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Quand Veolia promet l?eau potable aux bidonvilles indiens

PAR?IVAN DU ROY,?OLIVIER PETITJEAN

L?Inde, nouvel eldorado, attire les multinationales de l?eau. Les infrastructures d?faillantes rendent difficile l?acc?s ? l?eau courante, et le march? indien est devenu une cible privil?gi?e pour l?industrie fran?aise, et notamment V?olia. L?entreprise a annonc? en fanfare la signature de nouveaux contrats ? Nagpur, Delhi et ailleurs. Objectif?: redorer le blason de la gestion priv?e de l?eau. Mais sur le terrain, entre scandales financiers, augmentation des tarifs de l?eau, et conflits avec les r?sidents et les ?lus locaux, les firmes fran?aises semblent retomber dans les travers de jadis. Au point que des ?lus demandent l?annulation de contrats. Enqu?te.

??Depuis quelques mois, dans son bidonville de Dharampeth, au centre de Nagpur, Minaj, 54 ans, se sent riche. Elle a l?eau courante, 24 heures sur 24, sept jours sur sept?! Un privil?ge que n?ont m?me pas les classes sup?rieures de Delhi ou de Bombay?.??, s?enthousiasmait?Paris Match?il y a un an. D?autant que cette??r?volution??, est???initi?e par une entreprise fran?aise??, Veolia en l?occurrence.??Premi?re en Inde?: une ville promet l?eau pour tous??, rench?rissait?Le Figaro. Et ce, gr?ce ? la France, ou plut?t ? l?un de ses champions en mati?re de gestion de l?eau?! Quelques mois apr?s la signature par Veolia d?un contrat avec la municipalit? de Nagpur, dans le centre de l?Inde, les journalistes qui reviennent de leur voyage de presse, organis? par la multinationale, sont ?logieux. Gr?ce ? la gestion d?l?gu?e du service de l?eau, les 2,4 millions d?habitants de Nagpur vont b?n?ficier de l?eau potable courante.

Qu?en est-il un an plus tard?? La mission de Veolia, aux couleurs d????engagement soci?tal???en faveur des populations priv?es d?acc?s ? l?eau courante, a-t-elle ?t? accomplie?? L?euphorie est-elle toujours de mise?? Pour la multinationale, l?enjeu est de taille. L?Inde, et ses infrastructures d?faillantes, repr?sente un???futur eldorado pour les g?ants fran?ais de l?eau??, Veolia et Suez Environnement. 150 millions de personnes y sont priv?es d?eau potable. Un march? quasi infini, et le moyen de se reconstruire une nouvelle image, moins pr?datrice. Car en Europe, la d?l?gation de la gestion de l?eau ? des entreprises priv?es a du plomb dans l?aile. Paris y a renonc? en 2010, re-municipalisant son service de l?eau. Et Veolia a d? quitter Berlin en 2013.

Aide au d?veloppement ? but lucratif

Ce premier gros contrat doit ?tre la vitrine de Veolia en Inde. L?entreprise veut???faire de Nagpur une sorte de ville mod?le en mati?re d?acc?s ? l?eau???[1]. Et accessoirement fournir la preuve que la gestion priv?e de l?eau dans le cadre de partenariats public ? priv? constituent une solution efficace. Une gestion priv?e pour l?instant privil?gi?e par la ??Politique nationale de l?eau?? mise en ?uvre par l?Etat indien. Veolia op?re en Inde ? travers sa filiale Veolia Water India Africa, d?tenue ? hauteur de 80,5% par le groupe, le reste du capital ?tant apport? par l?Agence fran?aise de d?veloppement (AFD) via sa filiale Proparco (5,6%) et la Soci?t? financi?re internationale appartenant ? la Banque mondiale (13,9%). L?aide au d?veloppement, y compris pour les droits les plus fondamentaux, passe d?sormais par des entreprises ? but lucratif.

A Nagpur, Veolia s?est associ?e au g?ant indien du BTP Vishvaraj Infrastructure (qui d?tient des concessions autorouti?res) dans le cadre d?un consortium, Orange City Water Ltd (OCW), o? l?entreprise fran?aise d?tient 51% des parts. Veolia pr?voit de relier la totalit? de la population de la ville, bidonvilles compris, ? un r?seau d?eau courante moderne, alors que jusqu?ici seule une partie de la population de la ville b?n?ficiait d?un service d?fectueux. Et ce, en cinq ans. Un objectif ambitieux?: cela signifie, chaque mois, poser 6 000 ? 8 000 nouveaux compteurs et r?nover plus de 40 kilom?tres de canalisations. Or, neuf mois apr?s la signature du contrat, au moment m?me o? Veolia faisait venir les journalistes ? Nagpur, seuls 27 kilom?tres de r?seau avaient ?t? remplac?s et 876 nouveaux foyers connect?s. Un rythme largement insuffisant pour tenir les engagements. Il reste au bas mot 350?000 foyers ? relier?!

