectacles neuves pour attirer de nouveaux disciples. Ce qui ne se fera pas sans mal :  Conques, trop près de son petit peuple, semble-t-il, continuant à passer pour un vilain canard religieux aux yeux de la hiérarchie de l’Eglise. En 1537, l’abbaye entrera même en conflit avec l’évêque de Rodez qui la fera gérer par des chanoines séculiers, ce qui durera jusque la révolution.  Elle sera pillée et incendiée pendant les guerres de Religion. Au XVIIIeme, le région devenue moins riche, elle est quasi abandonnée et les habitants alentour commencent à s’en servir comme carrière de pierres… comme l’avaient fait ceux qui avaient construit d’autres abbayes avec des ruines romaines !  C’est le poète Prosper Mérimée, devenu inspecteur général des Monuments historiques (!), qui se chargera de la retaper à partir de 1837. Et à faire à nouveau accepter cette étrange statuette reliant l’idolâtrie immémoriale à la religion qui cherchait vers l’An Mil à s’imposer à sa place !!!

Tout le contraire que ce souhaitait l’Eglise au départ

« Du culte de latrie à l’idolâtrie, il n’y a qu’un pas, que les théologiens ont toujours et unanimement, déclaré fatal. Ainsi, ils qualifient le culte des reliques, de culte relatif ou indirect, car l’adoration va, non à l’objet matériel, mais à la personne adorable de Jésus Christ. De la même manière, la théologie distingue nettement le culte des reliques du culte de dulie « (nota : c’est le culte réservé aux saints, par opposition au culte de latrie, réservé à Dieu, et au culte d’hyperdulie, réservé à la Vierge Marie). « Le culte des martyrs et des saints est légitime, car leur vénération se justifie par leurs relations privilégiées à Dieu, créées par leur conduite admirable durant leur vie et au moment de leur mort » explique note historienne. Au début, l’Eglise l’avait en effet effectivement et bel et bien refusée, cette bien étrange statue : « d’abord Bernard d’Angers. Il la qualifie d’« idole  : « j’ai donné avec mépris, écrit-il, les noms de Vénus et de Diane à cette statue ». Il a beau ajouter prudemment quelques lignes plus loin : « Dans la suite j’éprouvai les plus vifs regrets de ma conduite insensée à l’égard de cette sainte amie de Dieu », il n’en reste pas moins que sa première impression fut qu’il se trouvait devant une idole païenne ». Une sorte de poupée assise fort rapiécée qui s’était fait aussi voler l’or de son revêtement : « mais lorsqu’on pousse plus avant l’examen de la Majesté, on s’aperçoit qu’à ces dommages causes par l’usure du temps, s’en ajoutent d’autres dus à la cupidité des hommes. En plus du remplacement des colombes des bras du trône par des boules de cristal de roche, on constate en effet que cette Majesté d’or, n’est plus entièrement revêtue d’or. Les feuilles qui composaient à l’origine ce revêtement de la statue de bois ont été découpées et arrachées en beaucoup d’endroits. Ces découpages ont été faits, non seulement dans les parties qui n’étaient pas visibles— masqué avant nos travaux de 1954 par un fragment de ce que nous avons appelé «  l’antependium » — et, sur le devant, le bas de la robe dans la partie cachée par un grand filigrane, mais aussi sur tout le torse dont les manques ont été dissimulés par des adjonctions de pièces d’orfèvrerie en vermeil ou en argent venues d’ailleurs (la monstrance de la poitrine) ». Des changements qui mettent sérieusement en doute l’histoire de sa redécouverte si opportune par celui appelé depuis « L’Illuminé » : « à ces modifications près, voilà donc ce que, dans son ensemble, a vu l’écolâtrc d’Angers. Et Гоп doit admettre qu’à son époque, la Majesté existait telle que nous la voyons aujourd’hui. Elle est donc antérieure à sa venue à Conques, c’est-à-dire aux environs de 1010. Mais de combien de temps ? C’est tout le problème. Les archéologues sont divisés sur le point de savoir s’il s’agit toujours de la statue qui avait été confectionnée « pour recevoir avec honneur le chef de la sainte » — soit aussitôt après la   «  translation furtive », soit postérieurement, mais avant le miracle de Г « Illuminé » — enrichie après ce miracle, ou au contraire d’une autre exécutée alors avec plus de richesse. La discussion porte sur deux tenues qu’emploie l’écolâtrc dans sa description de la Majesté. Il écrit que la statue antérieure au miracle, • ab antiquo Jabruata», fut, après celui-ci » de integro reformata». Pour lui il est question d’une part, d’apprécier l’importance relative à donner au terme « abantiuo» et d’autre part de savoir si » reformata» signifie « transformée » ou « refaite ». Dans le premier cas, nous serions en présence de la statue d’origine (faite au moment de la – translation » ou plus tard), revêtue d’une parure »… Sa (trop) grosse tête a été fabriquée autour du morceau de crâne retrouvé et recouvert d’or, installé dans une statue préexistante d’origine païenne. En 1951, on a dissocié le dos de la statuette du corps, et le vêtement fait d’argent doré et ciselé (ici à gauche) est exposé de nos jours dans le Trésor de Conques sous le terme « d’antependium« , c’est à dire « devant d’autel« . On peut y observer en le retournant un drôle de Christ qui se révèle… imberbe. Décidément, rien ne ressemble là-dedans aux canons de représentation que tentait alors d’imposer l’Eglise !!! Cette effigie, restée fort proche de l’admiration païenne par des statuettes, à savoir carrément un fétichisme, a embarrassé le clergé, mais devant son succès il s’est retrouvé à devoir l’accepter et même à la promouvoir, étant donné qu’elle remplit l’Eglise  tous les dimanches et que l’on vient de loin pour l’admirer (et surtout de la ville rivale de Figeac !) : « la puissance de la relique est telle que les seigneurs belliqueux de l’an Mil convoqués au Commun de Paix par sainte Foy se soumettent à la trêve et à la paix de Dieu. Un siècle plus tard, le prestige de sainte Foy incite le pape Pascal II à placer sainte Foy à égalité avec les apôtres au canon de la messe par la célèbre bulle de l’an 1100 conservée à Rodez ». L’article  « La Majesté d’or de Sainte Foy de Conques de Jean Taralon, dans Le Bulletin Monumental, tome 155, n°1, année 1997 nous donne en effet tous les détails sur le cas « épineux » de Conques. Pour Desjardins (en 1872),  l’auteur de la statue serait en fait Etienne II (abbé de Conques de 942 à 984). Selon lui la « Majesté de Conques » avait été exécutée sous Étienne, ce qu’attesterait un manuscrit du Xeme siècle de la bibliothèque de Clermont-Ferrand, montrant « un  texte relatant la commande, passée par cet évêque au clerc Alleaume, de la Vierge d’or en Majesté de sa cathédrale. Etienne, évêque de Clermont entre 937 et 984. » En somme, c’est un faux, elle aussi ! Mais pas faite de joncs, celle-là ! Prendrait-on en Aveyron comme ailleurs les gens pour des… Conques ? (à Rodez, on craint aujourd’hui le pire…côté sécurité, au regard de ce qui vient de se passer ailleurs) !

