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Quel avenir pour les restes humains du musée Dupuytren ?

L’actualité récente a mis en lumière les scandaleuses conditions de conservation, dans les locaux du « Centre du don des corps » de l’Université de Médecine Paris-Descartes, des dépouilles « léguées à la science » à des fins d’études ou de recherches. Ce qui n’a pas été dit dans les reportages consacrés à cette choquante affaire, c’est qu’il a existé, au sein de cette Université de Médecine, un fascinant « musée des monstres », hélas fermé depuis 2016. Rares sont les curieux qui pénétraient dans ces locaux. La visite y était pourtant passionnante, mais fortement déconseillée aux personnes sensibles…

La plupart des touristes qui visitent Paris ont en général un ou deux musées à leur programme, la plupart choisissant, et c’est bien normal, le musée du Louvre, le Centre Pompidou ou le musée d’Orsay en priorité. Outre ces trois musées majeurs, certains visiteurs de notre capitale, plus boulimiques, plus curieux ou plus élitistes, complètent leur visite de la capitale par le réputé musée Picasso, le superbe musée Jacquemart-André, le séduisant musée du quai Branly, le très beau musée Carnavalet* ou l’émouvant mémorial de la Shoah. Les plus aventureux plongent dans les dédales souterrains du musée des Égouts de Paris pour se mettre une heure durant dans la peau de Jean Valjean, ou choisissent de côtoyer les squelettes des Catacombes par goût de l’histoire ou nostalgie des parties d’osselets de leur enfance. Il y a quelques années, les plus égrillards faisaient, quant à eux, une escapade du côté de Pigalle pour stimuler leur libido dans les salles feutrées du musée de l’Érotisme avant que cet établissement ne soit fermé en 2016 et ses étonnantes collections dispersées lors de ventes aux enchères.

Parmi tous ces assoiffés de culture, et parfois de sensations inédites, il s’en trouvait même une minorité – tout au plus quelques centaines de visiteurs par an ! – qui franchissait le portail du n°15 rue de l’École de Médecine (Paris 6e) pour découvrir les surprenantes collections du musée Dupuytren lorsque celui-ci était encore ouvert au public. Car, et c’est bien dommage, cet étonnant établissement a lui aussi fermé ses portes en mars 2016. Une fermeture actée – officiellement pour causes de vétusté des locaux et d’inadaptation aux normes d’accès du public – malgré une pétition qui a recueilli 11 320 signatures sur le site Change.org. En attendant de savoir ce qu’il adviendra de ces collections, je vous propose un petit retour en arrière, à deux pas du boulevard Saint-Michel, dans l’un des lieux de culture les pus méconnus de la capitale.

Nés à 10 ans d’intervalle durant le dernier quart du 18e siècle, le chirurgien Guillaume Dupuytren et le médecin Mathieu Orfila – par ailleurs brillant chimiste – étaient appelés à se rencontrer. Car, au-delà de leur appartenance à l’Académie des Sciences et à l’Académie de Médecine, une discipline commune passionnait ces deux hommes : l’anatomie. Cette connaissance du corps humain, alliée à une expertise reconnue en toxicologie, devait faire d’Orfila l’une des plus grandes figures historiques de la médecine légale**.

Un fœtus à deux têtes

En 1835, Dupuytren décède des suites d’un probable accident vasculaire cérébral (AVC) survenu deux ans plus tôt et qui l’a laissé très amoindri. Grâce à sa clientèle de personnages de haut rang – il fut notamment le médecin personnel de Louis XVIII –, le scientifique a pu, tout au long de sa carrière, se constituer une belle fortune. Il lègue une somme, conséquente pour l’époque, de 200 000 francs à la Faculté de Médecine. Orfila, doyen de l’institution, saisit cette opportunité pour installer dans le réfectoire de l’ancien couvent des Cordeliers*** un « musée d’Anatomie pathologique ». Tout naturellement, il lui donne le nom de Dupuytren, en hommage à la fois au grand chirurgien disparu et au généreux donateur. Dès cette date, ce sont 1 500 pièces illustrant les conséquences des différentes pathologies sur l’anatomie qui sont exposées dans les locaux du nouveau musée.

En 1877, le musée Dupuytren s’est enrichi et rassemble désormais près de 6 000 pièces répertoriées dans un nouveau catalogue. Outre des instruments de chirurgie spécialisés, on trouve à Dupuytren des squelettes, des fragments osseux et des bocaux renfvrmant, ici des organes, là des fœtus humains. Sont également exposés des peintures, gravures et dessins, ainsi que de nombreuses cires – les plus anciennes datant du 18e siècle – qui illustrent des malformations observées sur des patients, ou les conséquences anatomiques de certaines pathologies. Malheureusement, l’entretien d’un tel musée coûte cher et les locaux des Cordeliers sont vétustes. Devenus dangereux, ils sont évacués en 1937 sur décision du doyen de la Faculté, Gustave Roussy. Les collections, emballées dans des caisses, sont remisées dans les caves.

Il faut attendre 1967 et la volonté du Pr René Abelanet pour que le musée renaisse, tout près du cloître des Cordeliers, sur une décision du doyen Jacques Delarue. Installé dans un pavillon d’anatomie désaffecté de la Faculté de Médecine, le nouveau musée Dupuytren retrouve la majeure partie de ses collections d’origine, complétées par de nouveaux apports et l’installation d’une bibliothèque spécialisée en anatomie pathologique.