Le prix de l?eau presque multipli? par trois

Pour convaincre la municipalit? indienne dirig?e par le parti nationaliste BJP, Veolia s?est appuy? sur son projet-pilote conduit depuis 2009 sur la zone de Dharampeth ? celui-l? m?me pour lequel les journalistes des??chos, du?Figaro?et de?Paris Match?ne tarissent pas d??loges. Mais les r?sidents de la zone n?ont pas, semble-t-il, ?t? interrog?s sur leur mani?re de voir les choses. Et pour cause. Le prix de l?eau y a augment? de 3 ? 8 roupies par kilolitre (?quivalent au m3). Soit 10 centimes d?euros par m3 d?eau potable?[2], ce qui a provoqu? de violentes manifestations des r?sidents.???En Inde comme ailleurs, le prix de l?eau est exclusivement d?cid? par l?autorit? d?l?gante du service. Ni Veolia ni son partenaire local n?interviennent donc dans cette d?cision, m?me si nous nous mobilisons aux cot?s de tous les acteurs impliqu?s dans la gestion de l?eau pour que ce prix reste abordable pour la population locale??, a r?agi Patrick Rousseau, directeur g?n?ral de Veolia Inde. Reste que l??volution du prix de l?eau ne peut pas ?tre sans lien avec la conclusion d?un contrat public ? priv?, et les n?gociations financi?res que cela implique.

En 2011, une ?tude ind?pendante de l?Administrative State College of India conclut que l?objectif d?approvisionnement en eau courante de tous les foyers de la zone de Dharampeth n?a ?t? atteint qu?? 50%. L??tude note ?galement que la firme fran?aise n?a pas remplac? les vieilles canalisations. Les r?sidents n?ont donc pas renonc? ? leurs anciennes habitudes de stockage de l?eau, ce qui annule les b?n?fices sanitaires d?un approvisionnement continu. En avril 2013, une partie de la zone de Dharampeth re?oit toujours son eau potable au moyen de camions-citernes. Nous sommes encore loin de l?eau courante pour tous.

Corruptions et surfacturations

L?installation du r?seau s?accompagne d?une g?n?ralisation des compteurs d?eau, avec pour objectif d?introduire un???changement de mentalit?s???chez les r?sidents, en les habituant ? devoir payer pour leur eau. Les habitants des bidonvilles sont cens?s b?n?ficier d?un traitement pr?f?rentiel. Mais pour les d?tracteurs de la gestion priv?e, ces nouvelles factures ??l?gales?? associ?es ? l?arriv?e de l?eau courante demeurent financi?rement hors de port?e des habitants des bidonvilles. D?autant que l?installation de compteurs est entach?e de pratiques de corruption de la part de certains agents du consortium OCW, qui facturent des services normalement gratuits. La mise en place de m?thodes de???social business???destin?es ? toucher les populations les plus pauvres ? avec par exemple l?emploi de???water friends???pour sillonner les quartiers et ?uvrer au???changement de mentalit?s???attendu ? suffira-t-elle ? att?nuer cette dure r?alit???

Pour l?instant, les d?penses annuelles de la municipalit? pour le service de l?eau ont augment?. Fin 2012, la municipalit? a relev? son budget estim? pour l?op?ration de 46 ? 67 millions d?euros?[3]. Soit une augmentation de presque 50%. L?opposition municipale critique l?ampleur des frais de gestion pay?s ? OCW, dont Veolia est actionnaire majoritaire. L?OCW aurait d?lib?r?ment surestim? le volume d?eau distribu? pour gonfler ses revenus. Plusieurs ?lus ont ?galement accus? l?op?rateur de facturer plusieurs services et ?quipements au prix fort, pour ensuite n?utiliser que des mat?riaux de qualit? inf?rieure et sous-payer leurs sous-traitants, provoquant d?ailleurs une gr?ve de la faim des plombiers de la ville. Le Contr?leur et auditeur g?n?ral de l??tat du Maharastra ? une sorte de Cour des comptes ? a ?galement relev? de nombreuses irr?gularit?s dans les op?rations financi?res li?es au contrat sign? par Veolia. Plusieurs quartiers auraient vu leur approvisionnement en eau diminuer. Selon les partis d?opposition, cette situation serait li?e au fait que le BJP, au pouvoir ? Nagpur, a privil?gi? ??ses?? quartiers avec la complicit? d?OCW, au d?triment des quartiers votant pour l?opposition, en ??d?tournant?? ill?galement les nouvelles sources d?eau pr?vues pour ces derniers.