Les gentlemen cambrioleurs du IXeme (siècle) : les moines d’abbayes rivales !

L’ultime consécration pour l’idole de Conques, c’est en fait .. son vol, explique Françoise Biotti-Mache : « au-delà des menus larcins, un grand trafic simoniaque a existé à une échelle européenne, car marchand de reliques fut une profession lucrative. Un des premiers et des plus connus fut Deusdona, diacre de l’Église romaine, fournisseur de la cour carolingienne, en reliques romaines exclusivement, au début du IXeme siècle, s’approvisionnant dans les cimetières romains pendant l’hiver, se concentrant chaque année sur un quartier différent de la ville pour ne pas se faire repérer, et franchissant les Alpes au printemps, à la tête de caravanes qui faisaient la tournées des foires monastiques. Parallèlement à ce développement de la simonie » (cf « l’achat, la vente de biens spirituels, de sacrements, de postes hiérarchiques, ou de charges ecclésiastiques « ), « on vole les reliques pour se les procurer, pour les revendre, pour fondre les reliquaires et en faire argent sonnant et trébuchant. L’exemple du vol du corps de saint Marc à Alexandrie (c. 827-828), par les Vénitiens, demeure célèbre. Pourtant, le vol le plus profitable fut celui des ossements de sainte Foy, à Agen, au IXeme siècle, par un moine de l’abbaye de Conques, en Rouergue, où, transférés, les restes de la jeune martyre furent à l’origine de l’enrichissement du lieu qui devint un des plus grands centres de pèlerinage de l’Occident, contre son rival de l’époque, le monastère de Figeac ». Et voilà le mystère d’une « translation » de saint qui aurait duré 500 ans d’expliqué ! Figeac avait pourtant mis le paquet avec sa grande église (romane) de Notre-Dame du Puy, construite dans la seconde moitié du VIII eme siècle par le premier abbé de l’abbaye Saint-Sauveur, qui avait souhaité construire une église dédiée à la Vierge pour les pèlerins de passage. Adroit, le bougre, il a fait courir une légende sur le choix de l’emplacement, décidé… bien entendu par… la Vierge, dont le culte (une « hyperdulie » ) était alors naissant (la mère du Christ devenant progressivement l’équivalent d’une reine):  en plein hiver, un arbre de la colline se serait soudainement couvert de feuilles et un rosier y aurait fleuri… grâce à la Vierge, bien sûr. Le nom de l’église étant alors tout trouvé : « Notre-Dame-la-Fleurie » (ici à droite) !!! A Figeac il y avait aussi une abbaye celle de « Saint-Sauveur qui avait été fondée en 838 par le roi Pépin Ier d’Aquitaine (ici à gauche) à la demande de l’abbaye Sainte-Foy de Conques pour pallier son éloignement et remplacer le monastère détruit de Jonant (appelé parfois Lunan). Ces deux abbayes devaient rester indépendantes mais avoir un abbé commun. Comme les moines de Figeac ne supportaient pas cette autorité de l’abbaye de Conques, ils créèrent des faux pour faire remonter leur fondation à Pépin le Bref en 755, soit 40 ans avant la fondation de l’abbaye de Conques. Leur rivalité va conduire les deux abbayes à des actes répréhensibles, comme le vol de reliques »; nous indique Wikipedia. Comme ça ne suffisait toujours pas, il semble, avec une belle église et une grande abbaye, les moines de Figeac, dès que le vol de Conques avait été connu, partirent en expédition de représailles à Saintes pour voler les reliques de saint Vivien (de Saintes, un cas de figure de l’époque avec un père païen et une mère chrétienne !) et de saint Marcel (certes, mais lequel ? Il faut  trier parmi les Marcel, dans la chrétienté : on en dénombre 13, avec un pape, Marcel Ier (3) !). Une « translation » des reliques faite au temps de l’abbé Aymar (de Cluny). Des moines prêchant la droiture et devenus eux-mêmes voleurs, encouragés par leur hiérarchie : on comprend pourquoi les réformes de Luther et de Calvin auront un certain écho, quelque temps plus tard (au XVIeme siècle) . L’église Notre-Dame du Puy de Figeac deviendra protestante en 1576 et le restera durant une cinquantaine d’années, avant de redevenir chrétienne. A Conques, on vénère toujours sainte barbecue, alias Sainte Foy, comme le montre ici à droite cette procession de 2017 de vestiges… volés, avec une cérémonie effectuée par les « Frères de Conques » qui n’hésitent pas à sortir l’accordéon, cet instrument du diable pour fêter l’événement annuel !!! (c’est en effet une « boîte du diable » – boest an diaoul, en Basse-Bretagne et boueze en Haute-Bretagne, mais l’Eglise fait aussi aujourd’hui dans le « Catho-Metal » avec par exemple « Resurrection Band » ou « Demon Hunter » au look de Popa Chubby !)…

Mais nous n’en avons pas terminé avec cette histoire abracadabrantesque : demain je vous propose d’aller enfin vérifier cette fameuse et fumeuse couronne d’épines, ou plus exactement d’en compter les morceaux, puisqu’elle aussi a subi le même sort que les clous et les morceaux de bois examinés avant hier à notre rayon bricolage céleste….

 

(1) la période de la résurrection du Christ, événement-clé du christianisme, qui, comme la majeure partie des religions ou presque, s’intéresse davantage à la mort qu’à la vie. Au sujet de la résurrection, je vous prierai (sic) de lire ceci :

http://www.astrosurf.com/luxorion/bible-critique-resurrection-christ.htm

(2) C’est aussi la résultante des exaction d’un empereur surnommé Hercules une brute épaisse qui a ravagé le pays, encore conquête romaine (l’empire s’effondre le 4 septembre 476, avec l’abdication de Romulus Augustule : « Maximien a pris le pouvoir en 284 (coempereur avec Dioclétien). Il va en Gaule et « tente d’écraser les bagaudes partout à la fois. Il n’y parvient pas – une armée régulière étant défavorisée face à une guérilla -, mais il en profite pour faire supplicier tous les chrétiens qui lui sont livrés. Ainsi meurent Crépin et Crépinien à Soissons, Rogatien et Donatien à Nantes, Lucien à Beauvais, Foy à Agen, et d’autres encore « .

(3) l’homme avait été surpris dans une drôle de posture :  La Légende dorée rapporte que,« le pape Marcel fut surpris en train de célébrer la messe dans la demeure d’une Dame (hé hé !). L’empereur Maximien fit transformer la riche demeure en étable et condamna le pontife à garder les bestiaux.  Marcel Ier est probablement mort le et aurait été enseveli à Rome, dans la catacombe de Priscille où reposent de nombreux martyrs. » 

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

 

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