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Qu’aurait fait mon grand-père?

 

 

Syrie

 

Rali Jamali

Étudiant à l’Université Laval en affaires publiques et relations internationales

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Mon grand-père est né en Syrie, mais a grandi sous le protectorat français de l’époque. Après la Première Guerre mondiale, les vainqueurs refont le monde. Entre les frontières tracées, les traités proclamés et les institutions mises sur pied, les Alliés distribuent leurs pions sur le nouvel échiquier mondial. Au Moyen-Orient, tandis que l’Angleterre hérite de l’Irak et de la Palestine, la France met la main sur la Syrie et le mont Liban. Selon la Société des Nations, ces mandats ont pour but de veiller à l’intégrité territoriale et permettre l’autodétermination des peuples une fois atteinte une certaine maturité politique. La France héritera plutôt d’une génération rejetant l’oppression étrangère.

 

Mon grand-père n’a pas pu poursuivre ses études. Celui qui ne savait rien dire d’autre en français que « je m’en fiche » s’est fait barrer les portes des écoles publiques en raison de son militantisme. Il s’oppose à l’occupation française de son pays, il organise des manifestations contre le régime et fait tout pour obtenir l’indépendance d’antan. Une indépendance qu’il n’avait jamais lui-même connue. En 1945, 25 ans après que les Français eurent anéanti les troupes syriennes en chemin vers Damas, l’armée bombardera pendant 36 heures la capitale pour contrer la résistance et les manifestations. Après des centaines de morts et moins d’un an plus tard, la Syrie fête son indépendance lorsque le dernier soldat étranger quitte son sol. Mon grand-père le fêtera en cellule ; il a jeté son soulier sur un caporal français…

 

Mon grand-père s’est battu pour la justice, la liberté et l’honneur de son peuple. Je me demande ce qu’il aurait fait face au printemps arabe, à la répression sanglante de son président et à la montée de l’extrémisme religieux. Aurait-il continué à se battre malgré la détermination de Bachar al-Assad à décimer les opposants, malgré la montée en force du groupe EI et malgré l’indifférence et les bombes des Occidentaux ? Bientôt cinq ans de guerre, déjà des centaines de milliers de morts et maintenant des millions de réfugiés abandonnés à leur propre sort. Nous voulons tous en finir avec le terrorisme. Encore faut-il s’entendre sur les moyens.

 

La plus grande peur réside dans la réponse haineuse du public et la réponse guerrière des gouvernements interpellés dans cette lutte. Elle se loge dans notre maigre mémoire collective nous empêchant de saisir les conséquences de la vieille doctrine impérialiste, de la guerre contre le communisme et de celle contre le terrorisme, dont nous subissons les durs contrecoups. Bombarder les positions du groupe EI sans vouloir aider les Syriens à surmonter la pire crise humanitaire depuis la Deuxième Guerre mondiale revient à enlever la bûche du feu sans en étouffer la braise. Après avoir vengé les victimes de Paris en larguant nos centaines de bombes dans la région, allons-nous donner les moyens à ce peuple de se relever, aux victimes de pardonner et à cette génération perdue de retrouver espoir ? Finalement, allons-nous nous attaquer réellement la source du terrorisme — l’insécurité, le chaos et la haine ?

Rali Jamali

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