Toujours pas d?eau courante mais des camions-citernes

Car, en attendant de pouvoir relier le 2,4 millions habitants de Nagpur ? des canalisations r?nov?es, Veolia doit coordonner une vaste flotte de camions-citernes. Une t?che laborieuse?: 240 camions effectuent 1440 d?placements par jour. Un approvisionnement en eau al?atoire pour les habitants mais un?business?lucratif qui g?n?re pots-de-vin en situation de p?nurie, voire des d?tournements d?eau. Des pratiques qui ont entra?n? au printemps 2013 des ?meutes dans plusieurs quartiers, les ?lus locaux ?tant parfois au premier rang pour saccager ou br?ler les bureaux de l?op?rateur priv?.

Des tensions que reconna?t le directeur g?n?ral de Veolia Inde Patrick Rousseau?:??Les ??conflits?? sont li?s aux camions-citernes qui soul?vent parfois la col?re de la population locale. Les hommes politiques locaux utilisent parfois ces camions-citernes afin d?exacerber les tensions entre les diff?rentes factions politiques de la ville. De notre c?t?, dans le but de lutter contre de telles pratiques, nous sommes en train d??quiper les camions-citernes de?general packet radio service?(GPRS) afin de suivre leurs mouvements dans la ville en temps r?el et s?assurer qu?ils apportent bien l?eau aux foyers qui en ont fait la demande??, explique-t-il.

La gestion priv?e, encore et toujours en cause

Retard dans les travaux, tarifs de l?eau en augmentation, surfacturations, pratiques de corruption persistante? L?eldorado indien se transformerait-il en bourbier pour Veolia?? Selon un bilan ?tabli en juin 2013 par le magazine indien?Outlook, tous les contrats de privatisation de l?eau r?cemment conclus en Inde, aussi bien avec les groupes fran?ais qu?avec les autres?[4], g?n?rent les m?mes probl?mes?: sur trente projets, aucun n?aurait encore tenu ses promesses, bien que le prix de l?eau ait augment? en moyenne de 100%?! Plusieurs seraient au bord du naufrage.

Dans le cas de Nagpur, le consortium priv? emmen? par Veolia semble avoir fini par faire l?unanimit? contre lui. ?lus du parti nationaliste du BJP ? la majorit? municipale ? et du Congr?s ? l?opposition ? se sont pour une fois mis d?accord pour demander au maire Anil Sole l?annulation du contrat. Ils mettent en avant la multiplication d?erreurs, de retards et d?incidents. Le maire a promis en mai dernier d?engager des poursuites judiciaires pour obliger le consortium ? respecter ses engagements contractuels, mais refuse pour l?instant de remettre en cause le contrat lui-m?me. Veolia assure qu???aucune proc?dure de contentieux n?a ?t? engag?e??. Mais la multinationale et ses partenaires ont d? admettre officiellement qu?ils ne tiendraient pas les d?lais de r?alisation des travaux pr?vus dans le cadre du contrat. Ce retard risque de remettre en cause les subventions promises par l?Etat indien et d?augmenter d?autant la facture dont devra s?acquitter la municipalit? de Nagpur, donc ses habitants. Un paradoxe entre les beaux discours d?engagements soci?taux et la r?alit? qui vaut ? Veolia sa nomination au?Prix Pinocchio, organis? par les Amis de la Terre, et pour lesquels?les internautes peuvent voter.

Ivan du Roy et Olivier Petitjean /?Observatoire des multinationales

Retrouvez l?enqu?te int?grale et l?ensemble des sources de cet article surl?Observatoire des multinationales

Photo?: CC?Waterdotorg

Notes

[1]?Lire?ici.

[2]?Comme si, en France, le prix moyen affich? par Veolia ?tait pass? de 3 ?/m3 ? 8 ?/m3.

[3]?De 3,88 ? 5,66 milliards de roupies.

[4]?Veolia, ainsi que Suez environnement, participent ?galement ? des projets pilotes de gestion priv?e de l?eau ? Delhi, la r?gion de 17 millions d?habitants qui abrite la capitale indienne.

http://www.bastamag.net/article3474.html

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