Parmi les pièces les plus insolites qui pouvaient être vues jusqu’en 2016 figuraient notamment le squelette et une cire du corps de Pipine – de son vrai nom Marco Cazotte –, un homme atteint de phocomélie (mains et pieds directement attachés au tronc) qui, pour assurer son existence, était contraint de se produire au 19e siècle dans les foires. Autres pièces maîtresses du musée : un fœtus à deux têtes ainsi que le cerveau du patient qui a permis à Paul Broca d’élaborer sa théorie de la localisation des zones d’activité cérébrale. Le reste des collections était constitué d’une suite impressionnante de malformations, difformités et autres anomalies physiques.

Au-delà de l’intérêt médical bien réel d’un tel musée au plan didactique, l’exposition de ces « monstres », qu’il s’agisse d’êtres bicéphales, de cyclopes, de phocomèles ou d’individus atrocement défigurés, posait aux visiteurs avec une acuité particulière la question de la différence, et celle des canons de la beauté chez l’homme. Un « monstre » peut-il être respecté et aimé comme un être dit « normal » dans notre société ? Comment faire face à de telles anomalies de la nature ? Sauf à y être confronté soi-même, il est en effet difficile d’imaginer comment on pourrait réagir, aussi respectueux que l’on soit – ou que l’on croit être – de ses semblables. Plus encore que le spectacle de ces malheureux, figés dans une solution de formaldéhyde ou reproduits dans la cire, ce sont bel et bien ces questions qui perturbaient le plus les visiteurs non prévenus du musée Dupuytren.

Rassembler les collections médicales parisiennes

Depuis 2016, les 15 000 pièces de ce musée sont entreposées à Jussieu dans les sous-sols de l’Université Pierre et Marie Curie. Placées sous la responsabilité des gestionnaires du pôle Patrimoine de la bibliothèque de la Sorbonne, lesdites pièces ont été confiées en novembre 2017 à Éloise Quétel à fin de récolement de l’ensemble des éléments constitutifs de la collection. Un travail de fourmi pour cette trentenaire, diplômée de conservation-restauration de l’École supérieure des Beaux-Arts d’Avignon, qui a passé 4 ans au Muséum national d’Histoire naturelle. Depuis son entrée en fonction à la tête de la collection Dupuytren, Éloise Quétel se livre à un classement anatomique de tous les spécimens conservés, lui-même subdivisé en fonction des différentes pathologies. Mais la tâche de la conservatrice ne s’arrête pas là : il lui appartient également d’identifier pour chaque cas les identités des personnes et de leur médecin. Le tout étant destiné à approfondir la connaissance de ce patrimoine humain, mais également à alimenter une base de données qui devrait être mise en ligne en fin de processus.

Reste posée la question de la réouverture du musée Dupuytren. En 2016, après le transfert des collections à Jussieu, le Service de presse de l’Université Pierre et Marie Curie avait indiqué ceci dans un communiqué : « Le projet de rassembler et d’exposer dans de bonnes conditions les collections médicales parisiennes dans un lieu adapté est actuellement à l’étude avec nos partenaires. » Depuis, c’est le calme plat : pas la moindre information n’a été donnée par qui que ce soit sur la réalité de ce projet. Il est vrai que l’énorme travail entrepris préalablement par Éloise Quétel et ses collaborateurs prendra encore beaucoup de temps. D’autant plus qu’à la compilation va s’ajouter, à l’aide de techniques modernes, un travail de restauration d’un grand nombre de pièces, ce qui ne va pas sans nécessiter une grande prudence, notamment dans le traitement des matières organiques.

Où ? Quand ? Sous quelle forme pourrait renaître le musée Dupuytren ? Le projet semble actuellement au point mort. Éloise Quétel « rêve d’ouvrir un jour un musée qui regrouperait en un même lieu les trésors patrimoniaux scientifiques et médicaux de Sorbonne Université », nous dit le site officiel de la vénérable institution. On ne peut qu’approuver la conservatrice et souhaiter avec elle que son rêve puisse être réalisé dans l’avenir. Mais il ne faut pas se faire d‘illusions, cela ne se fera sans doute pas avant plusieurs années, à condition que d’insurmontables obstacles budgétaires ne viennent pas, entretemps, contrarier ce projet. En attendant, seuls les chercheurs – français ou étrangers –, les étudiants en médecine et les personnalités des milieux du patrimoine et des arts ont accès, sur demande, aux collections Dupuytren et aux conseils éclairés de la conservatrice.

À défaut, il est toujours possible – excepté pendant une brève fermeture du 22 décembre 2019 au 5 janvier 2020 – de visiter le musée d’Histoire de la Médecine. Situé au 12 rue de l’École de Médecine (Paris 6e), tout près des locaux de l’ex-musée Dupuytren, ce lieu de culture méconnu est passionnant malgré sa taille modeste. Qui plus est, à l’intérêt de ses collections et des expositions temporaires qui y sont présentées, s’ajoute le plaisir des yeux : entre les boiseries, les galeries en fer forgé et la superbe verrière de la salle principale,  l’architecture y est superbe.

Fermé depuis 2013 pour rénovation, ce splendide musée consacré à l’histoire de Paris, rouvrira ses portes en février 2020.

** Son Traité de médecine légale, publié en 1848, est longtemps resté un ouvrage de référence.

*** Outre le musée, le lieu garde le souvenir du Club des Cordeliers créé par Camille Desmoulins en 1790 et fréquenté notamment par Danton, Hébert et Marat.

Pour se faire une idée des collections du musée Dupuytren : lien vidéo Youtube

Autre article en rapport avec la mort :

Thanatopracteur, un métier méconnu (avril 2019)

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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