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Quand Romain Gary relativisait l’inceste

Le film « La promesse de l’aube » (sorti le 20 décembre 2017) vient de remettre en lumière le très beau livre éponyme de Romain Gary. Dans cet ouvrage, le double lauréat du prix Goncourt* donne un étonnant point de vue sur l’inceste…

Paru en 1960, La promesse de l’aube est un roman très largement autobiographique dans lequel Romain Gary raconte d’une manière profondément tendre et teintée d’humour les étonnants rapports qui l’ont lié à sa mère Nina. Une sacrée femme, cette Nina Kacew ! Ancienne actrice russe francophile extravertie – pour ne pas dire extravagante –, elle a porté à son fils unique un amour absolu, et développé pour lui une immense ambition au service de la France, à l’égal d’un Victor Hugo dont le portrait était omniprésent dans l’appartement de Wilno**. Un amour auquel a répondu, à sa façon, le jeune Romain, désireux en toutes circonstances, et quel qu’en soit le prix à payer pour sa fierté, de ne jamais décevoir les rêves de grandeur que nourrissait, et que proclamait publiquement, sa mère à son égard.

Romain Gary aborde de lui-même le thème de l’inceste comme si cette question allait de soi dans une histoire d’amour aussi fusionnelle que celle qui a unis cette mère excessive et ce fils sous influence. Mais c’est pour affirmer qu’il n’a jamais eu pour sa mère de « penchant incestueux », uniquement « des sentiments platoniques et affectueux ». Cela dit avant de préciser que malgré des « ancêtres tartares […] qui n’ont dû trembler, si leur réputation est justifiée, ni devant le viol, ni devant l’inceste, ni devant aucun autre de nos illustres tabous », leur relation est restée exempte de cette dimension charnelle : « S’il est vrai que je ne suis jamais parvenu à désirer physiquement ma mère, ce ne fut pas tellement en raison de ce lien du sang qui nous unissait, mais plutôt parce qu’elle était déjà une femme âgée et que, chez moi, l’acte sexuel a toujours été lié à une certaine condition de jeunesse et de fraîcheur physique. »

L’obstacle aurait donc été l’âge et non le tabou universel qui, selon l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, constitue l’un des éléments majeurs de la fondation des sociétés, traduit dans le droit des nations par une prohibition quasiment unanime.

Romain Gary balaie pourtant ce tabou sans la moindre hésitation en ramenant l’inceste à une forme somme toute banale de la sexualité dans sa diversité : « Toutes les frénésies de l’inceste me paraissent infiniment plus acceptables que celles d’Hiroshima, de Buchenwald, des pelotons d’exécution, de la terreur et de la torture policières, mille fois plus aimables que les leucémies et autres belles conséquences génétiques probables des efforts de nos savants. Personne ne me fera jamais voir dans le comportement sexuel des êtres le critère du bien et du mal. La funeste physionomie d’un certain physicien illustre recommandant au monde civilisé de poursuivre les explosions nucléaires m’est incomparablement plus odieuse que l’idée d’un fils couchant avec sa mère. À côté des aberrations intellectuelles, scientifiques, idéologiques de notre siècle, toutes celles de la sexualité éveillent dans mon cœur les plus tendres pardons. »

« Infiniment plus acceptables », « mille fois plus aimables », « les plus tendres pardons » : difficile de faire plus tolérant, même si les faits et les lieux évoqués par Romain Gary en comparaison de ce qu’il nomme « les frénésies de l’inceste » relèvent pour la plupart de l’horreur et de la barbarie. Une tolérance qui ne manque pourtant pas de questionner dans la mesure où le brillant écrivain passe totalement sous silence ce qui se joue lors d’un inceste entre un parent et son enfant : un viol sur mineur par « ascendant légitime », autrement dit un crime dans le droit pénal de la plupart des pays occidentaux. En l’occurrence, Romain Gary « oublie » de quoi l’on parle : d’un (ou d’une) adulte qui, du fait de l’autorité parentale dont il (ou elle) dispose, se trouve en situation d’imposer ses propres pulsions sexuelles à un enfant peu ou pas du tout apte à comprendre la nature des actes qu’il est amené à commettre ou à subir.

Certes, les lois étaient moins répressives en 1960, et le regard porté sur l’inceste sans doute plus distant dans la mesure où l’on affectait en ce temps-là de ne pas savoir ce qui se passait au sein des familles. Cette réserve posée, comment Romain Gary – homme fin, cultivé et avisé des questions touchant la sexualité – a-t-il pu éluder de façon aussi légère le traumatisme majeur et durable qu’induit un inceste sur le psychisme d’un enfant, autrement dit d’une personne en cours de construction, sachant que la sexualité est précisément au cœur de ladite construction ?

N’en déplaise aux mânes de l’écrivain, l’inceste dépasse – et de loin – la cadre de la sexualité débridée et consentie entre adultes. L’inceste pèse en effet gravement sur l’équilibre mental de l’enfant atteint dans son intimité et a fortiori violé par un parent. L’inceste pèse également sur son développement sexuel et affectif, et durablement sur ses rapports aux autres dans une société où de tels actes sont possibles. Romain Gary a-t-il, en écrivant ces lignes, cédé à un désir plus ou moins conscient de provocation sur le sujet ? C’est possible, voire probable dans le contexte de l’époque.

Mais nous ne sommes plus en 1960, et cette pratique criminelle que constitue l’inceste parental ne bénéficie plus, de nos jours, de la même tolérance implicite dans notre société. Et c’est heureux tant le phénomène est présent sur le territoire dans toutes les couches de la population. En 2015, une étude (lien) réalisée par l’institut Harris Interactive pour l’AIVI (Association Internationale des Victimes de l’Inceste) a montré que 4 millions de Françaises et, à un degré moindre, de Français ont subi des agressions sexuelles ou des viols de nature incestueuse. 4 millions de victimes dont la plupart mettront de longues années, et trop souvent des décennies, avant de connaître enfin la résilience. Une réalité insupportable qui touche des personnes que nous côtoyons quotidiennement sans avoir conscience de leurs souffrances et des images qui les hantent.

Pour mémoire, rappelons qu’après avoir été récompensé d’un premier prix Goncourt en 1956 avec son roman « Les racines du ciel », Romain Gary a – fait unique dans l’histoire de l’académie – obtenu un deuxième prix Goncourt en 1975 avec le roman « La vie devant soi », publié (comme trois autres de ses livres) sous le pseudonyme Émile Ajar.

** Nom polonais de la capitale lituanienne Vilnius.

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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