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Que des jean-foutre !

Journée mondiale de la maladie Alzheimer !

Cette femme qui jadis fut si convenable, soignant son apparence et son langage, commerçante reconnue dans sa ville, a sombré dans cette terrible maladie qui brise les convenances, efface les barrières sociales et détruit la mémoire. Aujourd’hui, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, s’étant égarée en chemin, oubliant ses enfants et plus encore ses petits-enfants. Elle ne reconnaît plus personne sauf le personnel dévoué et compétent de cet établissement spécialisé pour les malades Alzheimer.

Le monde selon S… est divisé désormais en deux catégories : les gens importants, ceux qui lui viennent en aide, ceux qu’elle parvient éventuellement à repérer et tous les autres, qui sont rangés inévitablement sous le curieux vocable de jean-foutre. Le terme a pu faire sourire au début ; parfaitement obsolète, il n’appartenait pas à son vocabulaire quand elle avait toute sa tête. Il est désormais son mot fétiche, celui qui la distingue irrémédiablement de ses compagnons de misère, ses égaux en la maladie, tous ceux qui par elle sont qualifiés ainsi.

Pourquoi ce mot ? D’où vient-il ? Je cherche à l’interroger. Elle tente de me renseigner dans un moment de lucidité, évoque son enfance, les blagues qu’elle pouvait faire à l’école. Il devait bien y avait un adulte plus lettré que les autres pour gronder les mauvais diables et leur accoler cette curieuse insulte. Le temps est désormais venu pour elle de la sortir à tous propos, d’en affubler tous ceux qui croisent son triste destin.

J’ai échappé à la sentence. J’avais sorti l’ordinateur pour l’interroger, tenter de comprendre et écrire dans l’instant ce billet que vous lisez. Elle me range ainsi, grâce à ce subterfuge, parmi les gens importants. Je n’ai pas la tunique blanche des soignants mais mon compagnon numérique me permet d’échapper à l’anathème. Par contre, d’autres n’ont pas cette chance et reçoivent la sublime réplique tout en étant jugés et méprisés avec un merveilleux dédain.

Comment vivre ainsi, enfermée dans un mur d’agressivité et de malheur ? Dénigrer le monde entier, voilà ce qui lui reste pour unique occupation. D’autres passent à côté, ignorant souverainement le propos qui se voulait blessant. Eux sont silencieux, le regard vide, le corps souvent en grand désarroi. Celui-ci avance tordu, une main contre l’arrière de sa cuisse. Celle-là avance pieds nus, traversant littéralement ceux qui sont face à elle. Cet autre est attaché à son fauteuil roulant, cette dernière pousse machinalement et sans but précis un déambulateur.

Tous sont pour elles des jean-foutre. Terrible formule pour décrire un mal-être profond, une souffrance qui transpire. C’est la même souffrance que la pauvre S.. qui a fait le choix de l’agressivité pour se démarquer de ce monde en errance. Elle lui donne ce petit sentiment de supériorité qui lui permet encore de tenir, en se plaçant au-dessus de ceux qui partagent son quotidien.

Un aide-soignant, avec tendresse et délicatesse, cherche à lui faire comprendre que son propos n’est pas recevable, que ces gens sont comme elle. Elle sourit et répète en boucle ce qui lui tient lieu de bouclier, de rempart contre l’angoisse. Je suis désespéré ; j’observe et constate, effaré, les dégâts en si peu de temps. La conversation n’est plus possible ; elle m’observe, suit mes doigts sur le clavier et guette mes arrêts quand je cherche un mot. Elle se focalise sur ce qui est la marque de la vie.

Soudain, une fille de salle s’affaire. Son regard change de cible. Elle sourit, on s’agite autour d’elle. La vie, ce sont les soignants qui s’affairent, les gens ordinaires, ceux qui ne sont pas malades et qui la raccrochent à l’existence. La télévision n’a plus aucun intérêt pour elle ; l’attente est interminable. Cette visite est pour moi pénible et vide de sens. Mes mots, mes questions, mes remarques finissent par rebondir sur un mur de silence.

Je dois moi aussi être un jean-foutre Je ne sais plus que lui dire, je ne sais plus que faire. C’est oppressant, irrespirable. Quelle détresse pour elle comme pour ce visiteur d’un jour qui avoue son impuissance et sa maladresse ! Il me tarde de repartir, de renouer avec les gens qui disposent encore de leur tête. Rien n’est pire que ce mal insidieux. Ce devrait être une cause nationale, une priorité absolue pour la recherche. On abandonne dans les couloirs de l’oubli une multitude de nos semblables qui ne sont plus rien ou peu s’en faut.

Oppressement vôtre

C’est Nabum

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